Antelope et les ingénieurs :

défis et changements

dans

les communautés amérindiennes

 

R. David Edmunds

 

Octobre est l'époque du changement dans les plaines balayées par le vent du nord ouest du Nouveau Mexique. Certains jours, l'été finissant s'attarde, mais d'autres, quand le premier vent du nord souffle, de longues bandes bleues de nuages d'orage roulent vers le sud, annonçant l'arrivée prochaine de l'hiver. Lors d'une de ces journées, un petit village de petites huttes de peaux s'accrochait au pied de la falaise surplombant la rivière, cherchant à se protéger de la pluie froide qui approchaient sur l'horizon nord. Dans l'une des huttes, deux Kiowas étaient assis et fumaient de longues pipes près d'un petit feu. Bien que membres de clans différents, ils se connaissaient depuis l'enfance, et leur amitié s'était renforcée pendant les années  où leurs familles avaient marché ensemble, suivant les troupeaux de bisons à travers les plaines.

Antelope, le plus vieux des deux hommes, était récemment rentré de plusieurs jours de marche vers le sud, et il était pressé de partager ses expériences avec ses amis. Excité par ses découvertes, il parlait au plus jeune, Wolf-That-Follows, d'un nouvel animal magnifique qu'il avait vu près du Rio Grande. "Les Jumanos, qui vivent dans des maisons de boue, m'ont donné à mangé et m'ont emmené voir d'étranges hommes chevelus au visage teinté de cendre." Les deux hommes avaient auparavant entendu parlé des étrangers, mais la description qu'Antelope fit de leurs animaux laissa Wolf-That-Follows incrédule.

"Ils ont des animaux que les Jumanos appellent Chiens Médecine qui sont aussi grand que des élans, et pourtant ils n'ont pas de bois, ils ont des cheveux sur leur dos et leur cou, et leur queue sont de grosses touffes de cheveux qui pendent entre leurs jambes comme des bottes des grandes herbes qui poussent le long des rivières."

"Est-ce qu'ils aboient et préviennent le camp quand des étrangers s'approchent?" demanda Wolf-That-Follows, qui avait vécu toute sa vie parmi les hordes de chiens qui rôdaient dans les villages Kiowas.

"Non," répondit son ami. "Mais ils portent des charges tout comme nos chiens quand le village migre, et le plus étonnant, ils permettent aux hommes de monter sur leur dos, de s'asseoir assis sur leurs épaules."

"Ne se retournent-ils pas pour grogner après celui qui est sur leur dos et essayer de l'attraper avec leurs dents? Les Jumanos n'ont-ils pas peur que ces chiens mangent leurs enfants?" Wolf-That-Follows avait du mal a concevoir de tels animaux, et la pensée d'hommes montés sur leurs dos augmentait sa stupéfaction. "As-tu touché ces chiens-medecines?" demanda-t-il. "Est-ce que les Jumanos t'ont mis sur ses épaules?"

Détournant les yeux de son ami, Antelope regarda d'abord la pipe qu'il tenait en main, puis le feu. "Ils m'ont dit que les animaux pourraient me porter, mais leur medecine était trop forte. J'ai refusé de m'approcher d'eux. Pourtant ces grands chiens n'ont pas cessé de tourner dans ma tête pendant les longs jours de marche pour rentrer au village. Maintenant j'aurai souhaité avoir plus de courage, et m'asseoir sur le dos de cet animal quand les Jumanos avaient attaché une corde autour de son cou et l'avaient amené jusqu'à leur village."

Wolf-That-Follows resta sceptique. "Mon ami," dit-il, "tu as été sage d'éviter ces créatures de malheur. Des chiens de cette taille ont indubitablement une medecine puissante, et ils auraient pu te faire du mal que nous n'aurions pas pu guérir parce que nous ne les connaissons pas. De plus, Que nous apporteraient de bon les bêtes? Nous avons toujours suivi le bison, et des chiens d'une telle taille sont inconnues de nos ancêtres et n'ont aucune signification dans nos vies. Je crois que nous devons suivre les vieilles traditions. Notre cercle reste entier. Ce qui était, est encore aujourd'hui. Nos vies ne doivent pas changer."

Mais Antelope ne voyait pas les choses de la même manière. "Et si nous pouvions amener ces grands chiens dans notre village? Et si nous pouvions monter sur leurs dos pour chasser le bison? Pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas charger nos biens sur leurs dos et les conduire au bout d'une corde, comme le font les Jumanos dans leurs villages. Sûrement que ces nouvelles bêtes transformeraient nos vies. Peut-être que notre chemin serait différent de celui de nos pères, mais ne serait-il pas meilleur si nous pouvions utiliser les bêtes pour nos desseins?"

Wolf-That-Follows refusa de se laisser persuader. "Mon ami", répondit-il, "nous avons toujours marché derrières les troupeaux de bison. Nos femmes et nos chiens ont toujours porté nos affaires. Si nous changeons, nous perdons nos traditions anciennes. Nous trahissons nos pères." Puis, regardant Antelope, il prévint, "les nouvelles voies et les nouvelles idées n'ont pas de place autour de nos feux. Notre futur serait funeste si nous accueillions les chiens-medecine dans nos villages."

Deux siècles plus tard en Georgie, deux Cherokees sont assis à côté d'une foyer de pierre dans une cabane. Comme Antelope et Wolf-That-Follows, ils ont aussi à faire face à des changements et de nouvelles idées possibles pour leur peuple. d'âge moyen, Jonathan Westbrook était un métis dont le nom venait de son père d'origine Irlando-écossaise, mais qui avait été élevé dans la tradition du village cherokee.

Son ami, Water Snake, était de pure souche indienne et avait aussi été élevé dans le village, mais il avait sporadiquement été à l'école d'une mission qui avait ouvert près du trading post, sur la rivière Coosa.

Westbrook était ennuyé par un bruit qui avait récemment couru parmi les Cherokee de l'ouest, ces membres de la tribu qui vivaient sur l'autre rive du Mississippi, dans l'Arkansas du Nord. En 1820, Sequoyah, un métis résidant dans l'Arkansas, avait mis au point un syllabaire de la langue cherokee, et l'année suivante il était retourné en Georgie, répandant la nouvelle de son nouveau système d'écriture parmi les jeunes de l'est. Depuis ce temps, l'intérêt dans le nouvel apprentissage avait augmenté et beaucoup de Cherokees de l'est avaient commencé à apprendre les symboles, faisant lentement augmenté le taux d'alphabétisation dans la tribu.

Water Snake défendait le nouvel apprentissage, soutenant qu'il offrait les moyens aux Cherokees de renforcer leur prise sur leurs territoires en Georgie. "Si notre peuple accède à l'écriture, les nombreux villages pourront être mieux informés des actions entreprises par le conseil tribal, " argumentait-il, "et nous pourrons développer des stratégies plus efficaces pour protéger notre territoire des Américains. Si notre peuple est instruit, nous pourrons diffuser des journaux ou des livres parmi nos villages, informant les membres de la tribu des lois du gouvernement qui nous concernent."

"Je n'en suis pas persuadé," répondit Westbrook. "Si nous développons notre propre système d'écriture, ne risquons-nous pas de perdre le lien avec nos pères et de ressembler de plus en plus aux blancs? L'accroissement de l'alphabétisation ne risque-t-il pas de saper notre tradition cherokee? Ne serait-il pas mieux de nous retirer dans nos montagnes et d'empêcher les Américains d'entrer sur nos terres? Peut-être que si nous nous repliions sur nous mêmes et refusions de reconnaître la présence américaine, ils nous ignoreraient et nous laisseraient vivre comme nous le faisions dans le passé."

"Mon frère," répondit Water Snake, "mon coeur voudrait accepter ta réponse, mais mon esprit me dit que tu te trompes. Nous ne pouvons plus ignorer les Américains, car leur nombre s'accroît et ils sont à notre porte, avide de nous écraser. Il n'est plus possible pour nous de leur déclarer la guerre et de les chasser de nos villages comme nous le faisions dans le passé. De plus, nous ne pouvons pas fermer les yeux et souhaiter qu'ils disparaissent. Notre seul choix," poursuivit-il, "est de nous renforcer avec ces armes que les américains respectent, l'unité politique et la richesse. Si nous pouvons maîtriser ces armes, nous pourrons sauver nos terres pour nos enfants."

Puis, vidant les cendres de sa pipe de maïs dans le foyer, Water Snake ajouta tristement, "Même avec l'alphabétisation nous ne pourrons pas résister à leur avidité. Mais si nous restons sans informations et désorganisés, nous perdrons à coup sûr nos territoires."

Tout au long de l'histoire américaine, mais particulièrement au cours du vingtième siècle, il y a eu une tendance pour les Indiens et particulièrement pour leurs voisins blancs à associer "indianité" et passé. Stimulé en partie par les anthropologues dont beaucoup étaient passionné par l'investigation de ce qu'ils décrivaient comme "culture indienne traditionnelle", non corrompue par le contact avec les blancs, le concept d'un tel monde indien, "pur et inchangé depuis des temps immémoriaux" a surgi comme appartenant au concept populaire de l'histoire des tribus. De plus, aujourd'hui, de nombreuses tribus regardent leurs ancêtres des deux derniers siècles comme ayant vécu un âge d'or, hors de l'influence infâme des blancs; une époque où ils suivaient un mode de vie ayant subi  peu de changements au cours des siècles.

Un tel mode de pensée stimule probablement une fierté légitime pour le passé de sa tribu, mais elle n'est pas exempte de dangers. Le peuple indien a toujours été confronté au changement. Antelope et Wolf-That-Follows n'étaient peut-être pas d'accord avec la décision de leur tribu d'adopter le cheval, mais lorsque enfin l'animal s'avéra utile, les Kiowas et les autres tribus des plaines l'intégrèrent dans leur mode de vie, évoluant vers la riche culture qui domina les Grandes Plaines pendant la plus grande partie du dix-neuvième siècle. Et bien sûr, les Cherokee ne purent rester sur leurs territoires en Georgie, mais leur adoption du syllabaire de Sequoyah a renforcé leurs luttes pour rester à l'est. Plus certainement, il leur permit de conserver une grande partie de leur riche héritage tribal. Sans aucun doute, l'adoption du cheval par les Kiowas, et du syllabaire par les cherokees n'a pas rendu ces peuples moins "Indiens".

1492

Les expériences des Kiowas, des Cherokees et d'autres peuples indiens adaptatifs au cours des siècles offre quelques perspectives intéressantes aux Indiens du vingtième siècle. Aujourd'hui, comme autrefois, les territoires indiens restants (les réserves) sont menacées par les intérêts extérieurs en raison de leurs ressources. Dans le passé, une telle exploitation est apparue chaque fois qu'ils furent envahis par les intérêts économiques des blancs. En fait, la plupart des réserves qui ont persisté à la fin du vingtième siècle sont les territoires que les blancs considéraient comme inutiles. La plupart des réserves qui possédaient de bonnes terres agricoles furent attribuées (à des colons ndt) et perdirent leur statut de territoires indiens. Les riches fermes de l'est du Kansas et de l'Oklahoma appartiennent maintenant à des blancs. La réserve navajo dans la région de Four Corners, ou les terres sioux dans les deux dakotas possèdent une beauté austère qui les rend précieuses à leurs propriétaires, mais les blancs généralement considèrent ses terres comme inutiles.

 

1820

Dans les dernières décennies, cette considération pour les terres a changé. La demande moderne croissante en ressources énergétiques s'est concentrée sur les territoires des réserves de l'ouest. Black Mesa dans le nord-est de l'Arizona a une valeur agricole restreinte, mais son charbon en a fait une cible pour le développement économique. D'autres gisement de charbon et de minéraux sur des territoires indiens subissent le même assaut, et la bataille pour les droits sur l'eau dans l'ouest ne fait que commencer. Comme l'affirme de nombreux économistes, l'eau est la clé pour poursuivre le développement de l'ouest, et dans de nombreux états de l'ouest, les droits légaux des tribus à utiliser l'eau ont été remis en question. La lutte pour la fourniture limitée d'eau dans les états de l'ouest pose probablement la plus grande menace sur la ressource naturelle aujourd'hui sous contrôle indien.

1840

Aucune perspective historique viable des relations entre indiens et blancs durant les deux derniers siècles n'incite à l'optimisme. Dans le passé, lorsque les Indiens détenaient les ressources naturelles désirée par l'Amérique dominante, ces ressources étaient volées. Prétendre que les communautés indiennes d'aujourd'hui peuvent effectivement repousser les pressions pour accéder à ces ressources est pure naïveté. De plus, pour prétendre que le gouvernement fédéral protégera effectivement les possessions tribales de l'exploitation privée serait ignorer les actes passés du gouvernement. L'économie et le gouvernement des Etats-Unis sont contrôlés par des intérêts économiques puissants, et les officiels gouvernementaux sont traditionnellement influencé lourdement par ces intérêts. Si le contribuable américain croit qu'il a besoin des ressources énergétiques disponibles sur les réserves indiennes, ces ressources seront probablement exploitées, en dépit des protestation des Indiens.

1860

Si une telle exploitation apparaît, ce qui semble plus que probable, l'enjeu des communautés de ces réserves est d'intensifier au maximum leur contrôle sur le développement de ces ressources, et de minimaliser l'impact destructif d'un tel développement à la fois sur la terre indienne et sur la communauté tribale. Pour maintenir un tel contrôle, ces communautés doivent développer leur savoir-faire technologique pour gérer leurs propres ressources; ils doivent développer un plan de formation pour leurs membres avec les compétences nécessaires pour maintenir l'hégémonie indienne sur le développement. Il y a un besoin énorme (et urgent) en géologues, ingénieurs des mines, dirigeants, et même en comptables indiens. Les tribus ont besoin de travailleurs qualifiés, d'opérateurs informatiques, et de personnel de maintenance qui puisse fournir ces services clés nécessaires pour conserver la mainmise sur le développement. Ils ont aussi besoin d'avocats de haut niveau et de conseillers en investissement pour protéger les droits légaux des tribus et pour s'assurer que les bénéfices générés par le développement des ressources est utilisé à bon escient.

1995

Lycées, universités et autres institutions de haut niveau ont un rôle critique dans ce processus. Il est impératif qu'elles fournissent aux jeunes indiens et aux jeunes indiennes les formations nécessaires pour développer et protéger ces ressources. Les Indian Studies Programs peuvent jouer ce rôle critique en coordonnant de telles activités et en fournissant les services pour faciliter la transition des étudiants des réserves communautaires aux institutions de haut niveau d'apprentissage. Les étudiants indiens devraient aussi être encouragés à s'inscrire et à à se spécialiser dans des cursus académiques traditionnels tels la géologie, l'ingénierie, la comptabilité et les affaires -cursus qui fourniraient aux étudiants l'expertise technique nécessaire pour gérer les ressources tribales. De plus, ces étudiants devraient être encouragés à faire de leur mieux, à exceller dans de telles écoles. Les programmes des lycées ou des départements universitaires qui ne requièrent pas de normes académiques pour leurs étudiants indiens entretiennent une fausse image de sécurité. Ils ne font pas que tromper les étudiants et à long terme, ils privent les communautés tribales d'une élite technique dont elles ont désespérément besoin.

Pourtant les jeunes peuvent-ils quitter la réserve, acquérir ces compétences et revenir pour assumer leur place dans les communautés tribales? L'acquisition de ces compétences, comme l'affirment certains de leurs détracteurs, est-il un facteur d'exclusion des jeunes indiens de haut niveau de retour dans leur communauté? Deviennent-ils "moins indien" parce qu'ils ont obtenu une qualification technique dans des hautes écoles?

De telles affirmations sont le reflet de la naïveté de leurs auteurs. La plupart des expériences tribales n'ont jamais été caractérisées par un modèle culturel statique, "de marbre". Les Indiens se sont toujours adaptés au changement du monde. Wolf-That-Follows peut avoir refusé de reconnaître un tel changement et peut avoir continué à suivre soigneusement les troupeaux de bison à pied, mais Antelope voyait suffisamment loin pour comprendre que le cheval (la nouvelle technologie) pouvait servir au bien-être de son peuple. Antelope (et ses descendants) était-il "moins indien" parce qu'il adopta la nouvelle technologie, transcenda la vieille culture pédestre pour faire partie du riche mode de vie équestre des plaines? Bien sûr que non. Les Indiens du vingtième siècle aussi sont à l'aube de nouveaux changements. Par chance ils marcheront aux côtés d'Antelope plutôt que de se replier sur le passé.

traduction M.V.T.