Walam Olum, présentation

Joe Napora

 

Le Walam Olum raconte l'histoire de la migration des Leni-Lenape, les ancêtres des Delawares, de l'Asie en passant par le détroit de Bering puis vers le sud et la côte est de l'Amérique du Nord. C'est un mélange de mythe de création et de récit historique transmis par la transcription de glyphes préservés sur une écorce de bouleau. Les glyphes, leur nombre, leur arrangement, et leur précision ainsi que les mots delawares qui les accompagnent sont controversés. Il n'est pas de l'intérêt de la poésie de poursuivre cette dispute, car les morceaux restants montrent un mythe de l'émergence qui constitue un récit complet en ce sens qu'il va de l'indéfini au particulier. Le Walam Olum est la transcription d'une dynamique toujours active qui émerge -est littéralement née du néant- de l'intemporel et d'une sécurité trompeuse. Les individus se déplacent dans la crainte, de leur ancien territoire "la vieille île de la Tortue" vers une définition d'eux-mêmes en tant que peuple transformant un nouveau monde et étant transformé par lui. Le Temps (le Serpent) et le Lieu (la Tortue) fournissent le mécanisme du Walam Olum. Comme toute épopée qui surgit du besoin d'un peuple, elle dresse d'abord la carte du territoire inconnu. Ici, les coordonnées sont une période de milliers d'années et un espace de milliers de miles.

Un mythe de création est une nouvelle représentation de l'émergence de chaque individu afin qu'il accepte la souffrance du changement, d'une obscurité aussi réelle qu'indéfinie vers la lumière du jour qui est aussi un tropisme définissant une direction et fournissant un projet qui ancre inextricablement l'individu dans l'espace et le temps. Ce document devient individuel, n'est pas seulement une abstraction de l'histoire, si nous le voulons bien. Notre intervention en fait une histoire réelle. Notre intervention complète les fragments manquants. C'est une histoire réelle, bien qu'elle ait été perdu pendant trop longtemps pour nous. Cette perte de notre héritage est une constante de l'invasion européenne. L'Amérique, en tant que nation anglophone, fut fondée sur la croyance que le temps et l'espace peuvent être détruits ou ignorés. William Bradford en 1620, du pont du Mayflower regarda le territoire indien et ne vit qu'une "sauvagerie hideuse". Thomas Jefferson, plus d'un siècle plus tard déclara que, "Les morts n'ont pas de droits. Ils ne sont rien : et rien ne peut rien obtenir..." La terrible conséquence fut une ruée pour conquérir l'espace et détruire le temps qui n'est qu'un symptôme révélant la perte de l'harmonie que les Delawares, eux, possédaient. C'est de cela que nous sommes reconnaissants, car notre intervention active est aussi un mode de guérison.

Cette version est ma manière de remercier pour ce que les Delaware ont accompli. Lorsque j'ai commencé à travailler avec le Walam Olum à l'automne 1976, je me demandais si, n'étant pas Delaware, pas Indien, je pouvais contribuer à cette histoire. J'ai décidé que je le pouvais, que je devais le faire. Cette version des deux premières parties sont devenues un moyen pour moi de tenter de commencer à accomplir ma propre histoire. Les dernières lignes du poème disent :

Les hommes blancs arrivent

et ils font des signes de paix

qui sont-ils?

bibliographie : Brinton, Daniel Garrison. The Lenape and Their Legends. Philadephia, 1885.

Rafinesque, Constantine S. The American Nations. Philadelphia, 1836.

Walam Olum. Translation Charles F. Voeglin, Indiana Historical Society, Indianapolis, 1954.


 

 

Le Walam Olum

(première partie)

ici                   pas ici

espace    et     néant

terre               eau

là brume, et là Manitou

(Manitou-le-Créateur)

 

partout   et   nulle part

(Le Grand-Manitou)

alors, il crée

             la terre

alors, il crée

             le ciel

et il les place aux quatre coins

(et se déplace avec eux...

alors, il crée le soleil

alors, il crée les étoiles

(et se déplace avec eux...

un Vent violent souffle

le Ciel s'éclaircit

l'Eau se répand

            en tout lieux

La Lumière

et de nombreuses îles

           (il les fit et nous le dit à tous

il créa de nombreux mortels

              et appela un esprit en eux, il est le vent, le grand Créateur du Souffle, et pour l'éternité il est

Manitou

Manitou pour l'homme informe

Manitou pour l'homme complet

Manitou, notre Grand-Père

à Tous.

Il donna toutes ces choses

à tous

il se donna lui-même

à tous, il donna

Première Mère

(La Mère de Tous)

il donna Poisson-mâle

il donna Tortue-mâle

il donna Quatre-Pattes mâle

il donna Oiseau-mâle

 

il donna toutes ces choses, toutes ces choses pour tout cela,

la Liberté pour Tous

 

mais un autre créateur...

il fit des hommes mauvais

il fit le Serpent des Grandes Eaux

le Serpent Noir

il fit le Vers-Volant

(et même si vous ne vouliez pas y croire

il fait avancer

l'histoire

c'est Sorti-des-Entrailles qui les expulsa

de son Père-Géant, ses os

il les créa à partir de lui, oui il le fit

mais c'est une autre histoire

 

Ce Manitou

crée les moustiques)

et cette époque

est une époque d'amitiés, d'harmonie

une époque où

                     les choses s'accordent

 

c'était le bonheur alors

alors

avec les créateurs

un temps, un temps ancien, un temps où

ces hommes informes, ces

premiers hommes recherchant

des mères, ces premières femmes

cueillant des baies, de gros

fruits, première nourriture

des temps d'alors

où l'homme et la femme

se mirent ensemble

 

tous apprenant des choses utiles

ne perdant aucun temps

tous apprenant les loisirs

 

ne perdant aucun temps

tous apprenant les bonnes pensées, ne

perdant aucun temps

mais en secret

Grand-Serpent, Serpent-Vénéré

vient parmi eux

 

apporte toutes sortes de ruses, apporte

la mesquinerie

                    détruisant sans raison

                         (voilà pourquoi les flèches

                         ratent leur but trop longues ou

                         trop courtes

                         pourquoi des choses sont

                         bancales...)

 

alors il y eut le mauvais temps

(le mauvais temps ici)

alors on tua

(on tua ici)

la mort

         alors

 

(la mort,

           la mort ici)

 

A ce temps

 

en ce temps sur la Vieille Terre

sur la Vieille Terre

 

Ce temps au-delà

au-delà du flux des grandes eaux

(Deuxième partie)

en ce temps

 

en ce temps, alors

c'est le temps de ce puissant serpent

ce puissant serpent et les hommes puissants

ce Serpent-Puissant, Ennemi-de-l'Homme

il est temps, le Vitaliseur (racine éclatant la roche...) ce tueur parfait et calme

 

toujours luttant, en ce temps

ce temps de destruction, un équilibre

rompu

avec ce Pourvoyeur-de-Mort luttant

luttant contre les hommes puissants

et les hommes fatigués, ce

Serpent-Puissant, Tueur-Guérisseur

apporte l'eau bondissante

à travers les montagnes

 

L'eau bondit

déchirant la terre l'eau bondit

un tourbillon d'eau bouillonnante

détruisant comme jamais

elle bondit

 

sans relâche l'eau bondit

 

aplanit

O

Nanabush

O

Nanabush (si habile

O

Nanbosho (le menteur

O

Nanahare (le farceur

O

Nanabozo (grand-père

 

Maintenant

dans l'Ile de la Tortue

 

           dans le vent ce Marcheur

           à la grande foulée rapide dans

           le vent

           dans le vent il détache Tortue

           (et alors qu'il avance, vous comprenez

           en avançant la terre grandit)

           oui, c'est Nanaboj sur L'Ile de la Tortue

 

le peuple des quatre-pattes

le peuple des deux-pattes

tous marchent ensemble dans les hautes eaux

tous marchent ensemble dans les basses eaux

tous ensemble

revenant à pied

descendant le courant

descendant

vers l'Ile de la Tortue

 

Serpent-d'Eau, O Grand-Serpent

Serpent-d'Eau, O Ami-Dévorant

Ecoute cela

Serpent-D'eau, Tueur-D'Homme

Tu ferais bien d'écouter

 

Nous sommes Nombreux

Le Peuple

est Nombreux

Fille-Manitou, Fille-Manitou

dans son canoë elle nous emporte

Fille-Manitou aux grands bras

elle nous embrasse

 

O Nanbush, Nanabush Grand-Père

grand-père de tous

grand-père du peuple des animaux

grand-père de l'homme

grand-père de la tortue

 

O Nanabush nous t'appelons

O Nanabush nous te parlons,

nous, le Peuple

Lenape, le Peuple

nous te parlons, maintenant rassemblé

Maintenant sur l'Ile de la Tortue

nous Hommes-Tortues sur l'Ile de la Tortue,

ce temps, temps de peur sur la Tortue

temps d'offrande sur la Tortue

temps de purification

temps pour purifier ce qui a été souillé

se retirent les eaux se retirent

s'assèchent les eaux s'assèchent

 

vallée et montagne

herbe et grotte

se retirent les eaux se retirent

 

eau calme et silence

le serpent puissant

le serpent puissant

s'en va