Le ver[1]

écrit en collaboration avec Sid Bobb

 

Tous mes récits sont écrits pour amuser et éduquer mes enfants. Le ver m'est particulier parce qu'il est une synthèse d'un récit apporté par quelqu'un d'autre et retravaillé selon ma propre imagination. C'est l'histoire de la lutte capitale que mon fils de trois ans mena entre la vie et la mort et avec la solitude causée par la séparation d'avec sa soeur. Il lui fallut deux semaines pour me raconter cette histoire. Parce qu'il savait que j'étais écrivain il commença par dire, "Ecris ça, c'est mon histoire. "Les mots lui appartiennent autant qu'à moi ; de même l'histoire et son récit.

Un gros ver brillant, couleur pèche avec une grosse veine bleue cerclant son corps à moitié sorti de terre, peu soucieux des regards posé sur lui, rejette sur le côté des petits morceaux de terre qui collent momentanément à son corps gluant. Avec acharnement, obstinément, il tortille l'avant de son corps; le milieu et l'arrière suivent. Encore quelques centimètres de gazon parcourus.

"ramper... ramper... ramper toujours" les mots de Siddie viennent butter entre ses joues pressées par ses poings délicatement fermés, serrés contre son visage. Ses lèvres laissent échapper des marmonnements pour le vers qui continue d'avancer.

"Fait son boulot," tombe de son petit visage contorsionné.

"ramper pour échapper à son sale boulot. Les ennuis peuvent être sales," rajoute-t-il, "sale boulot, parce que maman dit tout le temps, "tu ne dois pas essayer d'échapper à tes ennuis en rampant." Ramper c'est quand tu te tortilles dans tous les sens mais que ton corps d'une certaine manière va tout droit." C'était une révélation pour le petit enfant accroupi, bien qu'il n'en voient pas et n'en comprennent pas la signification. Le ver lui faisait comprendre en accomplissant son travail.

"Il est si brillant et d'un si joli rose, beau et remuant. Je me demande pourquoi les gens ne l'aime pas?" Le gros vers rose s'arrêta et son extrémité s'agita dans les rayons du soleil qui filtrait dans les myriades de feuilles de salmonberry[2] jusque sur la terre noire. Soleil, si peu de rayons atteignent ce coin de la cour.

La cour. La pensée du petit, comme un mouvement de caméra, zoome arrière jusqu'à l'époque ou la cour était un embrouillamini de racines et de ronces sur lequel il buttait. Puis oncle Roge, "et" oncle Dave, "et" Wally, "et" Brenda "et" Lisa "et" Cum-pa vinrent. Tout le monde s'affairait, creusant et tirant les racines et les transportant là où on allait faire le feu, seul Dennis n'avait pas compris que le feu ne brûlait pas encore parce qu'il continuait à dire, "Mettez les racines dans le feu." Siddie pouffait en voyant son beau-père.

"Ce Dennis, il continuait de brailler, "mettez-les dans le feu" et tout le monde portait les racines dans le feu." Siddie savait que ce n'était pas un feu. C'était une montagne de bois, mais il ne voulait pas froisser Dennis, alors il faisait comme si c'était un feu, comme tout le monde. Il leva les yeux. La montagne de bois est toujours là, une sentinelle solitaire attendant le retour de tout le monde. Un gros sanglot secoua sa petite poitrine, le plongea dans un douleur indicible.

"Tania...Cum-pa," murmurait-il tristement au gros vers et des larmes silencieuses lavaient les deux petits poings qui se pressaient fortement sur ses yeux. La compréhension que le divorce l'avait séparé de ses soeurs aimées tomba sur lui avec une force terrible.

"Le dos de mes mains est humide et brillant comme toi, gros ver... est-ce que tu es tout seul, toi aussi, gros ver?"

Le rouge-gorge en alerte, de son perchoir sur le pommier, a décidé que le personnage accroupi ne présentait aucun danger pour son repas de l'après-midi. D'un mouvement gracieux il se laissa glisser dans les airs jusqu'au sol et s'empara du ver sous le nez du gamin.

Un minuscule morceau de terre éclaboussa son visage, se mêlant aux larmes qui roulaient sur ses joues et venaient s'écraser dans ses mains sales. Un cri le submergea, gagnant en volume, mais fut arrêté dans sa gorge par l'image dorée et verte au-dessus de sa tête au centre de laquelle piaillait une paire de maigres oisillons quémandant sans cesse de la nourriture. "Le ver est douleur, les oisillons sont joie et quelque part entre les deux rampe la solitude." Un petit nuage déboula dans le ciel, obscurcissant la clarté des couleurs de la nature et les larmes nettoyèrent la joue de la trace de terre.

Un grosse paire de mains l'enleva dans les bras. Il enfouit son visage dans la poitrine du grand bonhomme. Le doux murmure de l'homme efface les relents des pleurs de solitude que le gamin ne pouvait pas exprimer.

traduction MVT

 



[1] Extrait de "Sejourner's Truth & Other Stories", Lee Maracle, Vancouver, Press Gang Publishers, 1990.

 

[2]Rubus spectabilis. un buisson épineux à feuilles composées et à fleurs rouges parfumées de l'ouest de l'Amérique du Nord.