Une attaque indienne

comme au bon vieux temps

 

Leslie Silko

 

L'imitation de poèmes "indiens"

Depuis que les premiers ethnologues blancs comme Boas et Swanton pénétrèrent les communautés indigènes américaines pour "collecter" des prières, des chants et des récits, de nombreux postulats de racisme implicite sur la culture et la littérature des indigènes américains ont fleuri. Le premier d'entre eux est que l'homme blanc, par quelque supériorité culturelle ou raciale innée, à la capacité de percevoir et de maîtriser les croyances fondamentales, les valeurs et les émotions des personnes appartenant aux communautés indigènes américaines. (Ce postulat a été appliqué à toutes les communautés indigènes non-blanches à travers le monde.) C'est ce postulat qui en  1927, autorisa Olivier La Farge, né en Nouvelle-Angleterre, formé à Harvard, à écrire son roman, "Laughting Boy", lequel reçut le prix Pulitzer en 1929. Le roman a été écrit après que La Farge eut passé plusieurs vacances d'été à effectuer des travaux d'ethnologie de terrain sur la réserve navajo.

Je ne doute pas que La Farge ait effectué un travail en profondeur sur les Navajos, de la même manière que pour d'autres peuples indiens : il n'était pas seulement habité par des intentions sincères, il travailla activement pour "améliorer le sort" des peuples indiens. Mais comme artiste et écrivain, La Farge fut victime du postulat qui lui permit d'écrire un roman fondé sur la conscience d'un homme navajo : Un Navajo qui, d'après La Farge lui-même, aurait grandi sans aucun contact avec le monde des blancs.

Pendant l'été 1971, les étudiants navajos d'une classe de littérature du sud-ouest, au Navajo Community College conclurent que "Laughting Boy" était un roman divertissant mais qu'en ce qui concernait son expression navajo, et en particulier les émotions et les comportements navajos, le roman était un bide complet. Et pour les non-navajos ou les non-indiens, c'est pire encore qu'un bide : c'est un mensonge car La Farge fait passer le comportement et les sensations de "Laughting Boy" pour navajo.

Cinq ans plus tard, ce postulat de racisme s'est développé : il prospère parmi les poètes et les écrivains blancs qui romancent leur "pouvoir" d'écrivain pour habiter des âmes et des consciences très éloignées des domaines de leurs propres connaissances et expériences. Il n'y a pas très longtemps, dans une librairie d'Albuquerque, j'ai trouvé le dernier roman de William Eastlake, tout frais sorti des presses des éditions Wiking qui se trouve être également mon éditeur. L'annonce sur la couverture disait que Eastlake était "le seul homme blanc qui avait une connaissance suffisante des Indiens" pour pouvoir dire des choses "irrévérencieuses" sur eux. Les personnages d'Eastlake ont autant à voir avec les Navajos, que Topsy et l'Oncle Tom avec le monde noir. Ce qui me trouble le plus c'est la prétention de parler à la place des Navajos. En 1973, pendant une conférence à Tempe en Arizona, Eastlake s'extasiait sur la bonne volonté et la générosité des commerçants blancs installés sur la réserve navajo. Son ignorance était remarquable. Dans les mois qui précédèrent ses remarques "bien informées", la commission fédérale du commerce avait établi un rapport qui mettait en évidence les agissements illégaux flagrants effectués par des commerçants blancs à l'encontre de Navajos. Autant pour Eastlake, porte-parole bien informé des Navajos...

Si vous examinez cette notion selon laquelle l'écrivain blanc a le "pouvoir" de se glisser dans n'importe qu'elle âme, n'importe qu'elle conscience, vous vous apercevrez que cette idée n'appartient qu'aux hommes blancs : le concept d'une "conscience universelle" n'apparut qu'au début du 18e siècle. Demandez aux anciens de la tribu d'essayer de recréer les pensées et les sentiments d'un blanc, et ils vous répondront qu'ils ne le peuvent pas : Ils vous répondront qu'ils peuvent décrire ce qu'ils ont observé des blancs, ils ont même probablement des réponses concernant les blancs, mais ils vous diront qu'ils ne peuvent certainement pas prétendre connaître ou comprendre ce qui se passe à l'intérieur de ces hommes blancs.

Le second postulat de racisme implicite qui abonde encore est que les prières, chants et récits dérobés par les tout premiers ethnographes, et qui sont aujourd'hui rassemblés dans les journaux ethnologiques, appartiennent au domaine public. Actuellement, de nombreuses communautés amérindiennes tentent de reprendre possession d'objets religieux et autres qui leur furent dérobés au début du 20e siècle et qui sont aujourd'hui dans les musées. Aucun doute : les chants et les récits qui furent dérobés par les ethnographes ne font pas exception. Mais, en ce qui concerne les poètes blancs, Rothenberg et Snyder, pour ne citer que les plus en vue, l'idée que ces choses pourraient être rendues à leurs tribus respectives et à leurs descendants est impensable. Les poètes blancs tirent profit de la générosité que de nombreuses tribus ont et continuent de pratiquer. Les poètes blancs sont ravis de dire : "les indiens croient au partage" et donc ils continuent de "partager", recueillant les droits d'auteur pour leurs plagiats.

Qu'est-ce qu'une "imitation" de poème indien? Presque avec certitude, c'est un poème signé par un poète blanc, une "traduction". Les poètes blancs utilisent le terme de "traduction" de manière tout à fait inexacte, lorsqu'ils l'appliquent a des textes asiatiques ou amérindiens : peu, voire aucun d'entre eux, n'est compétent dans les langues asiatiques ou amérindiennes, qu'ils prétendent "traduire". Ce qu'ils font c'est de se fonder sur des adaptations en anglais réalisées par des ethnologues et ils appellent ça une "traduction". Lors d'une interview en été 1975 donnée au Chicago Review, Louis Simpson disait :

"Je pense qu'il y a de nombreuses sortes de poèmes indiens. Il peut y avoir le poème que vous écrivez comme un indien, ou vous avez compris comment il pense sa magie, sa vie, ses valeurs. Puis il y a le poème d'un homme blanc, dans lequel, en fin de compte, l'indien n'est pas que l'indien, mais un concept comme le "noble sauvage" que l'homme blanc porte dans son esprit depuis longtemps."

Les positions de Simpson sont intéressantes pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'elles mettent en évidence ce premier postulat de racisme implicite selon lequel l'homme blanc peut penser et ressentir tout ce qu'un Amérindien pense et ressent. Ensuite, Simpson donne un aperçu du contenu du "poème indien" blanc, apparu dans les années 60 avec les poèmes orientaux de Li Po.

"Les nouveaux poèmes que nous écrivîmes dans les années 60 furent des constructions littéraires. Nous essayâmes de nous servir de l'indien comme moyen d'exprimer nos sentiments sur la résurgence du côté répressif de l'Amérique. Quoi qu'il en soit, si moi ou n'importe qui d'autre voulait continuer à écrire des poèmes indiens, nous devrions en savoir davantage sur les Indiens que nous en savions à cette époque. J'écrivais avec sympathie et une perception historique, mais pour écrire sur les Indiens, il faudrait d'une certaine manière devenir Indien."

Encore une fois, le pur égotisme de l'homme blanc et la conviction qu'il pourrait "d'une certaine manière devenir Indien". En fin de compte, on aboutit à la réduction du peuple amérindien au stéréotype le plus grossier : son penchant pour la littérature.

Mais qu'en est-il de ces poètes blancs qui sont bien informés, sympathiques, qui "ressentent profondément", qui "s'identifient" aux croyances et aux valeurs de beaucoup de communautés amérindiennes? Qu'en est-il de ces poètes blancs qui ont des amis indiens. Certainement que ces quelques rares là ont "gagné" leur permis poétique d'écrire des poèmes blancs "indiens"? La réponse est complexe.

A ce sujet, les anciens nous ont appris à mettre en avant la vérité. Je le fais. On nous a appris à nous souvenir qui nous sommes : nos ancêtres, nos origines. Nous devons savoir d'où nous venons, parce que cet endroit nous a modelé, et continue à faire de nous ce que nous sommes.

Par contraste, l'attitude anglo-américaine des deux derniers siècles a été de rejeter les liens familiaux et géographiques, pour "aller vers l'Ouest, mon gars," pour changer d'identité comme on change de chemise. Et par conséquent, au début des années 60, les jeunes Américains blancs sont partis pour les monastères japonais, ou étudièrent des ouvrages sur la "science" amérindienne dans le but de se transformer et d'effacer leurs ancêtres blancs issus des classes moyennes, et leurs origines. C'était dans le but de développer une "nouvelle" sensibilité, une "nouvelle" conscience qu'apparurent l'imitation de poèmes "indiens" et "l'orientalisme" dans la poésie américaine.

Ironiquement, les poètes blancs, en tentant de rejeter leurs valeurs et leurs origines anglo-américaines violent une conviction fondamentale dont sont porteurs les peuples tribaux qu'ils désirent imiter : ils nient la vérité, ils nient leur histoire, leurs véritables origines. L'écriture d'imitation de poèmes "indiens" alors, est la pathétique évidence qu'en plus de 200 ans, les anglo-américains n'ont pas réussi à se créer une identité satisfaisante.