Colonialisme, génocide et expropriation

de la tradition spirituelle indigène

dans l'académisme contemporain.

 

Ward Churchill

 

Distorsion et déformation de la tradition spiritualiste des Indiens d'Amérique du Nord n'ont rien de neuf. Sous des formes différentes, le processus se poursuit depuis l'arrivée des premiers Européens et fonctionne depuis lors de manière de plus en plus systématique, dans une gamme allant de la spéculation bassement commerciale à  "l'érudition pure". Durant ces vingt dernières années, la liste des prétendants désireux de partager le supposé prestige de l'étude des religions amérindiennes n'a cessé de s'allonger jusqu'à inclure un essaim entier de personnalités "New Age" ainsi qu'un pan non négligeable de l'élite académique nationale. A telle enseigne que, sous certains aspects, la distinction entre les deux groupes est devenue impossible, à la fois en termes de perspective et de "méthodologie".

L'exemple le plus flagrant est sans doute Carlos Castaneda, qui non seulement est parvenu à enfiler ses très fabriqués "Yaqui Way of Knowledge" en un chapelet de best-sellers hautement lucratifs, mais a également décroché un doctorat en anthropologie à l'UCLA et une mention dans toute bibliographie universitaire. Mais il y en a beaucoup d'autres. Par exemple le "Dr. Jamake Highwater", soi-disant Cherokee/Blackfoot -dans une précédente incarnation, il évoluait sous le nom de J. Marks, visage pâle et animateur de danses modernes à San Francisco - qui est devenu riche (et classique) en publiant une série de livres sur la "spiritualité indienne", qui traitent bien plus de thérapie primitive et de mythologie grecque que d'autochtones d'Amérique.

Ensuite, il y a Ruth Beebe Hill dont la saga "Hanta Yo" a établi de nombreux records de vente durant cette dernière décade en dressant le portrait de la société collectiviste des Sioux du 19e siècle en une sorte de préfiguration tordue de "l'objectivisme" extrêmement individualiste de son amie Ayn Rand. Et, pour couronner le tout, nous sommes à présent confrontés aux émules de Lynn Andrews, qui se targue d'avoir découvert les secrets des "femmes jaguars" et des "kachinas" du Cercle Arctique en s'asseyant pendant deux ou trois week-ends aux pieds d'un groupe de vieillards indiens plus ou moins canadiens, qui semblent n'avoir rien fait d'autre de toute leur vie qu'attendre l'arrivée de l'auteur, "messager" de leurs "vérités". Et l'on est tenté de considérer Castaneda comme un modèle d'honnêteté si on le compare à ceux qui ont suivi ses traces.

Le fait que la lecture de tous ces auteurs et d'autres, tels que "Sun Bear" et son sous-fifre "Wabun", soit maintenant recommandée par toutes les facultés et universités à travers le pays n'est certes pas neutre. Comme disait Vine Deloria Jr., intellectuel sioux, en 1982, : "La réalité des croyances et de l'existence indiennes est devenue si mécomprise et défigurée au point qu'à tout moment, lorsqu'un(e) indien(ne) se lève pour dire la vérité, il est non seulement peu probable qu'on lui accordera quelque crédit, mais il (elle) risque en outre d'être contredit(e) publiquement et "remis(e) à sa place" par une référence à un quelconque "expert" non-indien et totalement erroné. De plus, les jeunes Indiens apprennent à se considérer, eux-mêmes et leurs cultures, dans les termes prescrits par de tels experts plutôt qu'à la manière traditionnelle des anciens de la tribu. Le procédé sème automatiquement la discorde parmi les membres des communautés indiennes tandis qu'alentour d'autres s'arrogent les meilleures parts. De la sorte les experts perfectionnent un système d'auto-invalidation sans le moindre semblant d'honnêteté ou d'exactitude. Parodie intellectuelle et effets dévastateurs au sein des société indiennes."

Pam Colorado, intellectuel Oneida de l'université de Calgary, poursuit la même logique : "La démarche ultime a pour but de supplanter les Indiens, même dans les domaines de leurs propres coutumes et spiritualité. A terme, c'est à des non-Indiens que reviendra tout pouvoir de définir ce qui est indien et ce qui ne l'est pas, même pour les Indiens. Il s'agit ici d'une subordination absolue du peuple indien au niveau idéologique/conceptuel, qui s'ajoute à la totale subordination physique qu'ils subissent déjà. Lorsque cela se produira, les derniers vestiges de la société indienne authentique et des droits des Indiens disparaîtront. Les non-Indiens "posséderont" alors notre héritage et nos idées de la même manière qu'ils prétendent maintenant posséder notre pays et nos ressources."

Russel Means, ex-leader de l'American Indian Movement (AIM), non seulement rejoint Deloria et Colorado, mais affine leur analyse dans la clarté terminologique : "Ce qui est en cause ici, c'est la sempiternelle question que les Européens ont toujours soulevée face aux Amérindiens de savoir si ce qui est nôtre n'est pas aussi un peu leur. Et, bien sûr, ils y ont répondu par l'affirmative. Lorsqu'ils convoitaient nos terres, ils annoncèrent simplement qu'ils y avaient droit et en étaient donc propriétaires. Comme nous résistions à leurs visées territoriales, ils prétendirent que nous étions déraisonnables et nous imposèrent un génocide physique pour nous convaincre de partager leur point de vue. Maintenant qu'ils connaissent la faillite spirituelle, ils veulent aussi notre spiritualité. D'où les raisonnements qu'ils élaborent pour justifier leurs titres de propriété."

A tout ceux qui douteraient de la notion de génocide telle que la définit Means deux chercheurs canadiens, Robert Davis et Mark Zannis, proposent une brève analyse qui devrait les convaincre :

"Si un peuple soudain perd son "symbole fondamental", la base de sa culture, c'est le sens de sa vie qui est perdu. Désorienté, désespéré, dans la désorganisation sociale qui s'ensuit généralement, il ne peut assurer sa propre survie. Incalculables sont la perte et la souffrance humaine de ceux dont la culture, jusque là saine, est soudain assaillie et désintégrée."

C'est pourquoi, concluent Davis et Zannis, "On ne doit pas parler à la légère de "génocide culturel" comme s'il s'agissait d'une invention fantasque. Les conséquences dans la vie réelle sont bien trop sordides pour parler de génocide culturel comme s'il s'agissait d'une figure de rhétorique destinée à sonner tambours et trompettes en faveur des droits de l'homme. Exterminer culturellement un groupe est un génocide, un crime. Et il ne faudrait pas non plus jouer au "Qu'est-ce qui est le plus horrible : tuer et torturer ou retirer (ce symbole de base qui est) la volonté et la raison de vivre? Tout deux sont horribles."

Entrée en scène de Mother Earth

L'analyse développée par Means, Colorado et d'autres Amérindiens est corroborée en substance par l'évolution de la seconde moitié des années 80 qui ont vu s'amincir l'espace séparant l'appropriation des formes de tradition spiritualiste indigène, de l'expropriation en bloc de cette tradition. Depuis quelques années, un important courant intellectuel au sein des adhérents du New Age est la "démystification" de l'Amérique indigène d'avant le "contact". Même si les efforts divergent sensiblement, ils s'assignent comme objectif commun la "ré interprétation" de l'une ou l'autre dimension positive, conquête d'une société autonome indigène, "prouvant" leur inexistence. Inévitablement, ils finissent par conclure que tout point soumis à la discussion fut "en réalité" introduit dans l'hémisphère par l'envahisseur européen à un moment donné après l'an 1500.

Des "écologistes radicaux" tels George Weurthner argumentent dans les pages d'un journal soi-disant progressiste comme "Earth First!" que, loin d'avoir atteint la spiritualité, prêché la compréhension de l'harmonie et de l'équilibre naturels, les anciens Amérindiens n'étaient en fait que les "premiers pilleurs de l'environnement". Ce retournement complet des thèmes les plus élémentaires de la tradition indigène est alors "expliqué", tandis que Weurthner s'égare dans un monologue constamment contradictoire et hautement compliqué, dans lequel il charge tout sur le dos des sociétés indigènes d'Amérique du Nord, depuis l'extinction du mammouth à poil long jusqu'à la désertification du Sonora. Qu'il dévie complètement de la logique, des faits établis, ou du simple bon sens dans son argumentation ne l'empêche pas de débiter ce flot d'assertions éhontées.

Il peut dès lors, comme on s'en doute, affirmer du haut de ce tremplin improvisé, de manière convaincante et superficielle, que la conceptualisation baptisée maintenant "écologie", n'a pas pour origine comme on l'imagine communément, les pratiques traditionnelles des indigènes d'Amérique. "Mieux informé", Weurthner est plutôt d'avis qu'elle trouve sa source au sein d'esprits fertiles avancés tels que le sien. Il en découle qu'il se sent contraint d'exiger des Amérindiens qu'ils renoncent "au mythe et à l'erreur" de leurs propres structures de référence, au bénéfice des conceptions que lui et ses collègues leur ont expliquées.

Dans un style plus grand public, le racisme à peine voilé des théories à la Weurthner a dressé le podium du haut duquel Edward Abbey, le célèbre auteur écologiste (et gourou de "Earth First"), s'est lancé dans un foisonnement d'aveux de ce qu'il imagine être la "supériorité" de la culture nord-européenne, digne de Joseph Goebbels et Alfred Rosenburg. D'une manière plus pragmatique, il a peut-être préparé le terrain pour le leader politique de "Earth First", Dave Foreman, qui considère les peuples indiens comme une "menace pour l'habitat" et encourage écologistes et adhérents du New age à résister activement à leurs prétentions sur les terres et les eaux.

On pourrait jusqu'à un certain point réfuter tout ceci comme égarements d'une frange insignifiante de doux dingues, n'était le fait que, comme d'habitude, ce genre d'idées se fraient un chemin jusque dans les courants académiques dominants, où elles se voient reconnues et codifiées en tant que "connaissances, vérités, érudition". L'imbrication et la continuité entre, d'une part, l'expropriation des ressources matérielles de l'Amérique indigène et, d'autre part, l'expropriation de ses traditions spiritualistes et conceptuelles, ne pouvaient être plus clairement révélées.

Et voici enfin Sam D. Gill, d'origine non-indienne, professeur d'études religieuses à l'université de Colorado/Boulder et prétendu spécialiste ès spiritualité indigène américaine. En toute honnêteté, il faut remarquer que jusqu'à ce jour Gill était surtout connu moins pour ses thèses sur la religion indienne que pour son plaidoyer en faveur d'une approche pédagogique plutôt neuve. Cette démarche consiste essentiellement à fixer comme ultime qualification à un poste de niveau universitaire l'absence ou le peu de connaissances de la matière que l'on est sensé enseigner. Ainsi qu'il l'écrit lui-même dans un essai inclus dans "On Teaching", une anthologie pour "enseigner l'excellence"(1987):

"Dans mes cours sur les religions indigènes d'Amérique, je réalisais que je ne parvenais par à décrire correctement les rôles féminins dans les cultures et les religions indigènes d'Amérique. Pour dissiper mon ignorance au sujet des femmes indigène d'Amérique... j'ai finalement proposé un cours de dernière année sur les femmes indigènes d'Amérique. Ce cours fut donc l'amorce officielle d'une recherche à long terme sur "Mother Earth" (caractère gras ajouté)

On aurait pu avoir le sentiment qu'occuper une chaire professorale dans une institution majeure impliquât non point l'ignorance mais plutôt la maîtrise préalable des connaissances que l'on se propose d'enseigner. De même, on pourrait penser que proposer un cours de niveau élevé dans un domaine spécifique suppose un lien avec les résultats d'une recherche plutôt que l'amorce de celle-ci. Pour le moins, on serait en droit d'attendre que, si un cours doit être donné pour raisons canoniques et que le (la) chargé(e) de cours se trouve démuni(e) de la compétence requise, il (elle) fasse appel aux services de quelqu'un qui domine cette matière. Pas selon les principes pédagogiques préconisés par le Dr. Gill. Au contraire, il pose en principe que les "questions et centres d'intérêts des étudiants" sont prioritaires dans la "mise en forme" de ce qu'il fait. En d'autres termes : "A la tête du client!"

En tout cas, c'est dans cet intéressant commentaire sur l'application des principes ethno-méthodologiques définis par Harold Garfinkle (mentor de Carlos Castaneda et professeur d'anthropologie à l'UCLA) pour atteindre la "connaissance pure" que Gill annonça "la publication prochaine par les Presses Universitaires de Chicago d'un livre sous le titre de Mother Earth : An American story". il s'était donc fixé pour mission d'articuler la "vérité" de ce qui est sans doute l'essence de tous les concepts spiritualistes des indigènes d'Amérique. Pire, il poursuivait en faisant remarquer que de manière à "accélérer l'écriture de mon livre, je me suis engagé à la présenter comme partie d'un cours d'été intitulé "Déesses américaines indigènes", programmé pendant la seconde session de cinq semaines. Stimulé par cette échéance, j'en achevait la rédaction à la mi-juillet et pus présenter le manuscrit lors de ce cours de niveau supérieur. Le manuscrit fut corrigé rapidement, en partie sur base des réactions des étudiants, et mis sous presse."

A nouveau, ce sont les étudiants de Gill (la majeure partie d'entre eux ne sont pas Indiens) qui expliquent au professeur ce qu'ils veulent entendre, il répond à leur aspiration et la chose qui en résulte devient académiquement "la bonne manière" de comprendre les Indiens.

La naissance de ce texte ne passa pas inaperçue dans la région de Denver, non sans susciter certains remous et lettres scandalisées de la part des leaders des communautés indiennes. La réponse institutionnelle fut que, sans prendre en compte l'intérêt de quoi qu'il ait pu dire ou écrire, Gill était protégé sous le couvert de "liberté académique". Walter Coffey, Indien comanche présidant le Centre Indien de Denver, résuma le sentiment de la communauté à l'époque en faisant remarquer que, s'il ne fait aucun doute que l'université réagit correctement en prétendant protéger les activités de Gill sous garantie de liberté académique, " il est amusant d'observer que chaque fois qu'un non-Indien veut dire quelque chose à propos des Indiens, peu importe que cela soit correct ou farfelu, ils se mettent à parler de liberté académique. Mais chaque fois qu'un Indien pose sa candidature à un emploi universitaire, ils n'ont plus à la bouche que le "niveau académique". Je suppose que l'on me pardonnera si je dis qu'il me semble entendre un double langage. Et je ne crains pas d'exprimer mon opinion et de mettre cette situation en rapport avec le petit nombre d'Indiens qui se voient confier une chaire universitaire dans ce pays." (Au moment où l'article a été écrit, un seul amérindien est engagé à plein temps comme membre de faculté pour l'ensemble des trois campus de l'Université du Colorado, niveau "undergraduate", et il conserve un statut temporaire.)

Vu les circonstances et le contexte général de sa création lorsque Mother Earth sortit de presse, on ne fut pas surpris d'y trouver le développement de la thèse selon laquelle son sujet n'avait absolument jamais été un élément "bona fide" de tradition indigène. Au contraire, selon l'auteur, cette idée fut inculquée aux Amérindiens par les premiers colons européens et a été développée et perfectionnée depuis la conquête. Comme on peut le redouter, sa conclusion était que, dans la mesure où l'on se base sur une croyance en Terre Mère pour revendiquer l'Amérique du Nord, chacun -indigène et Euro-américains sur pied d'égalité -est en droit d'y prétendre pareillement (on reste un peu sur sa faim quant à savoir comment Gill évalue les droits fonciers des Afro-américains et des Asiatico-américains sur le continent). Mother Earth est donc bien une "histoire américaine" et non une "Histoire indigène d'Amérique".

[...]

Où il est question de révisionnisme

Un étudiant Pawnee à l'université du Colorado, Roger Echohawk, soutient que même si l'historiographie de Gill accuse des carences dans des domaines importants, on pourrait cependant trouver quelque valeur pratique et quelqu'utilité dans son analyse de certains thèmes et sujets secondaires. L'argument, bien qu'un peu forcé, peut paraître suffisamment solide et mérite donc d'être poursuivi, au moins jusqu'à un certain point. Pour prendre un exemple, nous nous concentrerons sur l'analyse que fait Gill du premier événement historique majeur traité dans Mother Earth -la déclaration Notre Mère la Terre de Tecumseh - dont la négation est le pivot sur lequel l'auteur base toute son argumentation à travers tout le reste du livre.

Après avoir brossé brièvement, mais avec une précision raisonnable, les confrontations diplomatiques et militaires de Tecumseh avec les Etats-Unis, Gill tente de prouver que le grand chef shawnee n'a en réalité jamais fait cette déclaration particulière ("La terre est ma mère, en son sein je reposerai." ) pendant les négociations avec Henry Harrisson en 1810. Il note qu'il a découvert dans la littérature du 19e siècle un total de 27 références à cette déclaration, la première de celles-ci dans un article du "National Recorder" du 12 mai 1821, par un auteur anonyme. La suivante, dit-il, apparaît dans une histoire peu lue, publiée en 1824 et écrite par Moses Dawson, qui fut l'aide de camp de Harrisson et témoins des négociations. Ensuite vinrent les "Travel in the Central Portions of the Mississippi Valley" par Henry Rowe Schoolcraft en 1825. Après cela, les références se succèdent en un flot continu, plusieurs d'entre elles par des témoins oculaires.

La conclusion qui s'impose de tout ceci est que tant de personnes se réfèrent à la déclaration de Tecumseh pour la simple raison que c'est ce qu'il a dit. Cependant, l'ennui pour Gill dans cette proposition est que, si Tecumseh l'a réellement prononcée, cela déséquilibre sérieusement une partie de la thèse développée dans Mother Earth. D'où le besoin de démontrer que le verbiage attribué à l'Indien venait en fait d'une autre source, non-indienne, et que toutes les références publiées par la suite ne firent tout simplement qu'ânonner ce qui avait été dit auparavant. Le point de départ de ce scénario serait logiquement Schoolcraft, vu qu'il était de loin le plus populaire, le plus accessible et donc le plus susceptible d'être cité parmi les écrivains en question. Ceci est problématique dans la mesure où les références de 1821 et de 1824 furent toutes deux publiées avant celle de Schoolcraft.

Gill "résout" ce problème en "suggérant" tranquillement que, pour d'obscures raisons, Schoolcraft -qui n'est pas du tout réputé pour avoir écrit des tracts anonymes, et qui est un "nom" auquel tout éditeur aurait avec plaisir accordé une mention- "était l'auteur qui ne signa pas l'article du "Recorder" en 1821, fabricant ainsi de toutes pièces, et sans raison, la déclaration de Tecumseh.

Une implication de cette "découverte historique" totalement sans fondement, qui n'apparaît jamais dans Mother Earth, est que, pour des raisons tout aussi inexpliquées, Dawson doit aussi avoir fait le choix délibéré de falsifier son propre rapport historique des négociations en empruntant cette citation fictive à un obscur article vieux de trois ans, que même Gill décrit comme "bouche trou" d'une dernière page de magazine. Après le livre de Schoolcraft, il se sent bien sûr beaucoup plus libre de considérer comme fabrications d'autres récits de témoins (au moins en ce qui concerne la déclaration de Tecumseh ; parmi ceux-ci, le rapport de Josiah Cregg en 1844 dans "Commerce of the Prairies". Il suffit d'accepter les spéculations initiales de Gill, aussi improbables que non-fondées, et sa chronologie conséquente de plagiats systématique fonctionne parfaitement.

Après avoir écarté l'histoire officielle, canular prolongé impliquant auteurs et participants, Gill tente ensuite de "rectifier" les données. Et il se propose d'y parvenir en faisant référence au récit d'un témoin isolé, un certain Felix Bouchie, publié dans le "Vincennes Commercial", le 8 janvier 1889. On y relate une conversation entre Tecumseh et Harrisson, qui eut lieu sur un banc (pas par terre), et dura en tout et pour tout cinq minutes, au cours de deux journées complètes de négociations, et on ne trouve pas la déclaration évoquant "Notre Mère la Terre" (dont l'énonciation prendrait au moins cinq secondes). Bouchie ne dit pas que Tecumseh n'a pas prononcé la déclaration ; il raconte simplement autre chose et ne la mentionne pas.

De nouveau, certaines conclusions s'imposent. Par exemple, il est tout à fait possible -vu le temps largement disponible- que les deux épisodes, celui du banc et celui de "Notre Mère la Terre", aient eu lieu à des moments différents, ou même des jours différents au cours des négociations. Bouchie ne prétend pas avoir été présent d'un bout à l'autre de chaque séance, et son récit pourrait raisonnablement être considéré comme une contribution utile au dossier. Pas pour Gill : au contraire, il insiste et c'est la version des événements de Bouchie qui "doit" supplanter les 27 autres versions plus ou moins harmonieuses. Ceci, dit-il, constitue "la preuve" finale (écrasante?) que la déclaration de Tecumseh, extrêmement bien documentée au demeurant, est une fiction.

Un intellectuel amérindien (qui souhaite garder l'anonymat), examinant le dossier Tecumseh élaboré par Gill, l'a rejeté en précisant que "ce serait une perte de temps de discuter avec un tel cinglé". Dans un style moins émotionnel et plus constructif, un historien indien (qui préfère également taire son nom) propose une analyse plus réfléchie:

"Vous savez, ce à quoi nous sommes confrontés ici n'est pas uniquement -et, à ce point, peut-être même pas prioritairement, un problème amérindien. Plus qu'à toute autre chose, ceci me fait penser à cet autre "révisionnisme historique" pratiqué par des gens comme Arthur Butz et Richard Harwood, qui utilisent toutes sortes de tours de passe-passe pseudo-intellectuels pour prouver que l'Holocauste n'a jamais existé. Leur truc ne tient pas au moindre examen, mais ils continuent sans sourciller, par motivation idéologique."

Précisément. Et que dire de plus concernant la validité éventuelle de l'analyse historique de Sam Gill?

Conclusion

La conclusion qui vient naturellement à l'esprit est donc de savoir quelle sorte d'idéologie peut inciter quelqu'un comme Sam Gill à écrire un livre qui donne matière à comparaison avec les sentiments d'un Arthur Butz. Il est certain qu'il reculerait d'horreur à la seule suggestion d'une corrélation à quelque niveau que ce soit. Il en va de même pour le reste de la troupe, de Castaneda à Highwater, des Indiens ersatz de Sun Bear jusqu'au mouvement écolo (exception faite peut-être du groupe "Earth First" de Foreman/Abbey/Weurthner qui semble avoir dressé le camp sous la bannière "fasciste").

Dans l'ensemble il apparaît également tout aussi probable que toutes les personnes ci-dessus exprimeraient un désaveu véhément et sincère à l'égard des processus historiques d'expropriation et de génocide physique exercés par le gouvernement fédéral sur les indigènes d'Amérique. Ils se considèrent comme d'irréductibles opposants et rejettent ce genre de politiques et les idéologies violentes que les sous-tendent. Jusqu'à un certain point, ils sont sans doute sincères lorsqu'ils ne cessent de professer ouvertement qu'ils sont de vrais "amis des indiens". Il ne fait aucun doute qu'ils sont persuadés avoir pris leurs distances par rapport au flot peu limpide de l'histoire américaine et il serait plus que douteux de laisser entendre qu'ils songeraient à rappeler la 7e cavalerie (celle de Custer ndt) pour arriver à leurs fins.

Cependant, il est manifeste que, comme tous les missionnaires, soldats et gouvernements bureaucratiques qui les ont précédés, ces gens du New Age ont fait la preuve qu'ils sont prêts à refuser aux Amérindiens un minimum d'inviolabilité culturelle et tout refuge psychologique. Eux aussi, constamment et délibérément, ignorent objections et protestations de leurs victimes, ne parlant que de leur propre "droit à savoir" et à exercer des représailles. Eux aussi ont démontré leur capacité de suivre des lignes de conduite impliquant le génocide de manière indiscutable, faire fi du risque et soutenir qu'un génocide ne saurait être un génocide si c'est eux qui l'ont perpétré. Eux aussi se sont montrés constamment prêts à mentir, déformer, fabriquer, tromper et voler afin d'atteindre leur but. La question peut donc se résumer à "Pourquoi?" et "Que veulent-ils?".

La réponse au sens propre est simple : ils sont ici avec l'intention d'y rester. Si, en toute rationalité, on ne peut accuser le New Age de la conquête des Amériques, si ses adhérents ne cessent de clamer leur réprobation à l'égard des méthodes qui y furent appliquées, il n'en reste pas moins vrai qu'ils ont hérité de ce que leurs ancêtres y ont gagné, à la fois en termes de ressources et de pouvoir relatif. Bien qu'ils protestent du contraire, ils ne sont pas prêts à renoncer à l'un ou aux autres. Ils tâchent donc simultanément de s'accrocher à ce qui a été volé, tout en prenant leurs distances par rapport à la manière. C'est un procédé psychologique quelque peu retors que de parvenir à se sentir "bien avec soi-même" (l'expression du New Age par excellence) en légitimant le maintien de leurs propres privilèges coloniaux. L'entreprise est essentiellement idéologique.

Comme Martin Carnoy l'a expliqué: "Pour légitimer son rôle, le colonisateur doit détruire le sens culturel et historique du colonisé, jusqu'à retirer au colonisé (ou l'exclure de) toute responsabilité sociale et culturelle."

Albert Memmi ajoute: "Pour que la légitimité soit entière, il ne suffit pas que le colonisé soit esclave (ou totalement dépossédé et déchu de ses droits civiques), il doit aussi accepter son rôle. Le lien entre colonisateur et colonisé est donc à la fois destructif et créatif."

Dans le contexte de notre propos immédiat, ces analyses s'ajoutent à une situation où les indigènes d'Amérique se voient marginalisés ou écartés de la production de "connaissance" concernant leurs histoires, cultures et croyances.

Les réalités en question sont alors systématiquement évincées, niées et reconstruites pour servir les besoins psychologiques de la dernière fournée de colonisateurs, et les résultats sont reproduits sous le label "vérité", tant parmi les oppresseurs que les opprimés. Déjà en 1973, Jamake Highwater disait que: "(La vérité), ce n'est pas simplement fausser les faits, mais rendre un mensonge crédible." En 1984, il allait plus loin :"Le nec plus ultra en matière de croyance, c'est de croire en une fiction en sachant que c'est une fiction. En l'absence d'autre chose, la plus délicieuse vérité, c'est de savoir que c'est un mensonge auquel vous croyez volontairement."

En fin de parcours, la mythologie ainsi fabriquée, "créée" de toutes pièces, revêt toujours la forme d'une doctrine "inclusive", légitimant l'actuel statu quo colonial. L' "apport" des envahisseurs, même s'il est inventé, leur donne inévitablement droit à un statut supérieur: ils y a peut-être eu un problème jadis, mais c'est de l'histoire ancienne, donc on passe l'éponge ; on est tous dans le même bateau, allons donc de l'avant (avec moi à la barre); tout le monde il est beau (tant que tu restes gentiment à ta place, que tu ne m'ennuies pas avec tes questions et ne contestes pas mes privilèges) et ainsi de suite. Nous pouvons maintenant donner un nom à l'idéologie qui anime les Sam Gill d'Amérique. Elle s'appelle New Age, mais comme Russel Means l'a épinglé en son temps (dans un autre ordre d'idée), elle ne fait qu'interpréter "la même vieille chanson d'Europe". Et aujourd'hui, sa codification est rapidement devenue aux Etats-Unis une industrie en plein expansion.

Dès lors, le tissu vivant de la société indienne court à la destruction du fait que la jeunesse apprend par son "éducation" à considérer son héritage exactement de la même manière que ceux qui cherche à le subsumer. Il n'y a pas de rupture, mais plutôt continuation et aboutissement du système mixte colonisation/génocide que subissent les indigènes d'Amérique depuis 500 ans. De ce point de vue avantageux, cette honte intellectuelle que constitue le livre Mother Earth, perfide d'un bout à l'autre, est bien "une histoire américaine".

 

traduction Alain Vincent