Going Native

Leslie Sowers, Houston Chronicle 12/09/93

 

Simple tendance ou vol culturel?

Lorsqu'un faucon cria, Kim Mackenzie lui répondit.

Le faucon apparut au dessus de sa maison d'Atasconita, au nord de Houston, la même semaine où Mme Mackenzie avait rêvé de la construction d'une hutte de sudation dans son arrière-cour.

Ayant participé a des huttes de sudation depuis plus d'un an, elle avait interprété le rêve comme un signe que le temps était venu pour elle de conduire ce rituel amérindien.

Comme elle demandait à son mari de construire une hutte en saule, le faucon réapparut. Son mari lui répondit qu'il ne pourrait pas construire la hutte à temps pour la nouvelle année, comme elle le voulait. "Le faucon commença à crier", raconte Mme Mackenzie, "mon mari le regarda et dit, OK, OK, je vais chercher des saules!"

quelquefois, on ne peut pas ignorer un faucon à queue rouge...

Mme Mackenzie est l'une des nombreux Anglo-saxons qui, depuis Houston jusqu'à Hollywood, se passent le "bâton de prière" et suivent leur propre version de la Route Rouge.

Dans les huttes de sudation d'arrière cour et les quêtes de vision du week-end, les descendants des colons qui ont combattu pour écraser et même annihiler les peuples indigènes sont en train d'embrasser certains aspects de la spiritualité des Indiens d'Amérique.

La fascination pour la culture amérindienne s'étend bien au-delà des rangs des adeptes du New Age, et s'inscrit maintenant dans le courant dominant de la société américaine.

Les fétiches Zuni et les poupées "Kachina" Hopis se sont échappés des réserves, pour apparaître dans les catalogues de vente par correspondance à la mode, dans les boutiques dernier cri et les maisons au décor "sud-ouest".

Les motifs indiens aident à vendre n'importe quel produit, depuis les automobiles japonaises comme la Mazda navajo jusqu'aux poupées Barbie.

La question est de savoir si, quand l'Amérique du XXième siècle se met à pratiquer la Danse du Soleil en utilisant les coutumes et les symboles d'un peuple ancien, il s'agit du résultat d'un métissage culturel bénéfique, ou si c'est une forme de vol culturel qui dépouille une fois encore les peuples indigènes.

Les anglo-saxons impliqués sont-ils surtout des "paumés" ou des pionniers du métissage culturel?

La réponse dépend en fait de la personne interrogée.

Les "explorateurs" qui ont souvent essayé nombre d'autres chemins spirituels, prétendent qu'il ne s'agit pas d'un manque de respect de leur part, bien au contraire. En participant aux rituels et à la culture indigène, ils font en sorte, disent-ils, de se sentir mieux reliés avec la Terre et avec leur propre spiritualité.

Mais la réponse cynique de certains Amérindiens, qui affirment que leur popularité réapparaît de façon cyclique tous les 20 ans, est "Tiens, ils nous ont redécouverts!"

Tandis que certains réagissent avec un amusement tolérant aux Blancs vêtus de peaux de daim et de plumes, d'autres sont en colère.

Dérangés par la cooptation de leur culture, et plus particulièrement de leurs traditions spirituelles, les Amérindiens ressentent cette appropriation comme au mieux naïve, au pire insultante et pillarde.

 

Rituels...

Beaucoup font remonter la récente vague d'intérêt pour tout ce qui touche aux amérindiens au film "Danse avec les Loups".

Une sous-culture a fleuri parmi la classe moyenne blanche, attirée par les comportements indigènes, produisant sa propre littérature et ses propres gourous dont certains ont des liens douteux avec la communauté indienne.

Les anglo-saxons semblent prêts à payer chèrement leurs expériences. Les ateliers pour apprentis-indiens vont de 150$ (900FF) à 900$ (5400FF) le week-end. Parfois, c'est une donation qui est suggérée.

Les Amérindiens disent que cela ne correspond pas à la façon indienne de concevoir les choses.

Ces apprentis peuvent s'avérer ardents ; une femme du Missouri raconte qu'elle passe toutes ses vacances à assister aux "pow wows" indigènes et aux ateliers qui se déroulent à travers le pays. "Cela guérit vraiment", confiait-elle à un passager de la navette pour le festival "Terre Rouge" d'Oklahoma City. Ce festival draine environ 140 000 personnes : c'est l'un des plus importants festivals amérindiens du pays. En fait, ces événements gigantesques attirent plus de Blancs que d'Indiens. Les petits pow wows tribaux, eux, se déroulent uniquement sur invitation.

Tandis que certains Amérindiens aspirent à éduquer le reste de l'Amérique à leur culture, d'autres souhaitent y mettre des limites. Pour ces derniers, apprendre à connaître une culture ne donne pas aux non-indigènes le droit de s'approprier ses symboles et ses rituels.

Au début de l'année, 500 Lakota, Dakota et Nakota, appartenant à 40 tribus, ont signé une "déclaration de guerre contre les pilleurs de spiritualité lakota".

Ils sont intervenus vivement contre les mouvements New Age à cause de leur appropriation des rites sacrés.

Mme Mackenzie prétend qu'aucun Amérindien n'a jamais protesté contre ses huttes de sudation. Par contre, la plainte d'un voisin un peu nerveux, qui pensait qu'elle sacrifiait des chiens, a amené la police à enquêter : elle n'a pas été prise en délit de violation d'une quelconque loi.

Mme Mackenzie a déménagé sa hutte de sudation vers un terrain à l'écart, où elle continue de conduire la cérémonie comme on le lui a enseigné : des pierres sont rassemblées et chauffées afin d'être arrosées d'eau, produisant la vapeur nécessaire pour le rituel de purification ; ce rituel comporte des prières et des chants accompagnés par un tambour, à l'intérieur de la petite hutte.

Mme Mackenzie possède un commerce de gaz butane. Elle est revenue récemment de la Réserve de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud, où elle a participé à une caravane de 140 miles (224km). Certains Indiens l'ont tout d'abord rejetée, mais ils ont fini par l'accepter parce que, dit-elle, elle a démontré une certaine capacité à suivre les manières indigènes.

Réclamant la bénédiction d'un aîné spirituel de Pine Ridge, Mme Mackenzie dit en avoir consulté un à propos des questions de spiritualité, et se sentir suffisamment préparée pour conduire les huttes de sudation : "Je ne sais pas si l'on se sent un jour vraiment prêt. C'est une décision difficile", dit-elle. "J'exécute du fond du coeur ce que j'ai appris. J'ai le sentiment que l'on ne peut pas se tromper si ce que l'on fait est sincère."

Mme Mackenzie affirme qu'elle ne s'est jamais prétendue amérindienne, bien que des Amérindiens aient participé à ses huttes de sudation. Elle ressent surtout du respect pour ceux qui lui ont enseigné. "En faisant cela, je ne peux pas déshonorer qui que ce soit. Cela a incroyablement changé ma vie. J'ai l'impression d'avoir un but : aider les Blancs, et toutes les races, à comprendre cette cérémonie, ainsi que les origines des Amérindiens."

Sans prendre en compte la sincérité ou le respect, les Amérindiens ont souvent la sensation que leurs traditions sont parodiées. Ils comparent la situation à celle d'un "outsider" qui aurait assisté quelques fois à la messe, et déciderait de porter la robe de prêtre et de conduire des rituels avec de l'eau bénite.

Les meneurs de ces rituels et ateliers ne sont pas non plus perçus comme étant toujours bien intentionnés ; même les "leaders" amérindiens peuvent sembler suspects.

 

A la recherche du profit

Dans une série d'articles sur l'exploitation spirituelle parus dans "Indian Country Today", Avis Little Eagle cite les noms d'hommes et de femmes-médecine auto-proclamés.

L'un d'entre eux est Mary Thunder, une femme qui se déclare Cheyenne-Mohawk-Irlandaise, et qui possède un ranch près de LaGrange.

Les week-ends hutte de sudation et les quêtes de vision attirent un public nombreux venant de Houston et de tout le Texas.

"Elle a diffusé une liste de Noël où elle demande des ordinateurs et un tas d'autres choses", dit Little Eagle. "L'un des prospectus disait : Mary Thunder a besoin de 70 000$ pour Noël!"

Cela dépasse les limites, ajoute-t-il, et montre bien une recherche de profit.

Mme Thunder n'était pas joignable pour témoigner dans cet article, mais dans une interview récente, elle disait que pour elle, le ranch était une terre spirituelle, et son programme une université spirituelle. "En tant que peuple originel, nous avons les éléments nécessaires pour apporter au monde paix et compréhension", disait-elle.

D'après elle, beaucoup d'indigènes ne sont pas ouverts au partage de leurs traditions, et elle le déplore. Elle respecte énormément, continuait-elle, les anciens qui lui ont enseigné : "tout ce que j'ai toujours voulu, c'est partager avec les autres ce que l'on a partagé avec moi." D'ailleurs, pour elle, les activités du ranch sont plutôt "spirituelles" que "amérindiennes".

Sans même parler de l'intention des "leaders", certains prétendent que la participation aux rituels peut être dangereuse pour des anglo-saxons insuffisamment préparés à de telles expériences . Les huttes de sudation peuvent être très traumatisantes physiquement et psychologiquement. Kelly Rice, une jeune femme de 35 ans, originaire d'Austin, est décédée le 25 août 1993 d'un choc thermique après avoir participé à une hutte de sudation de 3 heures.

Dans certains cas, des activités illégales et cultuelles ont été mises à jour. Un medecine-man cherokee auto-proclamé faisait par exemple de la publicité pour un "Atelier de Sexe cherokee" sur un programme nocturne de télévision : il prétendait enseigner d'anciennes techniques sexuelles cherokee à l'adresse des couples participant à ses séminaires, en Arizona. L'AIM-Arizona (American Indian Movement) a dénoncé ces ateliers, qui comprenaient de véritables orgies bestiales. Après que l'AIM ait dévoilé ses activités, cet homme accepta de cesser de se baptiser cherokee : il s'appelle désormais William Bonney, et se prétend une réincarnation de Billy the Kid.

l'AIM, ainsi que d'autres organisations comme le Centre SPIRIT de San Francisco, commencent ainsi à démasquer activement de nombreux abus de la spiritualité amérindienne.

 

Cas de fraude

Le Centre SPIRIT se spécialise dans l'intervention directe. Son directeur, John LaVelle, a accusé publiquement l'écrivain de Beverly Hills, Lynn Andrews, de fraude. Il a interrompu sa conférence dans le cadre d'une exposition New Age, pour dénoncer son livre à propos d'un "voyage spirituel avec une sage indienne" comme étant un livre frauduleux.

Il affirme qu'elle n'a jamais été une apprentie, contrairement à ce qu'elle a prétendu dans une série de livres tels que "Femme-Médecine" ou "Femme-Etoile".

Mr LaVelle qualifie ce courant de pseudo-spiritualité amérindienne de véritable "cancer", et fait remarquer que cela entrave les véritables leaders spirituels indiens dans leur lutte pour revitaliser et réhabiliter les pratiques indigènes parmi leur peuple.

"Quand les gens jouent aux Indiens, cela détourne l'attention des véritables besoins du peuple indien", dit LaVelle.

Selon lui, les Anglo-saxons peuvent très bien manifester leur admiration pour les Amérindiens sans pour autant fantasmer et se prendre pour des Indiens. Cette attitude est nuisible aux deux communautés.

Certains mouvements qui ont essayé les pratiques indiennes s'en détournent. A Austin, par exemple, un centre a laissé tomber l'usage des rituels indigènes dans le cadre de ses activités. L'usage de ces traditions "ne nous appartenait pas, et nous n'avions pas d'intérêt à jouer avec cela", dit Larry Cordle, directeur de ce centre. "Cela avait un côté maniaque et déviant ; c'est pourquoi nous avons laissé tomber."

Tandis que le Conseil des Hommes d'Houston inclut toujours des éléments rituels amérindiens dans ses activités, l'un de ses fondateurs émet des réserves : "Je ne peux surmonter l'ironie de la situation, qui consiste à emprunter à une culture que nous avons essayé de détruire", déclare le psychologue Morris Taggert.

Mr Taggert reconnaît que le tambour indien comme d'autres pratiques rituelles ont encouragé la plénitude et la "connexion énergétique" pour le groupe. Mais il déplore que le mouvement ne se soit pas plus intéressé aux aspects sociaux et politiques de la question amérindienne. Certains Amérindiens seraient bien d'accord!

Eduquer le public

"Comme les gens sont de plus en plus intéressés par les objets indiens, il les extraient du contexte réellement indien", dit Stella Naranjo qui tient une boutique d'art amérindien à Houston. "C'est non seulement une erreur, mais un manque total de compréhension."

Mme Naranjo se sent une mission concernant l'éducation des gens, et essaie de faire passer le message chaque fois qu'elle vend une pièce d'art ou un bijou.

Elle a l'impression que les religions et le mode de vie amérindiens ont été médiatisés par la télévision et les films : cet attrait populaire n'a pas toujours été bénéfique pour les indigènes.

Le grande mode de l'art du Sud-ouest devrait produire un boom financier. Le département américain du commerce estime en effet que les arts et l'artisanat amérindiens sont une affaire qui rapporte 400 à 800 millions de dollars par an.

Mais dans beaucoup de cas, les Indiens ne retirent pas les bénéfices de l'utilisation de leur "design" : les négociants envoient ces modèles en Orient, afin qu'ils soient produits en masse.

Cette pratique est à l'origine d'une loi fédérale, qui veut que sur tous les articles de style amérindien soit systématiquement fait mention du pays d'origine.

L'Acte sur les Arts et Métiers Indiens de 1990 prévoit des peines civiles et criminelles pour les non-indiens vendant des contrefaçons présentées comme la création d'une tribu.

La loi aide ainsi à éliminer les "arnaques" les plus évidentes. Mais elle ne prévoit rien pour le cas de ceux qui se prétendent des artistes indiens, ré interprétant à leur façon les motifs traditionnels.

Un article très populaire en ce moment est le "preneur de rêve", habituellement fait de brindilles, de plumes et de perles. Il est vendu à travers tout le pays, accompagné d'un conte expliquant comment il était utilisé par les Amérindiens pour piéger les cauchemars.

"C'est une chouette histoire", dit LaVerna Capes, le directeur du marketing de l'Association des Arts des Plaines du Sud (Anadarko, Oklahoma), cependant ces objets étaient utilisés non pas comme des "preneurs de rêves", mais comme des talismans spirituels pour le combat par les jeunes guerriers des plaines".

Toujours le conflit

Un tel conflit entre préserver la tradition et produire des articles vendables existera toujours, selon Geoffrey Stamm, de la Commission des Arts et Métiers Indiens.

Les fétiches Zuni en sont un autre exemple. Petites silhouettes d'animaux sculptées, ces fétiches sont utilisés pour les cérémonies spirituelles par les Zuni. Mais ils sont aussi très demandés par les adeptes du New Age.

Les éditions Time Life offraient quant à elles un fétiche Zuni gratuit à quiconque commandait une nouvelle série de livres sur les Amérindiens. Ceux qui commandaient un livre n'avaient qu'à coller le timbre "Fétiche Zuni Gratuit" sur leur bon de commande pour "Le Monde des Esprits", et recevaient le fétiche en question.

Jim Ostler, gestionnaire du Pueblo et Zuni "Arts et Métiers", à Zuni, Nouveau Mexique, s'est renseigné sur ces fétiches : ils étaient très bon marché, s'agissant de pièces sculptées localement. Ils n'auraient pas pu être utilisés de façon spirituelle par le peuple Zuni, pense-t-il.

"C'est une technique marketing de bas étage, et nous aurions préféré qu'elle ne soit pas utilisée", ajoute-t-il.

Mr Ostler dit que, pris de curiosité, des membres de son organisation ont commandé le livre. Ils avaient eux-mêmes fournit certains des fétiches photographiés dans celui-ci. Le livre paraît, selon lui, inoffensif. Par contre, ils attendent toujours leur fétiche Zuni gratuit!

Il n'est pas considéré comme illégal de diffuser des "preneurs de rêves" pseudo-traditionnels ou des sculptures Zuni produites en masse.

Il est cependant exaspérant pour les Amérindiens, qui ressentent cela comme une extension pure et simple de la mentalité de pillard.

"Tout dans la société américaine pousse les Américains à voler les Indiens", dit Suzan Harjo, une défenseur nationale des arts et de la culture amérindiens. "Ils ont volé notre terre, notre eau, nos morts, nos objets funéraires, notre culture,... même nos chaussures."

Suzan Harjo pense que quelque chose dans la psychologie des Européens et des Américains d'origine européenne les pousse à oblitérer les peuples indigènes tout comme les espaces naturels.

Parce que la technologie a remplacé leur culture, dit-elle, ils détruisent ce qui ne "colle" pas avec la technologie : "il reste peu de choses tangibles, alors ils s'en prennent maintenant à ce qui est intangible."

Mme Harjo adopte une position dure sur le problème du vol culturel. Elle admet cependant que certains américains ont un intérêt respectueux pour les peuples indigènes. L'attitude de ces derniers reflète un désir de ne pas nuire aux Amérindiens, voire même de réparer les blessures du passé. Elle se remémore le cas d'un médecin, qui lui avait demandé où il pouvait passer du temps sur une Réserve afin d'aider la communauté.

"Ceux qui sont sincèrement attirés par nos cérémonies et sont intégrés à notre vie cérémonielle ne peuvent pas continuer à se comporter comme des voleurs", dit Mme Harjo. "Ils doivent eux-mêmes apporter quelque chose. Mais quand j'entends les gens parler d'emprunter à notre culture, je continue de penser : quand vont-ils nous rendre tout cela?"

 

Traduction Catherine Cayre