encore un voyage en train

 

je quitte arles

la lune est pleine sur le rhône

hors d'amérique depuis une semaine je sillonne l'europe

un appel lancinant confus et sourd s'abat sur moi

 

(je mesure le temps aux rivières et aux arbres qui défilent

et rien n'interrompt ces rêveries)

 

dans une peinture zen deux moines aveugles traversent

une rivière sur un pont de bois

et cherchent leur route en tâtonnant

 

comme mes oncles cheyennes avant moi

chassés et assassinés par la démocratie

je regarde les turbulences d'une prière inachevée

qui atteint le monde des humains

 

à quand le repos

pour ce combat insupportable

 

dans les rues de bosnie

dans le frisson des brumes en lambeaux d'afrique du sud

ou dans les arbres maculés de sang d'amazonie

la nuit se racornit comme un papillon en flammes

 

je quitte toulouse

et je me souviens d'une fille aux cheveux châtain

un an plus tôt dans un autre wagon

nous franchîmes la frontière de l'amitié et de l'épouvante

elle disparut dans la nuit de sarajevo

ou de belgrade ou du chiapas

ou de papouasie-nouvelle guinée où pleurent les étoiles

 

où que ce fut elle ne revint jamais

et cette histoire recommence

et le monde continue de s'effilocher

 

Lance Henson

biver, 22/1/95

 

 

 

 

point de vue du tiers monde

 

il pleut

et je fais une patience avec des cartes à dos perlé

dans un bar de la banlieue de groom au texas

claquent des éclairs entre les plaines

et la lune diurne

après trois jours de colère et de désolation

un souffle humide vacille sur mon visage

 

au coeur de la forêt tropicale brésilienne

les femmes yanomami vendent leur corps

se prostituent

pour que leurs guerriers

puissent acheter des armes et des munitions

et combattre les chercheurs d'or

 

la route de cerrillos est poussiéreuse et il fait froid

a santa fe

je n'ai parlé à personne depuis trois jours

chez le marchand de taco un gosse en combinaison

de parachutiste me demande si j'existe

merde

je ne sais même pas ce que je fous ici

 

dans un avion entre bangkok et manille

en septembre dernier

un américain saoul et sardonique inspecte

mes cheveux longs

les colonisateurs ont tous la même odeur

chaque jour que je vis je peux en toucher un

en crachant

dans n'importe quelle direction

 

on raconte que noé envoya deux corbeaux

survoler le monde envahi par les flots

ils ne sont jamais revenus

 

je les ai rencontrés dans le quartier chaud d'amsterdam

l'an dernier

déguisés en moines défroqués

et je leur ai dit que je m'envolais vers l'amérique

ils répondirent qu'ils s'éloignaient toujours

de l'arche...

 

Lance Henson. biver, france 23 janvier 1995

 

 

 

 

 

 

pour barney bush

 

dans les montagnes qui dominent grenoble

un petit torrent scintille dans la neige

il chante constamment

comme le ciel immuable

 

quel surprise d'entendre ici dans les alpes

la voix de pluie et de résistance

de mon frère shawnee

 

un faucon monte en spirale

et se fond dans la grâce de la lumière

 

une peuple de voix opprimées

s'agite maintenant

et après tout ce temps passé en voyage

je suis emporté par un souffle qui m'embrasse

 

comme un enfant

qui languit des mains de sa mère

 

 

Lance Henson

5/2/95 biver, france

 


Une nouvelle histoire

 

Il y a longtemps de cela,

je fus hospitalisé

à Fort Lyons dans le Colorado.

On m'avait laissé un message pour

appeler cette femme,

alors je l'ai appelée.

Elle m'a dit:

" Je cherche un indien.

Etes-vous indien ? "

" oui " lui répondis-je.

" Ah, bien " dit-elle,

" je vais vous expliquer pourquoi

je cherche un indien. "

Et elle expliqua

" Chaque année, nous organisons un défilé

dans la ville, le défilé  de l'Anniversaire

de la Frontière.

C'est sensationnel et important,

et nous avons beaucoup de monde."

" Oui " dis-je.

" Bien " dit-elle, " Notre thème

est : la frontière,

et nous essayons de le bien traiter.

Dans le passé, nous avions l'habitude

de fabriquer des indiens en

papier mâché

mais c'était il y a longtemps. "

" Oui " dis-je.

Et puis, plus récemment

nous avions quelques personnes

qui se déguisaient en indiens

pour les rendre plus authentiques

vous comprenez, de vrais personnes. "

" Oui " dis-je.

"Bien, dit-elle,

cela ne nous satisfaisait pas

mais nous avions un problème:

il y avait pénurie d'indiens "

" Oui " dis-je.

" Cette année, nous voulons bien faire les choses.

Nous avons cherché des indiens    

vraiment partout, mais il ne semble pas qu'il y en ait

dans cette partie du Colorado."

" Oui " dis-je.

" Nous voulons faire authentique, vous comprenez,

mettre un véritable indien sur un radeau,

pas seulement un mannequin de papier mâché

ou un anglo déguisé en indien,

mais un véritable indien avec des plumes et des peintures

peut-être même un Medecine Man. "

" Oui " dis-je.

" Et puis nous avons appris qu'il y avait

un Indien à l'hôpital.

Quelle joie pour nous. "

dit-elle joyeusement.

" Oui, dis-je,

nous sommes plusieurs ici. "

"Ah, très bien " dit-elle.

 

Et puis le printemps dernier

je reçus un nouveau message

au lycée où je travaille.

J'appelai cette femme.

Elle était très heureuse

que je la rappelle.

Alors elle m'expliqua

que Sir Francis Drake,

le pirate anglais

( Elle ne m'avait pas dit cela )

allait débarquer à nouveau

en Californie au mois de juin.

Et elle me dit

qu'elle cherchait des indiens...

" Non " dis-je. Non.

 

 

Simon Ortiz


Survivance

 

La survivance, je sais ce que cela veut dire.

Je le sais.

Il pleut.

Les montagnes, les vallées, les plantes

croissent.

Nous avançons ainsi

mesurant,par nos récits, le chemin parcouru

en aimant nos enfants.

Nous leur avons appris

à aimer leurs origines.

Nous nous sommes répétés encore et encore

" c'est ainsi que nous survivrons. "

 

 

Simon Ortiz

 

                                

 

 


Revenant de Sand Creek

 

A l'Armée du Salut

une employée

m'attrapa

alors que je m'émerveillais

devant de vieilles cuillères,

                                               couteaux,

                                        chandails et chaussures.

 

Comment aurais-je pu voler quoi que ce soit:

on m'a déjà volé ma vie.

 

Quoique, révolté

j'aurai pu voler.

Ma vie. Ma vie.

 

Elle m'attrapa,

Carson attrapa les indiens,

les rassura avec ses mensonges

les entortilla avec ses convictions.

 

Passé l'hiver,

nos vies mêmes s'enfuirent.

 

Je la rassurai:

ce qu'elle désirait.

J'achetais un chandail

 

et m'enfuîs.

 

J'aurai pu voler.

Ma vie. Ma vie.

 

 

Simon Ortiz