Poésie

 

 

 

 

Poèmes choisis dans Woven Stone, somme des recueils épuisés Going for rain, A good journey et Fight back. University of Arizona Press. 1992. et dans After and Before the Lightning. University of Arizona Press. 1994. Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique.

 

 

 


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La création d'après Coyote

 

"Au préalable, sachez que tout est vrai."

Coyote l'a dit ainsi, lui-même,

Soyez humble, tenez-vous immobile et comprenez bien

ce qu'il dit.

 

vous êtes nés quand vous êtes sorti

de ce corps, la terre;

votre tête noire surgissant du granit,

des cendres refroidies,

 

jusqu'à ce qu'il pleuve.

Elles devinrent alors de la boue,

puis apparurent des choses

sans pattes, vertes et brunes.

 

Elles avaient l'air étrange.

Tout était étrange.

il n'y avait alors rien à découvrir,

 

peu de temps après, Coyote me l'a dit,

il bachotait probablement en chirurgie,

deux fils naquirent,

Uyuyayeh et Masaweh.

 

Ils étaient jeunes alors,

et par la suite ils furent plus âgés.

 

Et alors les gens se demandèrent

ce qu'il y avait au-dessus.

Ils avaient entendu des rumeurs.

 

Mais Coyote, se vante beaucoup

(je crois) quand il parle

"Mes frères, dirent alors les Jumeaux,

-Laissez-nous guider ces pauvres créatures

et les sauver."

 

Et puis, elles vinrent à la lumière

après de nombreuses aventures

captivantes, pittoresques et tragiques;

et voilà voilà, c'est ça la vie.

 

Depuis, mon oncle m'a raconté tout ça.

Coyote me le raconta aussi, mais vous savez

comme il est, toujours à parler aux dieux,

aux montagnes, aux pierres alentours.

 

Et vous savez, je le crois.

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Langage

"Le Mot est sacré pour un enfant"

N. Scott Momaday

La maison de l'aube.

 

J'emporte ma petite fille dans son lit,

la couche; elle tourne sa tête sur le côté,

et je caresse son dos, lui chante une comptine,

et elle s'endort en faisant de petits bruits universels.

 

Plus tard elle appelle -

de la pièce à côté -

je vais la chercher -

elle est si tiède

un jeune animal - mouvement -

 

je la place devant le grand

miroir - je dis Rainy, Rainy

en murmurant - elle lève

la main - la main trouve le reflet

de la main - elle sourit au

reflet de mon visage - Que

pense-t-elle?

 

Qu'est-ce, le murmure, la musique d'une comptine,

le braillement, une caresse profonde dans la gorge,

le vent qui cherche le flanc du coteau?

 

la langue des mouvements - des visions -

possibilités et impossibilités -

pure existence - qui bondit aux moments

exacts - est présente tout le temps -

qualité immuable n'ayant besoin de rien d'autre -

être n'est que justesse -

se suffisant à soi-même- ferme -

pour la connaître on doit en faire

partie - un mot est le poème - un enfant

sur le point d'entendre un son entends le poème

de l'écoute - son mouvement primordial

est total - sanctifié - sphère de ce qu'il ou elle est de celui

qui écoute la poésie - mouvement interne, souffle

dirigé - un son/mot entité totale

comme sa propre énergie, son propre mouvement.

 

le bruit que fait Rainy ressemble à, "Uh oh"

mouvement d'air de muscles,

d'os minuscules dans le haut de la poitrine,

la bouche qui s'ouvre, caverne humide,

symbole du début de son mot,

le pli des lèvres à l'intérieur,

"D'où viennent les sons?"

 

De la source profonde

où tous les points se rencontrent

s'entrecroisent

et remontent le temps.

 

Le son de la gorge

connaît ses entrecroisements;

le premier son,

déborde et m'atteint.

 

Elle murmure un autre son,

disant,

"Qu'est-ce que c'est, Que puis faire

pour toi?"

il vient de moi, une extension

d'elle.

 

Hier, j'écoutais le vent,

un autre son. Voyage

en moi. Intention : être simple

et prévenant, coulant

avec une pulsation singulière.

Toute langue surgit désormais

du centre. Frappe

la courbe de notre être. S'accorde.

 

- "ciselé" me vient

surgissant d'un passage oublié

dans un livre, a un rapport

avec l'image nécessaire pour se souvenir

ou remémorée; "ciselé"

dans l'esprit ou la mémoire de pierre-

 

dans les pensées du son lui-même,

l'énergie

et le mouvement inhérent.

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Le poète

 

"Tu es vraiment poète?"

 

"Sûûûr."

 

Les grillons parlent toujours comme ça.

 

quelques nuits plus tard,

j'écoutais longtemps

un couple se rappelant des souvenirs

d'il y a 10 millions d'années

dans un grotte d'Asie.

C'était il y a très très longtemps.

Ils frottèrent leurs membranes ensemble

et chantèrent toute la nuit.

 

"Je ne savais pas que vous étiez poète."

 

Plus tard,

il y avait une autre grotte.

Un femme se lamentait,

puis plus tard elle riait,

pas très loin du bord d'un glacier.

Vers le sud il y avait des herbes onduleuses,

des oiseaux aux couleurs violentes, des océans chauds,

des déserts brûlants, et d'étranges dieux

qui ne demandaient rien.

 

Elle me demanda si j'aimais les grillons.

Je répondit, "Ouais, mais pas les cafards."

Je me suis demandé à haute voix

si les cafards avaient un quelconque rapport

avec les grillons, et elle dit, "Peut-être,

mais pas très proche."

Je voulus faire quelques recherches,

mais 10 millions d'années

c'est un temps sacrément long

pour vraiment tirer ça au clair.

 

"Quand donc étiez-vous un grillon?"

 

 

 

 

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Notes de Many Farms

prises lors d'un voyage à Many Farms

en Arizona, printemps 1973

 

1

Le faucon tournoie

sur les routes du vent

il ne sait les suivre

que pour rejoindre

le centre.

 

2

les yeux brillants du faucon

lisent les arbres, les pierres,

les points à l'horizon,

les mouvements, les facéties

des ombres et du vent

et le soudain affolement

du lapin

qui lui rappelle

son ventre vide.

 

3

Une fille de Tuba City me demande

si j'écris toujours d'après des peintures.

Je lui réponds que j'écris

d'après les visions dans ma tête.

 

4

Je sors à pied de Gallup.

Il me hèle, "hey, ami,

où tu vas si vite?"

"Many Farms."

"Bonne chance."

Je souris pour ses bonnes pensées.

 

5

Une vision du vent :

si tu regardes dans la Vallée de Chinley

tu verras la couverture de la Femme,

une tapisserie faite par sa Vieille Mère

il y a peut-être 10 millions d'année.

 

7

la gamine de L.A. était uns enfant des villes

et une reine du rodéo navajo,

qui dit qu'elle m'avait vu sur la route

sortant de Window Rock,

elle dit que son copain avait dit,

"Je crois que c'était lui;

on l'a croisé en venant,"

elle se sentait si mal,

elle dit qu'elle était née à L.A.

mais qu'elle n'était pas vraiment une enfant des villes

et qu'elle allait dans son pays

chaque été, et elle ajouta

que sa mère était de Lukachuchai.

 

8

Les ours apparaissent plusieurs fois, bien sûr :

 

La veille de mon départ pour Many Farms,

j'ai reçu une carte de Snyder,

ils disait qu'il avait "passer un jour à regarder un grizzly"

grogner[1] au zoo de San Diego.

 

La fille navajo avait une peinture d'Ours.

Il regardait en l'air vers l'est.

Un trait le traversait,

de la poitrine à la queue, des couleurs d'arc en ciel changeantes,

et je dis, "cette ligne semble être à la fois

l'horizon et la ligne de départ d'où tu es partie."

 

Elle me raconta ce que le peuple disait.

Ne siffle jamais la nuit là où il y a des ours,

parce que les ourses le font

quand elles sont en chaleurs.

souviens toi de ça : ne siffle pas

dans la nuit, la nuit de l'Ourse excitée.

 

Cette fille navajo me demanda

je que je pensais de la polygamie.

Je lui répondis que je pensais que c'était une bonne idée

mais pas pour toujours, et nous avons ri.

Je me demande combien de femmes a Ours?

 

9

Pour le dîner de lundi, nous avons eu

des côtelettes de mouton, du rôti,

du bon pain d'Isleta, des tortillas,

des brocolis, des poivrons, des pommes de terre,

du jus, du café et une tarte au pomme.

Le mouton était coriace et Francis dit,

"Faut être coriace

pour vivre dans ce pays."

 

10

Après être descendu du plateau

d'un pick up truck rouge,

j'ai marché environ un mile

et j'ai rencontré trois chèvres, deux moutons et un agneau

sur le bord de la route.

Je portais une casquette de laine rouge vif

tirée sur mes oreilles,

et je suppose qu'elles pensèrent que j'étais peut-être étrange

parce qu'elles étaient tout yeux et toute oreilles.

J'ai dit, "Yaahteh, mes amies.

Je suis d'Acoma, je ne fais que passer."

La chèvre avec la cloche l'agita

un moment pour me saluer.

Je pouvais presque entendre le plus vieux mouton

dire au plus jeune, "On ne vois pas beaucoup

de poète Acoma passer par ici."

 

11

"Quel est selon vous le thème principal

de votre poésie?"

"la faire le plus simplement possible,

je veux dire : reconnaître

les relations que je partage avec toute chose."

 

Je voudrais bien connaître le sentier

qui part de l'est de Black Mountain

jusqu'à l'affleurement de Roof Butte

sans avoir à m'inquiéter

du chemin le plus court.

 

12

Je m'inquiète pour deux femmes qui discutent

sur la façon de se débarrasser d'un embryon

sans trop de mal, ce serait l'hôpital de Gallup

ou celui de Ganado.

S'il vous plaît oubliez mes tracas et mon conseil.

 

13

"Vous allez à Gallup, shima?"

"Oui."

"Un dollar cinquante, s'il vous plaît."

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Pour ces frères et ces soeurs de Gallup

 

il est cette ombre tordue

sous le pont : il est

cette racine brisée.

Je sais d'où il vient : Je te connais

depuis si longtemps

je vais te ramener chez toi.

 

Il s'est fait frapper à l'extérieur de la ville :

une fois

j'ai vu une flaque de chair et de sang

mêlés, collée la route

à l'est de Gallup.

                  Les roues de la voiture

frémirent sur une bosse,

et mon corps et mon âme frisson-

nèrent, ô mon dieu.

                  Je fis demi tour

sur la route et revint

lentement sur mes pas,

                  ô mon dieu.

c'était un chien réduit en lambeaux

de peau, en os éclatés,

en sang, et j'ai tiré la viande en pièce

qui avait été une patte et l'ai jeté

aussi for

         et aussi loin que j'ai pu

loin de la route

et j'ai prié pour nous et me suis lamenté.

 

Ö mon dieu, je connais mon nom :

elle titubait contre moi

comme un épouvantail de paille

regardait dans ma bouche

de ses yeux plein de remords

et me demandait pour boire un verre.

 

J'ai bu et essayer de tuer

ma colère dans vos putains de villes

et j'ai peur pour vous et moi

du jour de mon retour.

 

Sois gentille, ma soeur, sois gentille;

Tout sera purifié de nouveau.

Il pleuvra et tes yeux

brilleront et regarderont si profondément

en moi en moi en moi en moi.

 

 


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Un poème de patience pour l'enfant que je suis.

 

Sois patient petit,

sois patient, sois calme.

Les rivières s'engouffrent au centre

de la terre

et alentour

retournent tout

et coulent vers le centre.

Sois patient petit,

sois calme.

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Le Cheval du Wisconsin

 

Un pas à la fois pour revenir.

 

Le cheval de l'autre côte de la route

est dans un enclos,

silencieux dans l'après-midi brûlant.

 

A un mile vers le nord il y a un chantier.

Je dis au cheval,

"C'est l'Amérique qui construit quelque chose."

 

Un mile plus loin à travers un bouquet d'arbres

il y a une rivière.

 

Le Cheval Wisconsin est silencieux.

 

La cloche vocifère

à l'intérieur de mes os.

Cela n'a rien à voir avec un son

qui pourrait me réconforter.

 

La vocifération veut s'échapper

de ses barrières.

Je veux qu'elle s'échappe.

Je n'oppose aucune résistance. Je pourrais être un Chrétien passionné

assoiffé de salut,

ou à l'extrême limite accepter la suffisance

hermétiquement close dans du plastique.

 

Pourtant, à ce moment unique de ma vie,

je ne sais que vraiment peu de choses :

le plancher, les murs autour de moi,

cette cloche de l'autre côté de la rue,

ce désespoir est une excuse misérable à la vacuité,

que je pourrais répéter à haute voix

cet appel au salut

qui à cet instant je le sais

est un besoin de remplir les creux

et les poches de mon corps.

 

Le désespoir est une tellement pauvre excuse

pour exclure les choses de ma vie,

pour leur permettre de glisser

des endroits protégés.

 

Maintenant, et pas trop tôt,

dans cette nuit noire,

mettant levé pour écrire,

je fais cette offre :

Ce Cheval Wisconsin que je vis

dans l'après-midi brûlant,

regardant à travers le grillage

l'avancement du chantier

à seulement un mile de là,

je me demande maintenant si le cheval y est encore

silencieux dans la noirceur de la nuit,

sans rêve et suffocant,

sans aucun recours

sinon espérer que son silence

s'évanouisse

et qu'entre la compréhension.

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Brève de comptoir

 

Il parlait,

"je l'ai invitée à Las Vegas,

et quand on est entré à l'hôtel

elle a demandé une chambre simple.

Je lui ai dit, "merde, si tu veux

une chambre pour toi, ma foi petite

c'est bon, prends-la."

Je l'avais fait venir ici

sur un avion de quatre millions de dollars,

et je lui dit, "tu peux aller sur le trottoir d'en face

et prendre un bus à trente mille dollars

pour rentrer à Burbank."

Voilà ce que disait Coyote.

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Quatre ans plus tôt

 

Quatre ans plus tôt

j'étais dans le Wisconsin

quelque part,

me dirigeant vers l'autre état,

le traversant,

en direction de chez moi.

Je me demandais

à quelle période de l'histoire

j'étais alors.

 

Je me le demande encore maintenant.

 

Hier,

j'ai dit à ma femme,

"Tu dois me considérer

dans la perpective

de la totalité de ma vie."

 

en comptant tous

les hauts et les bas

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Voix du vent et du glacier

 

Un laguna dit,

je n'ai entendu craquer ce glacier

qu'une seule fois, il y a trente mille ans.

Ma fille est née ce jour là.

- une voix de légende,

ininterrompue -

 

A l'ouest de Yuma, une homme basané murmure

le mouvement du vent solaire.

- une voix rauque,

desséchée -

 

Je vous en prie ne me dites pas

comment vivre;

j'ai toujours vécu comme ça.

- une voix

contestataire -

 

La dernière fois que j'étais à Fargo

Je pense avoir entendu l'écho

d'un glacier craquer.

 

- une voix qui n'oublie pas,

qui acquiesce -

 

Et le vent, solaire,

le grand vent viendra.

Solaire, il viendra.

Il s'écoulera partout

et avec toute chose.

 

- une voix ardente,

murmurante,

prophétique -

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Une jolie femme

 

Nous allâmes au bord

de la mesa

et regardâmes en bas.

 

On pouvait voir

le wash peu profond

serpentant de

la rupture

entre les deux mesas,

depuis Black Mountain;

et les trembles

de cette distance

ressemblaient à un fil de turquoise,

 

et la terre était une jolie femme

qui nous souriait

quand on la regardait.

 

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Bony

 

Mon père rapporta ce chien à la maison

dans un sac en toile de jute.

 

On l'appela Bony

parce qu'il n'avait que la peau sur les os.

 

C'était un problème congénital

ou quelque chose comme ça qui lui était arrivé

dans son histoire de chien.

 

Nous avons aimé sans problème

son histoire et la nôtre.

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Pour le livre de Rainy

 

La poésie est

le silence

de Soleil et de Quuti.


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Les loups s'approchent -Coyote et Corbeau aussi

 

Je vais vous parler de ces loups.

Vous devez leur parler,

quand vous les rencontrez en certains endroits,

piste de montagne, désert,

autour de votre feu de camp,

et leur dire Oncle ou Frère

mais jamais Cousin ou Beau-Frère.

 

"Je suis heureux de voir que vous me reconnaissez

et m'appelez par mon nom correct,"

dit l'Oncle.

Il était assis là

les mains jointes,

rencontra mon regard puis, humblement,

baissa les yeux sur ses mains.

 

"Nous approchons

mais nous avons mauvaise réputation,"

dit l'Oncle.

"Ça me fait plaisir que vous veniez,' dis-je.

Il sourit mais son regard était triste.

 

"J'étais si mignon

et tout le monde m'aimait.

Particulièrement ma voix.

"tout le monde s'arrêtait pour écouter,"

dit Corbeau.

 

Coyote se taisait.

 

"J'aurai chanté et chanté encore.

Oiseau Moqueur et même Perroquet

étaient jaloux de moi.

Mes plumes brillaient, brillaient,"

dit Corbeau.

 

Coyote se taisait.

 

Pensant que Coyote n'écoutait pas,

Corbeau demanda, " Tu dors?"

 

"Non," répondit Coyote.

 

"As-tu entendu ce que je viens de dire?"

questionna Corbeau.

 

"Oui," dit Coyote.

 

Et Corbeau attendit le commentaire de Coyote.

Comme il ne venait pas, il décida de chanter.

 

"Croaa, croaa, croaa," chanta Corbeau.

 

"Arrête," dit Coyote.

 

Corbeau attendit le commentaire flatteur.

Il ferma les yeux et se tint prêt à saluer de la tête.

 

Coyote s'éloigna discrètement et en silence.

 

"Es-tu mon ami?" demanda Coyote.

"Faut pas faire le difficile," dit Corbeau.

 

 

 

traductions MVT



[1] Jeu de mots entre "grizzly" et "to grizzle"