Inuit sculpteurs d'Arctic Bay :

Interview de Atoat, femme inuit.

 

Nous ne vivons plus dans des igloos... a été édité par les Canadian Arctic Producers. Il contient des interviews de sculpteur inuit. Mis à part la façon dont fonctionne ce circuit d'art créé de toute pièce par les blancs, les interviews donnent un éclairage intéressant et instructif sur la vie actuelle de ces communautés. Les sculpteurs sont regroupés en coopératives. Leurs oeuvres rachetées par la Compagnie de la Baie d'Hudson ou quelques initiateurs, à bas prix... et revendues fort cher.

Des pensées contradictoires viennent à l'esprit à la lecture de cette interview extraite du livre. Si Atoat semble contente d'être devenue chrétienne et d'avoir "sauver son âme", elle déplore le comportement des jeunes et n'est pas très optimistes pour l'avenir de la communauté. Le fait de faire de la sculpture pour vivre dénote toutefois d'une faculté d'adaptation aux conditions de vie qui n'est pas étonnante quand on sait la force, l'intelligence et la ténacité qu'il a fallu à ses peuples pour créer un modèle de société et de civilisation adapté à la vie au-delà du cercle arctique.


 

 

Si je commençais à vous raconter comment nous vivions, il me faudrait toute la nuit et toute la journée. Je vais vous raconter nos jeux.

Nous faisions des poupées en bois et nous les habillions de vêtements, que nous faisions également avec la peau de caribou. Elles étaient très jolies. Quelqu'un sculptait un bébé dans de l'ivoire pour mes poupées, et nous utilisions des peaux de lemming pour la literie et les couvertures. Nous prétendions que nos poupées étaient des adultes et nous les faisions agir comme des adultes. Le seul jeu des garçons était de faire semblant de chasser le phoque en brandissant un vieil os de phoque au bout de leur harpon. Il leur arrivait de faire des tresses avec du poil de caribou et de le souffrir aux poupées comme si c'était le produit de leur chasse. Voilà les jeux que nous avions lorsque nous étions enfants. Nos jouions beaucoup lorsque nous étions enfants. Garçons et filles jouaient également au ayagaq*. Nous avons continué à y jouer jusqu'à très récemment, même après notre arrivée à Arctic Bay.

On s'amusait tant alors, à Igloolik. Nous ne voyions pas la journée passer, tant nous étions accaparées par nos poupées.

Je veux vous dire comment était la vie avant que nous ne connaissions l'existence de Dieu. Les choses ont changé après l'arrivée du pasteur de Pangnirtung, pour nous parler de Dieu et nous amener à renoncer à nos mauvaises coutumes. C'est à ce moment-là que nous avons commencé à croire en Dieu. Mais je sais très bien comment c'était avant que nous n'ayons jamais entendu parler de Dieu, lorsque nous vivions à l'ancienne et que le diable était encore le maître. Il y avait des choses que nous ne pouvions pas faire et d'autres qu'il nous fallait faire.

L'été, par exemple, je ne pouvais pas manger de viande crue. Lorsque mon mari tuait un caribou, je n'osais pas manger de sa viande fraîche. Si je voulais manger, il me fallait sortir, faire un feu et faire bouillir la viande ou la faire frire. Lorsque revenait l'automne, je pouvais recommencer à manger de la viande crue. Mais ce n'était que lorsque la viande n'était pas fraîche -après sa mise en cache- que nous pouvions la manger crue.

Quand elles avaient leurs règles, les femmes n'avaient pas le droit d'aller faire de visites. Il fallait rester à la maison jusqu'à ce que ce soit fini. Alors seulement, on pouvait ressortir. IL y avait tellement de règlements et tellement de travail.

Il y avait des chamans. Les chamans disaient qu'ils voyaient et entendaient des choses. IL y en avait encore lorsque mon mari actuel, Shappa, était jeune. Je n'ai entendu parler de Dieu qu'après mon mariage avec Shappa et, à cette époque, tout se passait encore comme je viens de vous le dire. Nous avons cru en Dieu dès l'arrivée du pasteur car il nous a tout expliqué très clairement et très bien. Nous avons alors essayé d'oublier les temps anciens. Je ne sais pas ce qu'en pensaient les chamans. Je ne peux lire leurs pensées -mais le chamanisme a été tué à petit feu par la religion. Tout le monde connaît ces choses (Dieu) maintenant, mais le diable fait tellement d'efforts pour garder son pouvoir, que bien des gens continuent à mal faire.

Je sais que les ancêtres de ton père étaient tous comme ça aussi. (Elle parle à l'interviewer, Rhoda) Ils croyaient très fort aux chamans. A certains moments, on aurait dit qu'ils devenaient fous. Le frère aîné de ton père était un chaman et leur père également. Oui, bien sûr, ton arrière grand père l'était aussi. Je n'étais pas encore née, à cette époque, mais je l'ai entendu dire.

Tugak: Il y avait encore des chamans après la naissance de mes enfants Qumanirq et Imaruituq, et les gens y croyaient encore. Les chasseurs de caribou malchanceux appelaient les chamans à leur secours. Et les chamans avaient beaucoup de mal à se rétablir et à redevenir normaux.

Atoat: Je ne savais pas cela. Je croyais qu'ils étaient de bonnes gens.

Tugak: Tous les chamans étaient comme ça. J'ai vu ça arriver.

Atoat: oui, je pense que la vie aujourd'hui est meilleure. Avant les chamans essayaient de s'emparer de mon âme afin que ma vie ne dure pas longtemps. Par deux fois, les chamans ont essayé de prendre mon âme. C'est ce printemps-là que nous avons entendu parler de Dieu. J'ai alors confessé tous mes péchés et mon âme ne m'a pas été enlevée. Voilà pourquoi j'ai vécu si longtemps et suis encore en vie aujourd'hui.

...

Je vais vous parler des changements que j'ai observés : les jeunes n'écoutent plus leurs parents. Ils boivent et se permettent beaucoup de choses que nous n'aurions pas faites lorsque nous étions jeunes. Nous écoutions avec attention ce que les adultes avaient à nous dire. Ils nous disaient ce que nous devions faire. Mais aujourd'hui, nous autres, les gens plus âgés, ne leur parlons pas assez, et les jeunes n'écoutent pas.

Les jeunes, de nos jours, vont même jusqu'à se moquer des personnes plus âgées. Ils portent ces pantalons à jambes larges, couverts de pièces. Ils portent les cheveux longs -c'est si négligé- et les filles ne font plus de nattes. Les hommes tressaient leurs cheveux aussi, lorsqu'ils allaient chasser. Leurs nattes pendaient devant afin que leurs parkas en caribou ne soient pas abîmées par la pluie. Lorsqu'ils rentraient, leurs cheveux étaient couverts de givre mais leurs parkas étaient toujours propres, sans glace ni neige sur le devant. Tout ce qu'il leur restait à nettoyer, c'était leurs cheveux. Aujourd'hui, même les adultes se conduisent comme des enfants -ils sont si négligents.

Le grand changement s'est opéré lorsque l'école a commencé. Avant que les écoles n'ouvrent et qu'autant de blancs n'arrivent, le seul endroit où il y avait des qallunaat était à Mt Herodier, qui est très près de Pond Inlet. C'est là que nous allions.

Je ne sais rien des jeunes d'aujourd'hui. Je ne connais pas l'avenir et je ne veux même pas deviner. Je ne sais rien de la prochaine génération, non plus. Je ne pense pas que les enfants des jeunes d'aujourd'hui seront mieux que leurs parents. Les femmes créent des problèmes aujourd'hui, comme elles l'ont toujours fait même en remontant très loin, les hommes assassinaient d'autres hommes à cause d'elles. Cela à toujours été et cela continue à se faire. Mais aujourd'hui tout le monde a entendu parler de Dieu, et les pasteurs s'acharnent à parler de Lui. Ils expliquent comment il faut vivre, mais les gens ne s'améliorent pas et les jeunes font de plus en plus d'ennuis. Je ne pense donc pas que la prochaine génération sera meilleur, bien qu'il y ait une possibilité de les voir bien tourner, si vous leur enseignez ce qu'il faut faire lorsqu'ils grandissent. Mais, personnellement, je n'ai aucune idée en de qui les concerne : comment ils devraient être ou comment ils devraient mener une vie meilleure.

Ce que je viens de vous dire, c'est comment je vois les choses depuis le temps où j'étais jeune, jusqu'à présent.

(...)

Des gens sont venus du Sud pour déterrer les vieilles huttes de terre. Personne n'a commencé à sculpter avant qu'ils ne découvrent qu'ils pouvaient vendre les choses que l'on trouvait dans les maisons des Tuniit. Lorsque nous avons appris que les blancs achetaient ces choses, nous avons commencé à creuser aussi. Ceci se passait avant que nous ne commencions à sculpter. J'avais moi-même l'habitude de fouiller les vieilles huttes de terre.

Il y a un endroit appelé Uluksarnaq, près d'Igloolik. Ce n'est qu'un petite île, mais on y trouve beaucoup de pierre de savon et j'ai entendu dire que les Tuniit utilisaient cette pierre pour faire leurs ulus* et leurs outils de chasse. J'y suis allée, lorsque j'étais jeune, avec l'homme auquel j'étais marié à cette époque, et je me suis fait faire un qulliq dans cette même pierre de savon, que les Tuniit utilisaient.

Lorsque les vieilles sculptures des Tuniit ont été trouvées et vendues, les gens ont commencé à sculpter. c'est très récent. Après notre arrivée à Arctic Bay, ma première personne qui a commencé à sculpter était Akumalik, le père d'Attagutziak. Il était très intelligent. Mon mari, Shappa, a fait de très belles sculptures, lui aussi. Il était un bon sculpteur et sculptait beaucoup jusqu'à ce qu'il attrape cette maladie qui a endommagé son cerveau. Il faisait des petits igloos dans des défenses en coupant des petits blocs pour les ajuster comme ceux des vrais igloos. Les gens, à l'intérieur, étaient couchés. On pouvait les voir à travers les fenêtres et les portes. Il mettait des piles dedans afin que les personnages aient de la lumière. Lorsqu'on les regardait à travers la fenêtre, ils paraissaient bien réels parce qu'il y avait de la lumière dedans. C'était très joli.

Il y avait une autre fille, à peu près de mon âge, qui sculptait alors, elle aussi -une des premières à commencer. Elle s'appelait Akpaleapik, et elle faisait énormément de sculpture malgré ses mains très déformées parce qu'elle était estropiée. Son demi-frère lui envoyait de l'ivoire et elle a continué à sculpter jusqu'à sa mort.

La façon de sculpter a changé depuis ce temps-là, parce qu'il y a des outils spéciaux maintenant. Il n'y avait pas de très bons sculpteurs lorsque les gens ont commencé. Ce n'est que lorsqu'ils ont reçu d'autres outils, qu'ils ont fait des progrès. Les gens du sud ont envoyé des outils, ils en ont donc maintenant de meilleurs. Et, comme vous le savez, il y a beaucoup de bons sculpteurs maintenant.

En ce temps-là, nous ne connaissions rien de la pierre qui est utilisée maintenant. Nous avions alors une pierre de savon très tendre, appelée aqirujat, mais on a fini par en manquer. Ce n'est que tout récemment qu'ils ont trouvé la pierre qu'ils utilisent maintenant. Il y a probablement des tas d'autres endroits où les gens pourraient trouver de la pierre de savon.

Je sculptais un peu, mais lorsque j'ai commencé à toucher ma pension de vieillesse, j'ai reçu une lettre du Sud me disant que ma pension n'augmenterait pas si je continuais à sculpter, mais qu'elle serait relevée si je m'arrêtais. J'ai donc arrêté, mais je gratte la pierre de temps en temps, juste pour passer le temps.

 

 

 

*Ayagaq est un jeu d'adresse. Une longue aiguille taillée dans un os est attachée par une lanière de cuir à un morceau plus grand. La surface de ce dernier os est percée d'un certain nombre de trous. Le joueur tient l'aiguille et envoie l'os en l'air pour essayer de le rattraper par un de ces trous. Notre bilboquet est un cousin lointain de ce jeu.

* Ulu : couteau de femme inuit en forme de demi-lune.