Drogue ou médecine : le pouvoir du sacré

 

 

 

 

 

Alors que l'Espagne fêtaient 1992 ses cinq cents années de conquête de la terre d'Amérique, les peuples indigènes de ce même continent ouvraient une porte vers la paix et la dignité de leur tradition, l'authenticité de leur culture face à la répression et au colonialisme. Le 12 mai 1992 démarrait, le même jour, du Nord de l'Alaska et du Sud de l'Argentine, un groupe de coureurs qui allait traverser chacun une partie du continent et se retrouver le 12 octobre à Téotihuacan au Mexique. Des hommes se sont relayés sans cesse pour unir, dans cette course, tous les peuples et les nations indigènes qui ont survécu aux 500 ans de colonialisme. Une manière digne et courageuse de manifester au monde entier que la race rouge et ses traditions n'est pas encore éteinte.

Pour l'homme rouge, toute création née de la Terre est sacrée, mais entre toutes, le tabac est une plante très sacrée. Lorsqu'un indigène fume la pipe sacrée ou la feuille de maïs (antérieure à la pipe), il recrée l'ordre de l'univers. Il offre une pincée de tabac au Grand Esprit, à la Terre et aux gardiens des quatre directions, puis il prie de cette manière. Cette feuille de maïs ou cette pipe est un chapelet, un moulin à prière. Fumer n'est pas un vice, un geste automatique et inconscient. La feuille de maïs ou la pipe sont tenus avec révérence. Chaque bouffée est une respiration tendue vers le Grand Esprit. Ce même tabac qui pour nous génère bronchite, cancer, accoutumance... est pour l'homme du chemin rouge une médecine et il peut pratiquer ce rituel du tabac des nuits entières, sans manifester aucune irritations, malaises ou accoutumance.

Entre toutes les créations, pour l'indigène, le maïs est très sacré. Il est la nourriture qu'offre généreusement la Terre. Dans certaines cérémonies en son honneur, un alcool de maïs est préparé et consommé abondamment. Mais avant que l'homme n'y goûte, il est offert aux divinités. Personne ne peut refuser une calebasse de téjuina (alcool de maïs) quand elle est présentée. Cet alcool n'est pas un vice, c'est une célébration de la semence de la vie, un breuvage divin qui peut être consommé des journées entières, en cérémonie, sans provoquer nausée ou soûlerie.

Entre toutes les plantes que la Terre Mère nous offre pour nous nourrir ou nous soigner, les peuples du Nouveau Monde considèrent le peyotl comme très sacré. Ce cactus hallucinogène est au centre, avec le tabac, de cérémonies de médecine. Il est consommé pour guérir des désordres physiques, émotionnels et psychiques. Il procure des visions et des rencontres avec les forces spirituelles. Il n'entraîne aucune accoutumance. Il est un grand père qui a beaucoup de pouvoir.

Cette plante n'est pas une drogue. Sa cueillette, sa consommation donnent lieu à des cérémonies de plusieurs heures voire plusieurs jours. C'est une communion au même titre que l'eucharistie. Le peyotl régénère et soigne.

Pour l'Indien d'Amérique toute forme de nourriture est sacrée : l'eau, les céréales, la viande, les fruits. Toute nourriture est bénie. Autrefois, l'animal tué (cerf ou bison) était honoré et remercié pour son sacrifice. Rien de lui n'était gaspillé, tout était utilisé, des os à la peau. Cette viande sacrée nous représente, elle apporte la force. Chez nous, dans les pays industrialisés, la viande est responsable de maladies cardio-vasculaires, du cancer...

Enfin au-dessus de tout, il y a le soleil, celui qui porte et donne la vie. Les plantes, les animaux, souffrent-ils de cancer de la peau? Pour l'amérindien, le soleil est au coeur de sa vie, de ses prières, il est la force et la lumière, une des manifestation du feu sacré. Pour l'homme à la peau blanche qui vit dans l'inconscience de ce mystère et qui ne voit dans le soleil qu'un instrument de vacances et de bronzage, celui-ci peut réellement devenir source de maladies.

Pourquoi tout ce qui est aujourd'hui chez nous vice, danger, décadence, drogue, maladies, est pour les peuples traditionnels des Amériques (et tous les peuples "naturels" ndlr), instruments de pouvoir, de prière et de guérison?

Ces gestes magiques de fumer, de boire des breuvages, de rechercher des visions, des rêves sont à l'intérieur de chaque être humain, mais nous en avons perdu le sens sacré. Ils sont devenus fuite, déchéance parce que nous avons oublié la prière. Un cadeau qui est reçu sans remerciement peut tuer. Dans une société d'abondance comme la nôtre, murmurer "merci" à la Terre, au Vent ,à l'Eau, au Soleil s'oublie trop facilement, mais à quel prix? Ce qui fut créé pour élever l'âme et la nourrir est devenu l'instrument de sa chute.

N'avons-nous pas autre chose à offrir aux générations futures que la peur du soleil, de la viande, que des campagnes anti-tabac, anti-sida, anti-etc...?

Dans les cérémonies de médecine des indigènes, les enfants sont présents. Ils voient leurs parents fumer, non dans un geste nerveux et mécanique, mais pour prier. Ils voient leur père et mère consommer du peyotl avec respect et pleurer leur douleur au dessus du feu sacré, parfumé de copal et de cèdre. Puis quand vient leur tour de fumer et communier, leur parole a autant de pouvoir que celle d'un ancien. Un enfant qui fume la pipe sacrée est respecté et quand il parle, c'est un enfant de la Terre qui s'exprime, ce sont les générations futures qui s'éveillent. Peut-être qu'un jour cet enfant, devenu adolescent, se retrouvera devant un petit paquet de poudre blanche dans les toilettes puantes d'un lycée. Mais il aura certainement une autre force pour résister, il se souviendra du cercle, de ses visions, des chants et des parfums, de la force du cactus sacré et ce petit paquet de poudre blanche lui paraîtra bien ridicule.

Alors plutôt que des interdits, des menaces et des peurs de vivre totalement, offrons à nos enfants des moments sacrés avec le tabac, les plantes, les breuvages, apprenons-leur à manger, à faire l'amour d'une manière sacrée pour que jamais ils n'oublient que la Vie est sacrée, que toutes les formes de vie sont sacrées et que tout ce qui est sacré se respecte infiniment.

Chicago le 2 juin 1993