James Welch

 

interview réalisée par Eric Labaj de Radio Grésivaudan

traduction de Francis Geffard

transcription Sur le Dos de la Tortue.

 

 

 

 

 

Eric Labaj : Bonjour, pourriez-vous nous expliquer et nous dire comment vous êtes arrivé à la littérature?

James Welch : Bonjour, je m'appelle James Welch et j'appartiens à une Tribu des Blackfeet du Montana. Mon père est Blackfeet et ma mère est Gros Ventre de ce même état. J'ai toujours principalement vécu dans le Montana et en fait j'ai commencé à être sérieusement intéressé par l'écriture quand j'étais à l'université du Montana. J'ai d'abord écrit de la poésie pendant 7 à 8 ans pour finalement devenir un romancier. J'ai écrit jusqu'à présent quatre romans ainsi qu'un essai.

E.L. : Pourquoi ce passage de la poésie à l'écriture romanesque?

J.W. : j'ai tout naturellement quitté la poésie pour le roman parce que j'écrivais des poèmes très courts, très lyriques, et à un moment donné cette technique d'écriture n'avait plus assez d'ampleur pour rendre compte de l'expérience sur laquelle j'avais envie d'écrire, l'endroit d'où je viens, les gens qui sont les miens. C'est donc le roman qui s'est avéré être un meilleur outil pour rendre compte de cette réalité là. Voilà pourquoi je suis devenu romancier.

E.L. : Vous parlez de l'endroit d'où vous venez. Y a-t-il une spécificité, une littérature amérindienne ou fait-elle partie intégrante de la littérature américaine?

J.W. : La réponse est oui aux deux questions, à savoir c'est à la fois une littérature amérindienne et une littérature américaine principalement parce que lorsque nous écrivons nous rendons compte d'une certaine réalité qui est celle de nos peuples et de nos pays. Les Pueblos écrivent sur les Pueblos, les Lakotas écrivent sur les Lakotas et chacun de ces écrivains indiens est intéressé par ce dont il se sent le plus proche et ce qu'il connaît le mieux. En même temps ces auteurs font partie également de la littérature américaine. Leur place y est naturellement inscrite et c'est tout naturellement que depuis 25 ans ces auteurs sont lus à travers tous les Etats Unis et même ici en Europe. tout en ayant une spécificité indienne ils sont aussi des écrivains américains.

E.L. : Est-ce que cette spécificité indienne a débouché sur des ouvertures, des modifications ou des créations dans les styles ou dans les courants de littérature américaine?

J.W. : Les formes littéraires qu'utilisent les écrivains indiens sont notamment des formes d'écriture occidentales, anglo-européennes : le roman, la nouvelle, la poésie, et ce n'est pas en cela qu'ils se distinguent si ce n'est que l'inspiration et la manière dont ils peuvent écrire et traiter de l'identité influence ces concepts occidentaux d'écriture. Ce que nous développons surtout c'est la relation avec la culture avec la cosmologie, tout ce qui fait le monde traditionnel et c'est certainement de cette manière que nous enrichissons les formes d'écriture occidentales. C'est une façon pour nous de mieux faire comprendre les problèmes de l'identité indienne et de la culture indienne, de faire en sorte que le public puisse davantage être conscient de cette spécificité culturelle.

E.L. : Vous parlez d'inspiration. Quels ont été ces sources d'inspiration et comment s'est construit ce dernier roman? Viennent-elles des histoires de votre peuple, de votre propre famille, des histoires authentiques mêlées à de l'imaginaire, que de l'imaginaire?

J.W. : Les écrivains qui m'ont influencés sont des romanciers surtout, des romanciers américains parmi lesquels je pourrais citer john Steinbeck, William Faulkner et Ernest Hemingway. L'un des écrivains étrangers qui a eu beaucoup d'importance pour moi est Elio Vitorini, un écrivain Italien et notamment un de ses livres "Conversation en Sicile" qu'il a écrit dans les années 30 sous le régime fasciste en Italie et qui est une combinaison à la fois de poésie et de politique. J'ai été très impressionné par cette façon d'écrire des livres avec un message en filigrane qui soit aussi inspiré poétiquement.

Les sources d'inspirations principales qui m'ont amenées à écrire ce livre étaient des histoires que mon arrière grand-mère avait raconté à mon père et que mon père m'a raconté à son tour et qui était toutes des histoires qui se déroulaient du temps où les blancs n'étaient pas encore arrivé sur les plaines ou juste au moment où ils arrivaient. Donc cette arrière grand-mère que je n'ai pas connu parce qu'elle est morte avant que je sois né avait complètement vécu ce monde traditionnel dont il est question dans "Comme les ombres sur la terre", à savoir l'époque où les Blackfeet vivaient dans les plaines, suivaient les troupeaux de bisons, menaient une vie authentiquement traditionnelle avec les cérémonies et la langue. Ce sont ces histoires qui ont servi d'ossature à ce livre, j'en ai mis énormément dans ce roman et le reste vient de l'histoire de ma tribu, des coutumes et des traditions de mon peuple.

E.L. : On a souvent tendance en France, ou même en Europe à faire l'amalgame entre toutes les nations indiennes , en disant que c'est tout la même chose ce qui est complètement faux, bien sûr. Quel est la spécificité de votre peuple ou quelques-unes de ces spécificités afin que nous puissions un peu mieux comprendre qui sont les Blackfeet?

J.W. : S'il est vrai qu'aux Etats-Unis mais aussi en Europe les gens ont souvent une vue très confuse de ce que sont les Indiens et mélangent un petit peu toutes les cultures en une seule, il est également vrai que la vision qu'ont les blancs des indiens évolue entre l'image du noble sauvage et celle du sauvage primitif assoiffé de sang. Mais il n faudrait pas oublier que les Indiens sont d'abord des êtres humains et que leur cultures sont également à considérer sous cet aspect là. On a tendance souvent à généraliser. Il suffit que certaines personnes voient aux Etats-Unis, des Indiens ivres pour penser que tous les indiens sont des ivrognes ou voir certains indiens qui ne travaillent pas pour penser qu'ils sont tous paresseux et fainéants. C'est vrai qu'on a tendance à amalgamer et à vouloir que tout le monde est le même profil, à vouloir faire des généralisations.

En ce qui concerne les Blackfeet, ce sont des gens qui appartiennent à la culture des plaines comme les Sioux et les Cheyennes et qui, avant l'arrivée des blancs menaient une vie très ancrée dans la culture et les traditions avec une grande harmonie avec la nature. Il vivait de la terre mais aussi en harmonie avec elle. Leur spiritualité était très évoluée. Ce sont des gens qui pratiquent la danse du soleil ainsi que certaines autres grandes cérémonies. Il est vrai que ce monde a failli s'achever à la fin du siècle dernier quand les Blackfeet ont été installés sur une réserve. A partir de ce moment là on les a complètement coupé de leur mode de vie traditionnel et on a tout mis en place pour qu'il ne parlent plus leur langue et ne pratiquent plus leur religion. On a vraiment failli tout perdre de cette culture au cours du XXe siècle. Heureusement depuis 30 ans il y a eu un véritable renouveau de l'identité chez les Blackfeet comme chez tous les Indiens des Etats Unis d'ailleurs et on retourne à la tradition, au source, à l'enseignement de la langue, des croyances, de la culture et au renouveau des cérémonies traditionnelles.

E.L. : Est-ce que votre livre fait partie de ce travail de retour à la tradition, une volonté de dire : le passé, la tradition était ainsi, il faut essayer de la retrouvcr pour retrouver notre identité et avancer vers l'avenir?

J.W. : Je pense effectivement que "Comme des ombres sur la terre" fait partie de ce renouveau culturel, à savoir qu'il appartient à cette vision du monde traditionnel et c'est vrai que j'espère que de nombreux jeunes Indiens peuvent prendre conscience de ce qu'était cet univers et des valeurs qui l'animait. Malheureusement j'ai dû faire un travail de reconstruction parce que les efforts d'anéantissement de la culture traditionnelle ont été tels que nous avons perdu beaucoup de choses, beaucoup d'histoires et de traditions ne sont jamais parvenues jusqu'à nous et se sont perdues à jamais. Ce que l'on a encore aujourd'hui c'est une connaissance de ce qu'était cet univers mais on n'a pas du tout de certitude quant à la transmission de la culture jusqu'à aujourd'hui. La façon dont j'ai travaillé c'était à la fois de reconstruire cet univers, d'être attentif à la façon dont vivaient les gens, à leur psychologie aussi de me servir de ce qui subsiste encore aujourd'hui. Je pense que ça fait partie de ce renouveau de la tradition et de l'importance qu'il faut accorder à la façon dont nos ancêtres ont vécu.

E.L. : Qu'elle est l'importance d'un lien étroit avec la spiritualité que ce soit pour les Blackfeet comme ça peut être vrai aussi pour les Européens et les Français, les Celtes ou d'autres traditions qui ont été écrasées ou gommées?

J.W. : Je pense qu'il y a un grand besoin de spiritualité. Déjà dans les années 60 les hyppies voulaient montrer qu'ils n'étaient plus intéressés par le monde matérialiste et qu'ils voulaient entrer en dissidence par rapport à ce que leurs parents avaient vécu. Il y a eu une époque où les gens rêvaient de faire ce que leurs parents avaient faits avant eux. Maintenant on est arrivé au bout de la logique de ce monde matérialiste où on se rend compte qu'on a vraiment besoin de spiritualité dans notre vie, dans nos relations avec les autres. Mais la spiritualité, ce n'est pas toujours quelque chose d'évident à rétablir. Pour les jeunes Indiens aujourd'hui, par exemple, les temps ont changés et l'époque contemporaine ne permet pas toujours de vivre cette spiritualité telle qu'elle était vécu au XIXe siècle, par exemple, des avions peuvent passer au-desssus d'une danse du soleil, les quêtes de vision peuvent être empêchés par des facteurs très contemporains. Les temps sont révolus et donc ça n'est pas toujours très évident de pouvoir à nouveau introduire la tradition dans l'époque contemporaine. tout au moins, tout le monde s'y emploie, et on essaie de l'adapter à notre époque.

E.L. : Puisqu'on parle de la tradition et de la tentative d'appliquer la spiritualité dans le monde moderne avec ses difficultés, avez-vous des informations sur les difficultés qu'ont les Apaches par exemple à sauvegarder le Mont Graham qui est aujourd'hui envahi par le Vatican pour essayer d'y construire un télescope?

J.W. : Non, je n'ai pas d'informations à ce sujet. Vous savez, le territoire Apache est loin de celui des Blackfeet.

E.L. : Mais peut-être y a-t-il d'autres exemples dont vous pourriez nous parler?

J.W. : Il n'y a pas qu'entre les Indiens et les Blancs que surviennent des problèmes de spiritualité, de l'importance qu'elle doit avoir dans la vie courante. Sur la réserve d'où je viens, chez les Blackfeet, il y a eu une grande controverse entre Indiens cette fois ci. Une compagnie pétrolière désirait effectuer des forages sur un coin de la réserve et cette partie de la réserve est considérée par les traditionnalistes comme une terre sacrée. C'est un endroit où les jeunes vont encore aujourd'hui à la recherche d'une vision et qui a servi de lieu de sépulture pour d'importants guerriers et chefs. On a trouvé une communauté divisée en deux sur le problème de l'importance à donner à la tradition. D'un côté les progressistes qui estiment que ce dont la tribu a le plus besoin c'est d'argent pour pouvoir assurer un développement économique à la tribu et qui considère que la tradition n'est pas quelque chose de très important, que ce qui compte c'est l'économie et de l'autre côté les traditionnalistes qui eux se refusent à sacrifier la tradition à l'économie, qui préfèrent rester pauvre et maintenir cette terre parce que c'est la terre des ancêtres et que c'est une terre sacrée. Voilà le genre de problèmes qui peuvent se poser aussi à l'intérieur des communautés indiennes : quelle place donne-t-on à la tradition? Est-elle prioritaire sur tel autre aspect de la vie sur la réserve?

E.L. : C'est également une question qui peut se poser ici à Grenoble, donne-t-on priorité au développement économique et au gain financier ou à nos propres racines. Quel est votre position si vous voulez nous en parler?

J.W. : Sur Grenoble?

E.L. : Non, bien sûr, sur votre communauté.

J.W. : En ce qui concerne le cas précis des puits de pétrole sur la réserve Blackfeet je me rangerait au côté des traditionnalistes. Je pense qu'on ne doit pas vendre, même pour des millions de dollars un terre qui a une importance religieuse et sacrée. Il n'y a pas eu que des Indiens pour penser cela, des écologistes et des gens soucieux de l'environnement se sont rangés aux côtés des traditionnalistes pour empêcher qu'on défigure cet endroit et finalement les traditionnalistes ont eu gain de cause. Je pense que si on laisse faire ce genre de chose une fois, elles se reproduiront un peu n'importe où après, soit dans d'autres sites religieux soit dans des endroits protégés sur le plan de la nature, des forêts, des endroits dont les futures générations auront besoin. On ne peut pas tout sacrifier au modernisme et au développement économique. il faut savoir conserver intactes certaines choses.

E.L. : C'est cette défense des traditions qui est parfaitement illustrée par le héros de votre roman "trompe-les-corbeaux"?

J.W. : Oui, tout à fait.

E.L. : Vous défendez la tradition, vous parlez de l'importance des racines. Par exemple dans le monde de la musique on a pu voir le groupe Kashtin qui a décidé de ne pas chanter en Anglais mais en Innu, sa propre langue. Est-ce que vous écrivez ou avez envie d'écrire dans votre langue?

J.W. : Je n'est jamais songé à écrire en Blackfeet comme beaucoup d'autres écrivains Indiens qui se sont posés la même question et sont arrivé à la même conclusion à savoir que ces langues ne sont pas toutes parlées par le même nombre de personnes. Dans certaines tribus il y a 500 membres, dans d'autres 5000, 6000 dans d'autres encore 8000. Jamais un livre écrit dans une langue indienne ne serait publié. D'ailleurs il n'atteindrait qu'un public très très limité. Seuls peut-être les Navajos auraient les moyens d'éditer des livres dans leur langue puisqu'ils sont 200 000. Pour ce qui est des autres, leur public serait non seulement restreint mais de plus ils n'auraient pas la possibilité de communiquer avec les autres Indiens qui n'ont pas la même langue et ils pourraient encore moins s'adressser au non-indiens puisqu'ils ne parlent pas ces langues. Donc, la question ne s'est jamais vraiment posée. C'est l'anglais qui sert de moyen de communication et entre Indiens et entre Indiens et non-Indiens.

E.L. : Je posais la question en fait par l'intermédiaire de quelqu'un qui traduit des poètes indiens en Français. j'avais fait connaissance d'un auteur, Lance Henson, qui écrivait en Anglais pour les Etats-Unis et le monde et qui écrivait en Cheyenne lds textes traditionnels et spirituels pour les gens de son peuple et qu'il avait fait le choix de différencier les deux écritures? Que pensez-vous de cette attitude?

J.W. : Pour un poète comme Lance Henson qui écrit des poèmes très court, c'est moins compliqué d'écrire dans sa langue que d'écrire un roman de quatre cents pages. Je crois que le problème ne se pose pas de la même manière. (Et ce qu'on pourrait rajouter peut-être -c'est Francis Geffard qui parle- pour illustrer ce que vient de dire james Welch, c'est que les langues indiennes ne sont souvent pas adaptées au monde dans lequel on vit. Quand on écrit un roman contemporain, le vocabulaire fait cruellement défaut.)


 

 

 

Francis Geffard :

Directeur de la collection "Terre Indienne"

aux Editions Albin Michel.

 

Interview réalisée par Eric Labaj de Radio Grésivaudan

Transcription sur le Dos de la Tortue

 

 

 

 

 

Eric Labaj : Parlons maintenant de la collection Terre Indienne, née il y a quelques temps déjà. Est-il possible de savoir comment cette collection est née et dans quel objectif?

Francis Geffard : Je pense qu'elle est née à force de lire aux Etats-Unis des livres que je ne voyais jamais en France. Ce qui m'a motivé d'abord c'est qu'il était très rare de pouvoir lire des livres d'écrivains indiens qui soient autre chose que des livres du XIXe siècle, à savoir une vision passéiste des Indiens, comme s'ils étaient toujours un peuple entré dans l'histoire et qu'il n'arrivaient pas jusqu'à aujourd'hui. Ce qui a beaucoup contribué à la création de la collection c'est la lecture de livres qui m'ont ému et bouleversé comme l'auraient fait des livres d'autres nationalités. Je dirai que là, l'indianité n'est plus la donnée du livre mais elle se superpose. Ce n'est pas ça qui est important; le fait que les gens soient Indiens est important parce que c'est à travers leur culture que l'on va entrer en contact avec une histoire et des personnages mais que ça a la même valeur que pour d'autres littératures. C'est vraiment ce qui est commun à la littérature universelle. Ce qui m'avait fasciné c'était qu'on avait jamais vraiment eu le sentiment que les Indiens étaient des gens proches de nous. Il y avait toujours beaucoup de choses qui faisaient écran et qui les éloignaient, à la fois dans une sorte de fascination qui leur faisait presque perdre leur humanité ou les faisait passer pour des gens toujours ancrés dans le chagrin, dans l'histoire, le génocide : quelque chose de très négatif et qui attire plus la pitié que des sentiments que l'on peut avoir avec des amis de n'importe quelle origine. La volonté de la collection c'était aussi de donner la parole à des Indiens. C'est pour ça que sur les quatre à cinq livres publiés chaque année, la moitié au moins sont écrits par des Indiens contemporains et que l'autre est composée d'ouvrages qui vont du livre d'art au récit de voyage en passant par l'histoire ou l'ethnologie ou l'essai et qui permettent de jeter un éclairage sur les cultures qui soit je dirai très objectif, qui ne soit pas l'occasion de jouer avec les plumes ou avec la légende ou le mythe mais qui essaie vraiment de faire comprendre comme si c'était le cas pour n'importe quelle autre culture.

E.L. : Comment se fait la sélection des ouvrages? C'est vous qui décidez en tant que spécialiste de la question, il y a un comité de rédaction qui va lire et choisir?

F.G. : Ça se passe de différentes manières. Pour tous les livres qui ont été publiés avant 1990, moment où j'ai commencé à travailler sur ce projet, (les premiers livres sont sortis en 1992 parce que je voulais absolument que ce soit pour le cinquième centenaire en guise de symbole) ça a principalement été des livres que j'ai lu un jour ou l'autre et qui m'ont paru intéressant par leur originalité. Je fais très attention parce qu'en France on a souvent eu une culture patchwork, c'est à dire qu'on a eu le meilleur et le pire, et je veux m'adresser au grand public souvent composé de gens très au fait des sujets Indiens, lisent en Anglais ou se font traduire. La collection "Terre Indienne" ne vise pas seulement le public de spécialistes déjà très bien informés, mais le grand public : construire une culture, faire attention de ne pas inonder les gens de livres qui aux Etats-Unis sont réservés aux érudits ou à des gens qui vont fouiller à l'intérieur de la culture d'une tribu, comme par exemple les Sioux qui sont une des tribus qui fascine le plus les français. C'est  la fois les lectures que j'ai fait à un moment ou a un autre et des auteurs Indiens qui attirent mon attention sur tel ou tel livre, c'est aussi des éditeurs américains qui m'envoient des épreuves ou des exemplaires de livres qu'ils vont publier. Il n'y a pas de comité de lecture. C'est moi qui prend les décisions mais souvent en m'entourant d'avis soit d'Indiens soit de spécialistes et j'essaie vraiment à chaque fois de rester lecteur. De me dire : si j'étais un lecteur pas forcément spécialiste de ce sujet, qu'est-ce que j'aimerai lire? Et c'est de cette manière que je me dis que petit à petit en faisant paraître des ouvrages sur tel ou tel domaine on peut aller à chaque fois un peu plus profondément, essayer de construire la bibliothèque idéale sur le sujet. Au Etats Unis on trouve des milliers de livres, ce n'est vraiment pas ce qui fait défaut et il serait inconscient de tout traduire en France. On n'a pas du tout la culture que certains Américains ont à se sujet. Il faut vraiment faire des choix et choisir les livres les plus représentatifs de certais domaines. On ne pourra jamais tout traduire, d'autres éditeurs font aussi ce travail donc, il faut réunir une bibliothèque idéale de l'honnête homme, je dirai, du lecteur passionné.

E.L. : Est-ce qu'il est possible de se placer de point de vue du lecteur; de Monsieur Tout le Monde intéressé par le sujet en étant en même temps érudit et passionné sur le sujet?

F.G. : C'est un problème d'autocensure, mais j'y arrive assez bien, peut-être qu'à certains moments je fais des erreurs en décidant de publier ou de ne pas publier un livre mais j'essaie vraiment de faire attention à des livres que par exemple j'aurai beaucoup de plaisir à lire en tant qu'individu, de voir quel est leur positionnement par rapport à l'image que l'édition française a donné de la littérature indienne et des Indiens en général. Ça ne vaut pas beaucoup pour les romans, ça vaut surtout pour tout ce qui est hors littérature, faire attention à ce qui est indispensable de publier. Il faut faire des choix. C'est vrai qu'avec quatre ou cinq livres par ans je ne veux pas noyer le lecteur mais donner d'abord le temps à chacun de ces livres de trouver leur lectorat et vraiment essayer de construire pierre par pierre.

E.L. : On peut dire aujourd'hui que dans les maisons d'édition française il y a trois éditeurs : les Editions Albin Michel, les Editions du Rocher et les Editions du Mail qui travaillent sur le sujet. Comment vous différenciez vous par rapport aux deux autres ou les uns par rapport aux autres?

F.G. : En ce qui concerne le Mail, la spécificité est très claire : elle est spirituelle. C'est une dimension qui m'intéresse aussi mais ça n'est pas la seule. C'est vrai que le Mail a vraiment construit une bibliothèque de spiritualité et je trouve que c'est très bien, il y a des livres importants qui sont publiés. J'en ai publié quelques-uns, il y en aura d'autres à venir dans les années futures, mais ce n'est pas mon motif principal. Ils n'ont par exemple jamais publié de roman écrit par des auteurs indiens ou de livre d'histoire, ou de livre d'ethnologie mais simplement des livres de spiritualité et ce n'est pas un terrain sur lequel je chercherai à empiéter sauf si j'avais l'opportunité de tomber sur quelque chose qui me paraîtrait très important.

En ce qui concerne la différence entre le Rocher et Albin Michel, elle vient principalement du fait que chez Albin Michel, contrairement aux Rocher, un livre sur deux est écrit par un Indien. Ce qui n'est pas le cas des Editions du Rocher. L'autre différence, c'est que je préfère me situer dans le présent pour ce qui est des auteurs de littérature et dans le présent et le passé pour ce qui est des ouvrages hors littérature. Le Rocher se concentre essentiellement sur les Indiens du XIX° siècle, à la fois dans les textes qu'il publie et à la fois dans l'image qu'il donne des livres qui sont toujours un peu ...western, disons. Je me suis interdit, pour tout ce qui était des romans, de mettre des plumes, des peintures, des guerriers, des chevaux, parce que je trouve qu'il faut casser cette image des Indiens. Elle existe mais elle n'est plus l'image contemporaine. C'est comme si les japonais s'obstinaient à donner des français l'image des soldats napoléoniens. Un peuple qui n'évolue pas est un peuple qui meurt. Les Indiens font toujours partie du XX° siècle parce qu'ils se sont adaptés, qu'ils ont eu cette formidable richesse d'adaptation, la force de toujours s'accrocher et d'être présent au monde. L'autre différence vient peut-être du fait que je pense avoir une rigueur et une discipline éditoriale plus importante. Je n'aurai par exemple jamais publié Fenimore Cooper, ni Louis Lamour, je n'aurai pas forcément réédité, bien que ce livre ait eu une importance considérable à une certaine époque, des choses comme "Little Big Man" ou "La flèche brisée" qui devraient être en livre de poche à la portée de n'importe quelle bourse. Je me suis refusé à publier les livres de Forest Carter, "Petit Arbre" et "Pleure Géronimo". Ils nous ont été proposé il y a plusieurs années par l'agent de Forest Carter en France et la récente controverse très importante aux Etats-Unis qui en 92, suite à une enquête du New York Times, a révélé que Forrest Carter n'avait jamais été Indien mais qu'il était un blanc écrivant les discours du gouverneur Wallace au temps de la ségrégation et appartenant au Ku Klux Klan. Même si les livres ont un intérêt en eux-mêmes, compte tenu de la nouvelle identité de cet écrivain; je l'aurai ressenti comme une insulte face aux auteurs indiens que j'ai publié comme James Welch, Leslie Silko, Creg Lesley Mary Crow Dog et Linda Hogan qui seront publiés dans les mois qui viennent. C'est une discipline et une rigueur dont les éditions du Rocher n'ont pas fait le choix, mais je ne les critique pas pour autant, j'explique juste quels sont mes raisonnements. Ce qui est intéressant c'est qu'on n'a jamais été, à une exception près, en concurrence sur un livre et qui semblerait qu'il y ait plusieurs manières de traiter le sujet indien. Je trouve ça plutôt intéressant.

E.L. : Est-ce qu'on peut dire que la différence résid dans le fait que la collection que vous dirigez est politique à savoir qu'elle soutient les écrivains, les nations indiennes aujour'hui pour l'avenir.

F.G. : Oui, je dirai que c'est faire la synthèse du passé et du présent pour l'avenir. C'est vrai qu'il y a eu quelques livres politiques : Lakota Woman est un livre très militant et il y en aura d'autres dans cette veine là. Les livres des écrivains indiens que j'ai cités tout à l'heure sont également des livres politiques bien que cela n'y paraisse pas. Tout livre est politique parce que c'est à chaque fois une reflet de l'expérience de la condition humaine. Ce que j'essaie de faire c'est de rester très en phase avec ce qui se fait à l'heure actuelle aux Etats-Unis, à savoir être le plus près possible de la vision que les indiens tiennent à donner d'eux-mêmes maintenant qu'il en ont les moyens et qu'ils ne se résument plus à être les images des livres des autres. C'est de cette manière que j'ai à la fois souhaiter publier des auteurs indiens parce que ça me paraît important qu'on les découvre en tant qu'écrivain qui ont autant de valeur que des chinois des anglais, des brésiliens ou des français, qui ont la même place; et à la fois voulu publier des livres d'histoire comme le livre de Utley et Washburn, "Guerres Indiennes" parce qu'on n'avait pas jusque là en Europe de livres qui permettent de faire la synthèse de l'histoire des Indiens aux Etats Unis, de même que le livre de Angie Debo "Histoire des Indiens des Etats-Unis" permettait de parcourir toute l'histoire de 25000 ans avant Jésus-Christ jusqu'aux années 70 parce qu'on sait généralement beaucoup de choses sur la période 1860 1890 mais on ne sait généralement rien ni avant ni après. C'est donc la volonté que les gens puissent remettre en perspective et comparer par rapport à notre propre histoire. De la même manière j'ai été intéressé par la façon dont certains blancs , Catlin pour l'un et Curtis pour l'autre ont été fascinés par les Indiens et ont réussi malgré tout à travers un art (la peinture pour l'un et la photographie pour l'autre) à faire une oeuvre je dirai de sauvegarde du patrimoine. Sans Catlin et sans Curtis, on aurait certainement perdu deux témoignages capitaux pour comprendre les cultures indiennes. De la même manière j'ai souhaité avec un essai de l'anthropologue Jack Weatherford "Ce que nous devons aux Indiens d'Amérique" et aussi avec un autre essai d'un autre ethnologue Royal B. Hasstrick sur les Sioux, jeter des éclairages sur le monde indien. Il y aura beaucoup d'autres livres dans le futur qui essayeront chaque fois de dévoiler une partie du tableau souvent revêtu d'un vernis qui avait tendance à tout homologuer et à donner une vision très hollywoodienne des Indiens.

E.L. : Tout à l'heure au début de l'entretien vous disiez, les français et les Indiens sont assez éloigné. Est-ce que ce n'est pas contradictoire : c'est en France qu'existe votre collection où on essaye de montrer la réalité d'aujourd'hui, une revue comme "Sur le Dos de la Tortue" qui traduit des auteurs et des poètes amérindiens contemporains et où l'American Indian Theatre est venu pour la première fois. il y a une foule d'exemples. Des shamans sont venus enseigner les loges de sudations, etc... Est-ce qu'il n'y a pas quand même un certain lien étroit entre les français et les peuples Indiens?

F.G. : Quand je mettais en perspective cet éloignement, cette distance entre Indiens et Français, c'était dans le passé. Jusqu'aux années 70, jusqu'à ce que Jean Malorie dans sa collection Terre Humaine publie des livres capitaux, la seule image qu'on avait des indiens était celle donnée par la "Librairie des Champs Elysées", la littérature Western, quelques petits trucs par ci par là, mais vraiment rien qui soit authentiquement indien mis à part les livres de Terre Humaine. Ce que j'ai dit pour cette période là ne vaut plus pour la période contemporaine parce que c'est vrai, comme vous le disiez, parce que depuis les années 70, il y a eu renouveau indien aux Etats-Unis et reprise en main par les Indiens de leur propre image, les choses ont évolué, les Indiens viennent en Europe : les militants, les medecine men, les écrivains. C'est vrai que maintenant on est à même de pouvoir opérer un travail de reconnaissance mutuelle qui est en train de se faire et qui n'est certainement pas prêt de s'arrêter. Et je pense que plus on connaît l'autre, mieux on est à même de le comprendre et par la même à la fois de nous faire comprendre de lui et de faire des choses ensemble, et ça je crois que c'est en train de se faire et je pense effectivement que pour les Indiens, des contacts avec les Européens et avec les Français notamment, c'est quelque chose de très important parce que ça leur renvoie d'eux une image qui est beaucoup plus valorisante que celle que les américains leur renvoie et le fait qu'ils puissent être introduits dans la culture française et qu'il puisse partager, discuter, avoir des opinions dans une relation qui essaie d'être la plus juste et la plus honnête possible je crois que pour n'importe quelle race de n'importe quel pays ou coin de la planète, c'est très valorisant. En ce qui concerne les Français, l'histoire joue pour beaucoup parce que beaucoup d'Indiens, natamment dans les plaines, ont du sang français dans les veines : il y a beaucoup d'Indiens qui portent des noms français. C'est vrai que d'être Français sur les plaines des Etats-Unis , c'est un avantage.

E.L. : Ça apporte aux Indiens de venir en France mais ça apporte aussi aux Français parce qu'on a aussi beaucoup à apprendre?

F.G. : Bien évidemment, je crois qu'il y a échange réciproque. Ce qui est important pour les Indiens c'est que la relation ne soit pas à sens unique. Il faut savoir autant donner que recevoir. A partir du moment où on a compris que cette relation qui peut s'établir avec un Indien sera la même que celle qu'on établira avec un Italien , un Anglais ou un Espagnol, on a gagné. Il faut essayer de couper l'arbre qui cache la forêt, essayer d'arrêter de considérer l'autre pour ce qu'il peut nous apporter mais aussi être dans une relation où nous on apporte des choses. Cesser de rêver l'Indien et laisser l'indien se définir lui-même. C'est vrai que pendant très longtemps ils ont été colonisés dans nos imaginaires par le western, le cinéma, la littérature, la bande dessinée, la publicité et la mode, et qu'on est maintenant depuis 25-30 ans à même de pouvoir établir une relation équilibrée et digne de ce nom où on a tous à gagner.

E.L. : En ce qui vous concerne, cette relation, ce contact, comment est-ce arrivé? Comment est née cette passion?

F.G. : Elle est née classiquement comme pour des milliers d'autres gens en France et ailleurs. Lorsqu'on est gamin on commence à être intéressé par les Indiens, il y a des trucs qui nous capte comme ça et on ne sait pas très bien pourquoi. Ça aurait beaucoup à voir sûrement avec l'aventure, la nature et puis cet espèce de lien (qu'on semble avoir perdu) d'une certaine façon d'être, d'une certaine façon de vivre, autant par rapport à ce qui nous entoure qu'avec les gens. Et ça a évolué, c'est passé par l'acquisition de connaissance et puis un beau jour l'envie d'aller voir sur place ce qu'il en est. À ce moment là on déchante un peu parce qu'on a pas du tout les moyens d'assimiler l'image des Indiens qu'on a dans la tête qui est le passé, les couchers de soleil, les bisons les tipis et ce qu'on a sous les yeux ce sont des gens qui vivent, qui sont aussi de notre temps, même s'ils sont différents. C'est là où pour ce qui me concerne j'ai opéré une révolution culturelle en me remettant beaucoup en cause : qu'est-ce que je viens faire là, est-ce que j'aimerai, moi que des gens se pointent comme ça et sous prétexte que je suis Français commence à me bassiner pour que je leur parle ou pour que je leur transmette des choses. Toute cette période là a été l'occasion d'une remise en cause de ma démarche et presque la volonté de ramener tout cela à une dimension humaine et à pouvoir établir des rapports avec des gens qui soient presque identiques à ceux que j'établirai avec quiconque (y compris vous par exemple) et que par ces rapports développés avec les gens, je rentre en possession d'un culture, mais par leur intermédiaire et non pas qu'ils se trouvent au bout de la course.Je n'en est pas beaucoup été le maître, ils l'ont été autant que moi. À ce moment là, c'était les années 85-86, j'ai lié des amitiés qui sont semblables à celles que j'ai ailleurs en France ou dans d'autres pays. Ces gens là ont été les vecteurs de l'échange et j'ai autant de plaisir à ce qu'ils viennent ici, ou moi à aller là-bas porteur de ma culture (ça peut être de faire un repas français, ce qu'ils apprécient beaucoup) ou raconter. Ce qui est intéressant c'est de pouvoir échanger voire croiser les expériences et le regard qu'on porte sur le monde et souvent on se rend compte que ça les change et ça nous change et que c'est surtout l'échange qui nous change, c'est ce que les autres nous apportent et la façon dont ils témoignent. C'est vraiment une expérience intéressante mais qui est banale, c'est équivalent à n'importe quelle amitié, partout, en France comme à l'étranger. Je crois que la base doit être humaine et universelle. Tout le monde y gagne.