Premières
descriptions des huttes de sudations amérindiennes
Jo
Bruchac

Bien que les bains de vapeur aient fait partie de la vie des Amérindiens
pendant des siècles innombrables, il semble que les premiers Européens qui
écrivirent à leur sujet furent les missionnaires Espagnols qui vinrent au
Mexique. Au début du XVIième siècle,
Diego Duran, un frère dominicain, décrivit les Aztèques comme faisant un usage
intensif du temezcalli ou maison
de sudation. Pour les Aztèques, le bain de vapeur était le remède préféré
pour presque toutes les maladies. "Ces maisons de bain," dit Duran,
"sont chauffées au feu et ressemblent à des huttes basses. Chacune peut
contenir dix personnes en position accroupie. L'entrée est très basse et très
étroite. Les gens entrent un par un quatre fois de suite." Les frères
notèrent qu'il y avait un dieu aztèque du temezcalli et que des prières étaient
chantées pendant ces "bains secs". Dans sa chronique, Histoire générale des choses de la Nouvelle
Espagne, Sahagun écrivit que c'était dans le tezcalli que les malades
"retrouvaient leur corps, leurs nerfs. Ceux qui sont affaiblis par la
maladie se retrouvent calmés et recouvrent leurs forces."
Les Mayas, comme les Aztèques, faisaient aussi usage des bains de vapeur.
Quelques temples mayas ont des bains de vapeur élaborés construits en pierre.
Yaxchilan par exemple. Situé près de la frontière entre l'actuel Mexique et
le Guatemala et construit un peu avant l'an 900, il comprend huit bains de
vapeur. Le coeur de chacune est construit en pierre avec une ligne de tessons
de poterie, des bancs maçonnés pour les participants à la sudation et des
drains pour évacuer l'eau.
On remarquera que ces Espagnols (tout comme les Français, les Hollandais
et les Anglais qui les suivirent dans le Nouveau Monde) ne furent pas autrement
surpris mais furent consternés de constater la place de choix que donnaient
les Amérindiens aux bains de toutes sortes -eau ou vapeur. Au XV ième , XVIième ,XVIIième et XVIIIième siècles
en Europe, le bain était considéré comme non hygiénique voire même une abomination.
Selon Siegfried Giedon dans son livre Mechanization takes Control (Oxford University Press, 1948), pour
les catholiques comme pour les protestants en 1850 en Occident, "le bain
et le péché ne font qu'un. IL n'est pas contestable que le sens le plus élémentaire
de la propreté était inexistant." Goethe, le poète du XVIII ième était honteux
de sa pasion pour la natation, et au moins un de ses amis rompit ses relations
avec lui à cause des "superstitions insensés" de Goethe à propos du bain et de la natation.
Ceci explique en partie pourquoi les Espagnols tentèrent de façon si violente
de détruire la coutume de la hutte de sudation et de la maison de sudation
dans leurs différentes colonies d'Amérique du Nord, du Mexique à la Californie,
ordinairement avec des résultats désastreux pour la santé des Amérindiens.
Une des reines d'Aragon en Espagne était fière de pouvoir dire qu'à part pour
sa naissance et son mariage, elle n'avait jamais pris de bain. L'aversion
pour le bain est aussi en relation avec le fort intérêt des Européens de ces
siècles pour les parfums. Les traditions orales des peuples indigènes des
Amériques et d'Afrique rapportent qu'on pouvait sentir venir un Européen de
loin.
L'habitude espagnole de proscrire le bain de vapeur était favorisé dans
certains cas par l'introduction des maladies européennes qui décimèrent les
populations indigènes à travers les Amériques. Au moins 90% de la population
du Mexique fut anéantie par les épidémies européennes entre 1500 et 1550.
Bien que le bain de vapeur soit une thérapie efficace pour de nombreuses maladies
bénignes indigènes, la mortalité par maladies comme la variole et la rougeole
augmentait lorsque l'on pratiquait une sudation. Malgré cela, l'usage des
sudations continua et, quand les peuples indigènes eurent le temps de s'adapter
aux nouvelles maladies et découvrirent qu'elles ne pouvaient pas être vaincues
par le bain de vapeur, son utilisation augmenta quand même. L'étude par Maud
Oakes, en 1973, d'un village maya des hauteurs du Guatemala, The two Crosses of Todos Santos, révèle
que dans le village actuel de Todos Santos, chaque famille a son bain de vapeur,
"une hutte de pierre et d'adobe pour deux personnes" et que chacun
dans le village prend au moins un bain de vapeur par semaine.
On pourrait comparer l'interdiction du bain de vapeur pour les Amérindiens
au XVIième siècle et les époques suivantes
avec une interdiction à la fois
de la communion et de l'usage des antobiotiques pour les dévots catholiques
contemporains. Le livre de Oakes contient un interview d'un ancien "prieur",
Tata Julian qui fut envoyé avec d'autres juenes mayas à la ville de Guatemala
pour être scolarisés. Il attribuait ses rhumatismes au fait qu'il ne pouvait
pas prendre de bains de vapeur pendant qu'il était à l'école :
Au
collège, nous devions nous laver à l'eau froide. Je suis allé voir le directeur
et lui dit, "Monsieur, il est de coutume dans mon pueblo pour les naturales de prendre des bains de vapeur.
Il n'y en a pas ici. Me donneriez vous la permission de chauffer un peu d'eau
pour mon bain?" Il ne m'en donna pas la permission. Après avoir passé
là-bas un an et demi, nous attrapâmes tous la dysenterie. Nous étions tous
malades, malades tout le temps. Ils ne nous donnèrent que du thé; pas de café.
Beaucoup de naturales moururent.
Nous devînmes si faibles que nous ne pouvions même plus marcher. Beaucoup
de naturales moururent encore. Puis
je me mis à penser très fort à Todos Santos. Je compris que si je ne me sauvais
pas je ne reverrai jamais mon pueblo. Madame, bien que très malade, je me
suis sauvé une nuit et je suis retrouné dans mon pueblo.
Jusqu'à nos jours, le temescal a toujours été largement utilisé par les
descendants des Aztèques et des Mayas qui souffrirent sous le joug des Espagnols
et le supportent encore aujourd'hui. Alors que je voyageais de la ville de
Mexico vers les forêts d'altitudes de la province du Chiapas en 1992, je remarquai
des temescals adossés aux maisons et aux huttes dans de nombreux villages
petits ou grands. Aussi banal que les fours à pain, ces temescals sont utilisés
comme ils l'étaient au XVième siècle,
bien que certaines traditions religieuses qui l'accompagnaient ordinairement
ont été perdues. Dans Tepoztitlan, Village
in Mexico, Oscar Lewis écrivit en 1960 sur la coutume d'emmener les femmes
au temescal pour un bain de vapeur huit jours après l'accouchement. "Le
nouveau-né est aussi brièvement exposé à la vapeur du temescal. Presque toutes
les femmes prennent deux bains de vapeur; certaines prennent les quatre traditionnels."
Au début du XVIIième siècle, David de Vries, un Hollandais
des colonies de la Nouvelle Hollande (qui deviendront plus tard New York)
écrivit un rapport sur les bains de vapeur des Mahican (publié dans les Narratives of New Netherland de Jameson)
:
Quand
ils veulent se laver ou se débarrasser de leur impureté, ils vont en automne,
quand le froid se fait sentir, pour construire, au loin, près d'un ruisseau,
un petit four, suffisamment grand pour que trois ou quatre hommes puissent
s'y coucher. Pour le construire, ils prennent d'abord des branches d'arbre,
puis les recouvrent d'argile pour que la fumée ne puissent pas s'échapper.
Ceci fait, ils prennent des morceaux de roche, qu'ils chauffent dans le feu,
puis les placent dans le four, et lorsqu'ils pensent que ce dernier est suffisamment
chaud, ils sortent les pierres et vont se coucher dans le four, hommes et
femmes, filles et garçons, et en sortent en transpirant tellement que chaque
cheveu porte une goutte de sueur. Dans cet état, ils plongent dans l'eau froide;
disant que c'est sain, mais je leur laisse leur salubrité; ils sont alors
entièrement lavés et plus séduisants qu'auparavant.
Comme au Mexique, les huttes de sudation ne servaient pas seulement à l'hygiène.
Les vertus curatives de la hutte de sudation étaient largement connues et
ont été longuement commentées. Les sudations curatives pouvaient être entreprises
par un individu (en quelque sorte comme nous prenons aujourd'hui une aspirine)
ou en groupe (avec une cérémonie importante accompagnant la sudation).
Nous en avons un aperçu chez les Lenape en considérant un des premiers
rapports européens sur les soins par la sudation. Les Lenape vivaient à l'origine
dans la partie nord est de l'Amérique du Nord connue aujourd'hui sous le nom
de Pennsylvanie, New Jersey, et la basse vallée de l'Hudson -y compris le
territoire de la ville de New York. Bagnio
était le nom de leur hutte de sudation. William Penn, le fondateur de la Pennsylvanie,
fit une description très claire sur la manière dont un Delaware nommé Tenoughan
utilisa sa hutte de sudation à la fin de l'hiver 1683 pour se soigner d'une
fièvre. Penn écrivit dans son journal :
Je
le trouvai fièvreux, sa tête et ses jambes très douloureux, et sa femme préparant
un bagnio pour lui : Le bagnio ressemble à un grand four, dans lequel il se
glissa par une porte percée sur un de ses côtés, pendant qu'elle mettait quelques
pierres chauffées à blanc dans le four par une petite porte percée à l'opposée
de la première, puis elle ferma les portes aussi hermétiquement que possible.
Pendant qu'il suait dans ce bagnio, ça femme taillait, avec une hache, un
passage dans la rivière pour qu'il puisse s'y plonger auand il sortirait du
bain. En moins d'une heure, il était tellement en nage que lorsqu'il sortit,
il était aussi trempé que s'il était sorti de la rivière, et la vapeur se
dégageant de son corps si épaisse, qu'il était difficile de discerner une
apparence humaine derrière ce rideau de buée. Ainsi, entièrement nu (à l'exception
de sa culotte) il se précipita dans la rivière, qui était à environ vingt
pas, et s'immergea deux ou trois fois de suite, puis il passa par le bagnio
(ne faisant qu'entrer et sortir pour atténuer le choc du froid) et se dirigea
vers sa maison, située à une vingtaine de pas, et s'enveloppa dans son manteau
de laine, s'allongea près d'un feu doux allumé au centre de son wigwam, ou
maison, se retournant plusieurs fois, jusqu'à ce qu'il soit sec, puis il se
leva, et nous servit le dîner, semblant aussi à l'aise et en bonne santé qu'auparavant.
Nous trouvons un nombre considérable d'informations concernant les huttes
de sudations dans les Relations des
Jésuites, le rapport le plus ancien envoyé à leurs supérieurs en France
par les missionnaires jésuites de la "Nouvelle France" (l'actuelle
province du Québec, au Canada). Alors qu'il effectuait des recherches en 1993
dans les relations des Jésuites pour
la nation Abenaki du Vermont, mon fils Jess Bowman Bruchac découvrit un nombre
important de descriptions de huttes de sudations en "Nouvelle France".
Dans l'une d'elle, la Relation de
Lejeune (1637), le prêtre observa :
Ils
pratiquent le bain mais d'une façon très barbare; ils enferment de grosses
pierres, chauffées à blanc, dans une petite cabane, ou 15 à 20 personnes entrent
ensemble, s'asseoient comme des singes, serrés les uns contre les autres,
et restent ainsi plusieurs heures durant, -s'épuisant, tout en chantant violemment,
en sudation excessive; et à l'issue de cela, même au début de l'hiver, ils
plongent dans un lac ou une rivière à moitié gelé, duquel, aussi ncroyable
que cela puisse paraître, ils sortent sans encombre. Ils font cela par superstition,
pour se purifier, pour la santé et par plaisir; c'est ainsi qu'ils se rafraîchissent
et se revigorent au cours de leurs longs voyages, et préviennent la fatigue
du retour.
Cet utilisation de la hutte de sudation pour la divination était, apparemment,
commune dans le nord est et semblable à la "tente tremblante" d'Amérique
du Nord et de Sibérie. On place un shaman pieds et mains liés dans une petite
tente ou hutte pour qu'il pratique une divination. Rapidement la tente se
met à trembler et la voix du shaman et d'autres voix se font entendre à l'intérieur.
Quand c'est terminé, le shaman sort délié. Parfois les liens sont dans la
tente et parfois on les retrouve dans les environs.
Au XVIIIième siècle, la hutte de sudation était
bien connue en Amérique du Nord des colonisateurs européens. Les descriptions
abondent dans les rapports anciens. John Smith décrit le bain de vapeur chez
les Amérindiens de Virginie. Bossu, dans travels in the Interior, le décrit également chez les Choktaw de Louisiane.
Ils pénètrent dans des "cabines de vapeur dans lesquelles sont bouillies
toutes sortes de plantes médicinales et d'herbes odorantes" et où "les
vapeurs chargées des essences et des sels de ces plantes pénètrent dans le
corps du patient par ses pores et son nez et lui restaurent sa force."
Il incite les européens à suivre la coutume amérindienne en pratiquant au
moins trois sudations par an.
Bon nombre des immigrants européens adoptaient cette coutume et prirent
part à des sudations amérindiennes ou même possédaient leur propre bain de
vapeur. Sagard dans son Le long voyage
au pays des Hurons parle de la participation de ces paysans aux sudation
avec un certain dégoût : "J'ai vu certains de nos Français dans ces bains
de vapeur avec les sauvages, et je fus surpris qu'ils souhaitent et soient
capable de les supporter, et que le sens de la propriété ne les tienne pas
à distance."
Dans certains cas, l'idée de la sudation fut adoptée sans que la culture
américaine ne reconnaisse ses racines amérindiennes. Virgil J. Vogel dans
American Indian Medicine évoque certaines
techniques impliquant la thérapie par la vapeur qui devinrent communes en
médecine américaine et sont issues directement des racines autochtones. Les
humidificateurs d'air et autres aérosols qui sont largement utilisés au chevet
des enfants souffrant de dyphtérie ne sont rien de plus qu'une version portable
du bain de vapeur.
