Trickster : le chaman du liminal

 

Larry Ellis

 

 

 

 

Le Trickster amérindien est un personnage qui défie les classifications. Il est à la fois le perdant méprisé et le héros culturel, le transformateur mythique et le bouffon, une créature au mauvaises intentions et aux habitudes douteuses qui crée des précédents, qui se mêle de la création du monde à venir et fournit outils, nourriture, et vêtements aux gens qui peupleront le monde. Il doit assumer une foule de personnages contradictoires tout au long d'un récit, passant de l'un à l'autre avec l'habileté d'un technicien supérieur tout en trébuchant sur sa queue à chaque tournant. Trickster crée en détruisant et réussit en mentant; ses réalisations mythiques et culturelles sont rarement intentionnelles. "Se définissant comme une créature multiforme," écrit Jarold Ramsey, "c'est un peu comme essayer de jongler avec des colibris."

Ramsey essaie de réconcilier les inconstances de Trickster en mettant en relief la tendance des mythes amérindiens à montrer "une pluralité de signifiants et de fonctions simultanément en relations" et de poursuivre pour souligner une approche inductive/déductive de l'étude du Trickster qui soit "attentive au rôle et au traits de caractère du personnage". Quoi qu'il en soit, tout effort pour aboutir à une définition plus complète de ce personnage des plus trompeur peut finir par conduire les recherches à se perdre dans la définition précédente. Même l'insistance de Ramsey sur les perspectives culturelles et les correspondances entre le rôle et le personnage ne peuvent mettre à jour le coeur mythique du Trickster, parce qu'il est plus étroitement associé avec le paysage dans lequel il voyage et agit qu'avec les personnages avec qui il joue. Si nous voulons tenter de comprendre Trickster et percevoir l'étrange unité qui surgit de sa nature irrationnelle et contradictoire, nous devrons l'examiner comme une fonction de ce paysage et au-delà comme en étant malgré lui le manipulateur aveugle.

Barbara Babcock-Abrahams nous dit que Trickster prospère dans une région intermédiaire où l'ambiguïté, le paradoxe et "la confusion des catégories habituelles" font partie de l'ordre naturel. C'est un lieu où se rencontrent et s'entremêlent  les contraires, lieu "habituellement situé entre le cosmos social et l'autre monde ou chaos," le choc et l'imbrication de réalités disparates produit cette région "marginale" qui possède cette identité singulière.

Trickster incarne cette marginalité. Il se situe dans cet entre deux, cet état transitoire que Victor Turner appelle "la liminalité" A cheval entre deux mondes, il appartient et n'appartient pas à la fois aux deux, et si son comportement nous déconcerte, c'est parce que nous voyons en lui la confusion apparente qui caractérise le paysage marginal/liminal. Turner voie la réalité liminale comme une source de création invraisemblable mais potentielle:

On peut sans doute considérer la liminalité comme le Non à toute assertion structurelle positive, mais dans un certain sens aussi comme la source de toutes les assertions, et, par dessus tout, comme un royaume de tous les possibles d'où peuvent jaillir de nouvelles configurations d'idées et de relations.

Trickster est l'avatar hésitant de cette région de seuils et de frontières, ce "royaume de tous les possibles." Il inclut le mélange fantastique et déroutant d'ordre et de désordre qui est son signe distinctif. Il est sa créature, son chaman.

Le pouvoir du medecine-man amérindien, ou chaman, est fondé sur un lien unique avec l'autre monde qui est souvent établi par un rituel d'isolation, de jeûne et de méditation qui ressemble par de nombreux points aux "rites de passage" sur lesquels Victor Turner fonde sa définition de la liminalité. Le chaman est vraiment un personnage liminal, un médiateur qui se situe entre le surnaturel et le monde des vivants. Son habileté et sa réussite se mesurent à sa possibilité d'établir l'harmonie entre les deux mondes. sa tribu se doit de le considérer comme un "franc tireur" car les rituels et les guides spirituels qui l'assistent pour canaliser le pouvoir de l'autre monde afin qu'il profite à la communauté ne relèvent habituellement que de lui et de lui seul. Il est un membre important et essentiel de la tribu, mais certains niveaux resteront hors de son pouvoir, imprévisibles et incompréhensibles. Le chamanisme du Trickster a autant de modes de fonctionnement que celui-ci a de rôles et ce toujours dans l'absurde. Il tire son pouvoir du royaume liminal, le maniant en parodiant le sens de ce qu'il accomplit.

Peut-être que le plus incongru dans la personnalité de Trickster est la transformation mythique. Le monde du mythe est un lieu de la création dans lequel les choses et les événements, de ce qui semble le plus insignifiant au plus important, sont modifiés pour le monde à venir. Trickster est un acteur du mythe, et d'une manière singulière travaille à modifier le paysage mythique de toutes les manières imaginables. Toutefois, ses actes créatifs sont presque toujours le résultat d'accidents, obtenus habituellement dans la poursuite de buts égoïstes et irrationnels. Ainsi, le coyote des Nez Percé établit la permanence de la mort en oubliant de suivre les instructions de son guide spirituel alors qu'il tentait de récupérer sa femme dans le monde des morts, et Wadjunkaja chez les Winnebago fournit de la nourriture au peuple par inadvertance quand son pénis, qui avait été réduit en pièces par un écureuil rayé est transformé en racines et en baies comestibles.

On peut douter du pouvoir créateur de Trickster. Les opinions sont partagées. Ce qui est remarquable c'est la manière dont il crée, parce que l'acte d'emmener à la vie n'est pas des plus honorable quand il est le résultat d'accidents ou de comportements idiots. il semblerait que nous jugeons nos créateurs plus pour leur comportement que pour leurs résultats, et le comportement de Trickster est loin d'être exemplaire.

Encore que l'approche ou la non approche de Trickster, dans le processus de transformation mythique n'est peut-être pas aussi hasardeuse qu'il peut paraître. C'est certainement  par hasard et coïncidence, mais c'est dans la nature de Trickster et sa nature est, en fait, la source de son pouvoir. En entrant complètement dans son personnage, Trickster en effet pratique un rituel chamanique qui met en contact l'au-delà et le monde des vivants à travers un acte de création et de transformation qui se produit dans le monde du mythe. Son pouvoir est lié à la liminalité et il l'appelle désormais simplement en exprimant sa nature liminale dans le comportement incongru par lequel il est si bien connu. Le Coyote des Nez Percé obtient des victoires mythiques par l'impatience et la concupiscence, l'incident heureux de Wadjunkaga arrive pour les mêmes raisons. Dans quasiment tous les cas le but de Trickster n'est jamais atteint -Coyote échoue dans le sauvetage de sa femme et l'exploration d'un arbre creux par Wadjunkaga, pour ainsi dire, tourne court. Toutefois, au plan mythique, il pratique un chamanisme de haut niveau. Il est à la fois le prestidigitateur et le conducteur des forces créatives et culturelles qu'il met en mouvement.

Trickster assumera souvent le rôle d'un chaman de deuxième ordre pour arriver à ses fins qui sont tout sauf admirables. le coyote Wishram, par exemple, tente de cacher sa masturbation au peuple en renforçant sa loge de sudation:

alors maintenant à la nuit tombée il installe son camp,

alors maintenant il s'allonge dans la hutte de sudation

alors maintenant une fois à l'intérieur il la transforme en hutte de pierre.

 

alors maintenant il se léche le pénis,

alors maintenant il sort:

"cette hutte de sudation sera un rocher." (Kalapuya 44)

 

Dans une autre version de l'histoire, il construit un rempart de pierre:

Il pensa: "cette nouvelle fera sensation."

Puis il plaça ses mains ainsi [bras tendus, épaules basses, les paumes tournées vers le ciel, les déplaçant de gauche à droite dans un large balancement] : [Puis] il devint un rempart s'étendant de la rivière au sommet de la montagne sur les deux rives (Smith 98)

Le chamanisme de Coyote est défectueux, toutefois, car ses incantations sont incomplètes:

Alors maintenant il examine la loge de sudation;

alors maintenant il voit

où les rochers ont été fendus.

"Ohhhhh! Je pense que c'est par là que sont sortis les nouvelles."

(Kalapuya 45)

 

et:

Il fut effrayé : cela fera sensation

[mais] le vent déjà faisait s'écrouler

le rempart; déjà les nouvelles

le rattrapaient. (Smith 98)

 

Les "nouvelles" s'échappent, et partout où Coyote se rend il s'aperçoit qu'elles l'ont précédé. Sa défaillance, toutefois, est transformée en succès car au plan mythique il réalise l'exploit le plus significatif de destruction en anéantissant l'inviolabilité de tous les secrets cachés:

"C'est ainsi que cela s'est passé,

"C'est ainsi qu'il en sera toujours,

"Rien ne pourra plus être caché,

"C'est ainsi qu'il en sera toujours." (Kalapuya 45)

 

Jarold Ramsey décrit Trickster comme un "faux chaman" une satire des "excès et abus du chamanisme" et aussi comme le bricoleur de Levi-Strauss, "une sorte de bricoleur qui 'répare' la réalité sous la forme de bricolage avec de mauvais matériaux." Le coyote Wishram est clairement satirique et ridicule. Il est décrit comme un charlatan incompétent qui conjure les limites de manière impressionnante mais pour finir sans substance, et la façon insouciante et toute personnelle dont il exerce ces pouvoirs le rend capable de remplir le rôle d'éducation tribale traditionnel du chaman. Le faux chaman fait un usage effectif de l'exemple négatif pour définir et attirer l'attention sur ce rôle, toutefois, ses intentions ne s'arrêtent pas là. Il est aussi le premier stade d'un processus de création mythique, fournissant la magie foireuse avec laquelle Trickster accidentellement construit le bricolage qui déterminera les réalités du monde à venir. Les gaffes de Coyote n'ont pas comme seul effet de faire tomber les secrets, elles établissent des précédents mythiques ("Rien ne pourra plus être caché..."), et ce qui est obtenu n'est pas ce qui était souhaité, le résultat représente néanmoins une tentative chamanique réussie. Le faux chaman, en fait, devient le chaman mythique. L'impuissance est transformée en puissance, l'absurde en sens, et le vulgaire en essentiel alors que Trickster est bousculé sans cérémonie d'un rôle à l'autre dans une désordre d'ironies qui est typiquement liminal.

Dans la littérature sur le Trickster amérindien, la liminalité trouve une expression spécifique dans la métaphore et l'image du seuil et de la frontière. le paysage marginal/liminal discuté par Barbara Babcock-Abrahams et Victor Turner est un lieu gris, incertain un point de connexion et de transition entre des spécificités de la culture et du mythe. Il commence comme une frontière, une ligne ou région qui marque simultanément l'intersection et la séparation. Quand la frontière est traversée, où que des opportunités sont offertes pour la traverser -comme dans la découverte et la négociation d'un col entre les montagnes- il devient un seuil. Un examen plus approfondi révèle que chaque seuil est contenu dans une matrice de seuils subordonnés, chacun d'eux n'existant pas seulement comme des systèmes clos mais réagissant les uns avec les autres dans une infinité de combinaison, d'une façon générale, il est le seuil mythique qui joint le cosmos et le monde des vivants par la plus subtile des transition, dans la culture ou la pensée individuelle. Une société qui passe de la chasse et de la cueillette à l'agriculture, par exemple, expérimente une interaction complexe de seuils qui s'étage de la technologie, du rituel, de la mythologie et de l'art jusqu'à la réaction d'un seul membre de cette société à l'introduction d'un nouvel outil ou d'un motif mythologique.

L'étrange et l'incompréhensible du liminal est dû, au moins en partie, à sa complexité, car le quanta en jeu est vaste, même dans le plus petits des systèmes. S'il y a vraiment une logique à la réalité liminale, elle est tellement compliquée et indéterminée qu'il est peut-être préférable de la discerner à travers les symboles, les métaphores et les images -tout cela étant fourni par l'interaction de Trickster avec le large éventail de frontières et de seuils qui s'étale au travers des récits où il apparaît.

La littérature mythique a reconnu le pouvoir et l'importance de la liminalité dans son approche par l'image des frontières temporelles et physiques. Rivières, routes, plages, chaînes de montagnes, coucher de soleil -en bref, tout ce qui sépare un temps ou un espace d'un autre dans le monde physique- ont représenté dans les cultures du monde entier le point où les domaines du naturel et du surnaturel se rencontrent. La réalité liminale y oscille, et les seuils, ou les croisements -ponts, carrefours et gués- ont des conséquences particulières, car ils offrent un point d'interaction entre les êtres mortels ou mythiques et les forces du liminal. Barbara Babcock-Abrahams écrit que Trickster "a tendance à habiter les carrefours, les places publiques [particulièrement les places du marché], les encadrements de portes et les seuils". Ceci semblerait indiquer que son association avec la définition générale de la liminalité s'étend à l'imagerie liminale spécifique de sa littérature. Une extrapolation plus vaste suggère la probabilité que le chamanisme créatif de Trickster, qui est inextricablement lié au liminal, pourrait trouver son expression mythico-littéraire dans l'imagerie de la frontière et du seuil.

Dans la littérature orale des Nez Percé du Nord-Ouest des États-Unis, Trickster est le coyote. Il est antisocial, couard, désagréable, et infiniment drôle. Ses points faibles sont bien connu des gens, et où qu'il aille "tout le monde le connaît." Coyote est aussi un chaman et transformateur puissant (même s'il l'ignore), et dans le récit "Coyote et le Peuple de l'Ombre" il se heurte à un des actes créateurs les plus significatifs de la littérature du Trickster -l'instauration de la mort comme un fait permanent et un état irrévocable. Nous voyons ici Coyote dans toute la splendeur de sa bêtise et de son impuissance -un état qui est habituellement déclencheur de rires dans les récits de Trickster. Quoi qu'il en soit, dans "Coyote et le Peuple de l'Ombre" il s'agit d'humour noir, car il implique une perte tragique, non seulement pour Coyote mais aussi pour les êtres vivants à venir. "Coyote et le Peuple de l'Ombre" est clairement un "mythe d'Orphée", l'histoire d'un voyage dans le monde des morts dans lequel un héros tente de ramener un amour décédé et qui échoue parce qu'à la dernière minute il viole le rituel de passage. C'est un moyen parfait pour Trickster qui est un briseur de règles et de tabous, et son incompétence à suivre même le plus simple des rituels pour obtenir le succès est de notoriété publique.

Ake Hultkrantz a démontré que le mythe d'Orphée est un genre très répandu dans les littératures amérindiennes d'Amérique du Nord, particulièrement dans celles des tribus de chasseur du Nord-Ouest des États-Unis et celles du Canada. Comme dans les histoires de Trickster, le chaman est le centre du récit. Hultkrantz suppose que dans la tradition amérindienne, les voyages vers l'au-delà peuvent, dans certains cas, être fait par des personnes vivantes:

Nous ne pouvons avoir aucun doute, toutefois, sur le genre de personnes dont il est question: elles sont, bien sûr, les medecine-men, les chamans, qui accompagnés par leurs esprits tutélaires, ont essayé d'aller chercher les âmes des personnes malades dans le monde des morts.

Le voyage du chaman en état de transe vers l'au-delà est dangereux et une entreprise culturellement significative, et pour Hultkrantz il représente fortement les mythes d'Orphée amérindiens. Pour Coyote il s'agit de mener à bien un exploit chamanique remarquable, et pour cela, comme toujours, il doit échouer. Le déroulement et les conséquences de son échec sont bien illustrés dans "Coyote et le Peuple de l'Ombre" dont voici le résumé (je paraphrase la traduction de Archie Finney)

La femme de Coyote meurt de maladie et il la pleure. Il est visité par l'esprit de la mort qui lui propose de l'emmener dans le monde des morts s'il veut bien suivre ses instructions. Coyote est d'accord. Durant leur voyage l'esprit montre une harde de chevaux. Coyote ne peut pas voir les chevaux mais il fait semblant de les voir. Coyote ne peut jamais voir l'esprit de la mort. Il est une ombre. Quand Coyote et l'esprit de la mort arrivent dans le monde des morts l'esprit invite Coyote à manger quelques baies. Coyote ne peut pas les voir mais il fait malgré tout semblant de les manger. L'esprit conduit Coyote vers une hutte et lui demande d'entrer et de s'asseoir à côté de sa femme et de manger la nourriture qu'elle lui a préparé. Coyote ne voit ni la hutte, ni sa femme mais il obéit à l'esprit. Quand la nuit tombe, Coyote voit la hutte qu'il ne voyait pas pendant le jour. A l'intérieur il y avait des feux et des personnes qu'il avait connu de leur vivant et parmi elles, bien sûr, sa femme. Quand l'aube vint, tous et tout disparut, pour ne revenir que le lendemain soir. Il en fut ainsi pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. Pour finir, l'esprit de la mort dit à Coyote qu'il devait s'en aller. L'esprit permit à Coyote de ramener sa femme mais le prévint qu'il ne devait pas la toucher tant qu'il n'aurait pas dépassé la cinquième des cinq montagnes qui s'étendaient entre le monde des vivants et le monde des morts. Coyote acquièsça. Coyote et sa femme entamèrent leur voyage. A la tombée de la nuit, ils s'assirent mettant un feu entre eux et Coyote remarqua que les formes de sa femme devenait de moins en moins flous chaque nuit. La dernière nuit de leur voyage Coyote ne pouvait plus attendre et il enjamba le feu pour embrasser sa femme. Elle disparut dès qu'il la toucha. L'esprit de la mort revint et dit à Coyote qu'à cause de son inconséquence le fait de revenir du monde des morts ne pourrait plus avoir lieu et que désormais les morts resteraient pour toujours séparés des vivants. L'esprit disparut. Coyote essaya de retourner dans le monde des morts, refaisant les mêmes gestes que ceux qu'il fit lors de son premier voyage: il fit semblant de voir la harde de chevaux, de manger des baies, d'entrer dans la hutte, de reconnaître sa femme, et de manger la nourriture qu'elle lui avait préparé. Quand le soir tomba, la hutte, les feux, les gens et la femme de Coyote n'apparurent pas. Les gens et l'esprit de la mort n'apparurent jamais plus à Coyote.

Ce qui domine dans le déroulement de "Coyote et le Peuple de l'Ombre" semble être le fait de traverser des frontières ou, plus précisément, la transformation des frontières en seuils. On donne la possibilité à Coyote de faire un seuil de la frontière qui sépare la vie de la mort. Il est aidé par l'esprit de la mort, qui est analogue à l'esprit tutélaire décrit par Ake Hultkrantz comme accompagnant le chaman dans son voyage en état de transe dans le monde des morts. Une attention stricte aux directives de l'esprit de la mort est nécessaire si on veut faire aboutir la transformation, et d'abord, Coyote fait montre d'un inhabituelle responsabilité et d'une grande sagesse en faisant ce qu'on lui demande. Il rencontre une série de frontière secondaires dont beaucoup doivent être transformées ou traversées avant de pouvoir franchir la limite du monde des morts. Ces frontières secondaires -qui sont des frontières subliminales- constituent une représentation de la réflexion littéraire de la grande frontière mythique entre la vie et la mort. L'ouverture de la hutte, le sentier qui conduit au centre de la hutte et les feux qui y brûlent au bout, le feu qui sépare Coyote de sa femme pendant leur voyage de retour, les montagnes qui séparent les domaines des vivants et des morts, l'aube et le crépuscule qui limitent la perception du monde des morts qu'a Coyote sont toutes des images spécifiques qui participent au complexe mythique et littéraire et donnent sa substance et sa définition à cette frontière.

Le nombre culturel des Nez Percé est le cinq. Il signifie l'achèvement et s'applique aux groupes et aux actions, objets ou êtres vivants qui avancent vers ou ont atteint la perfection. Coyote doit appliquer son chamanisme sur cinq frontières secondaires avant de pouvoir entrer en contact avec la mort. Il y a des frontières de perception, et pour effectuer leur transformation Coyote doit s'approprier la rationalité clairement liminale de percevoir l'imperceptible. La horde de chevaux, les baies offertes par l'esprit de la mort, l'ouverture de la hutte, la présence de sa femme et la nourriture qu'elle a préparée pour lui sont des étapes successives qui doivent être négociées en accord avec les prescriptions rituelles données par l'esprit de la mort, et Coyote le fait admirablement. Chacune à leur tour, elles sont transformées en seuils quand il reconnaît leur existence en exécutant la réponse pantomimique requise. Pour achever la cinquième transformation, la frontière du monde des morts est elle-même transformée et Coyote peut entrer, mais seulement au coucher du soleil -le seuil qui relie le jour à la nuit- et il peut s'en aller chaque matin par le seuil de l'aube.

La manipulation par Coyote du phénomène liminal pour établir un point d'entrée dans le monde des morts est un modèle de chamanisme. Une frontière majeure est franchie en transformant rituellement les frontières qui la compose en seuil, et c'est la technique chamanique traditionnelle de soumission à la volonté d'un guide spirituel qui rend cela possible. Toutefois, une autre sorte de chamanisme intervient quand Coyote tente de ramener sa femme dans le monde des vivants. Les frontières rencontrées au retour sont plus physique que perceptives, et si elles doivent être transformées Coyote doit refréner son envie de toucher sa femme jusqu'à ce qu'elles soient toutes négociées avec succès. Une fois encore, le nombre de la perfection des Nez Percé est impliqué : cinq montagnes doivent être franchies pour réaliser pleinement le seuil qui permettra aux morts de revenir à la vie. Toutefois, Coyote finit par se comporter comme il le doit et viole le rituel de passage en se rapprochant de sa femme la nuit avant de franchir la cinquième montagne. Elle disparaît et ne peut terminer le voyage. La cinquième frontière n'est pas modifiée, et le seuil qui aurait relié la vie à la mort ne peut pas être créé. La femme de Coyote doit rester pour toujours dans le monde des morts et Coyote doit rentrer seul. C'est à ce moment là que les caprices du liminal sont déclenchés et que le bricoleur, par son manquement, est lui-même transformé de chaman déchu en chaman mythique et qu'un précédent mystérieux est instauré :

Quand l'esprit de la mort apprit la bêtise de Coyote il entra dans une grande colère. "Tu n'es que l'auteur de choses semblables! Je t'avais bien dit de ne pas faire de folies. Toi, Coyote, tu pouvais établir un pont entre la vie et la mort juste avant que n'apparaisse l'espèce humaine, mais tu as tout gâché et à cause de cela la mort est ce qu'elle est maintenant." (Phinney 285)

Le coyote Nez Percé ignore toujours le potentiel mythique de ce qu'il tente, et ses motivations, bien qu'enracinées dans les origines, sont aussi égoïstes que celles du Coyote wishram. Concupiscence incontrôlable et inattention des consignes autodestructrice sont le coeur véritable du Trickster, et pour que Coyote invoque le terrible et imprévisible pouvoir du liminal en le retournant contre sa propre nature liminale il n'y a qu'une question de temps. Curieusement, c'est le feu -certainement l'image la plus efficace dans 'Coyote et le Peuple de l'Ombre"- qui provoque ce renversement. D'une manière véritablement liminale, le feu se comporte simultanément comme une frontière et  un seuil. Implicitement, le feu projette les ombres qui permettent à Coyote de percevoir les formes de la mort:

Il vit qu'il était dans une très très grande hutte et que de nombreux feux brûlaient. Il vit les gens. Ils semblaient avoir la forme d'ombres... (Phinney 284)

Le feu souligne également les frontières qui séparent Coyote des morts installés dans la hutte:

Il longera les parois de la hutte entre les feux, allant çà et là pour parler avec les gens. (284)

Le feu est la barrière qui s'élève entre Coyote et sa femme lors de leur voyage de retour vers le monde des vivants. Ironie du sort, c'est par la lumière du feu que Coyote peut voir sa femme se matérialiser lentement. Sa concupiscence et son impatience s'éveillent et il brise la barrière du feu avant que ne soit achevé le rituel de passage. Une nouvelle frontière encore plus puissante s'installe entre les vivants et les morts -et elle ne peut plus être traversée.

Le feu est la dernière et la plus puissante des frontières, et toutes les transformations mineures peuvent se faire avant que celle-ci soit traversée. Quand la femme de Coyote se matérialise, le feu délimite et illumine sa transformation, mais par un étrange dessein, sa lumière excite la concupiscence renommée de Trickster, le précipitant dans un acte tragique et non intentionnel de création mythique. Dans la plupart des histoires, les frontières, le guide spirituel et le chaman agissent en harmonie imprévisible, mais quand la transformation finale approche Coyote est confronté à une frontière que sa nature de bricoleur le force à violer. La dualité de cette frontière -car le feu ne sépare pas seulement les vivants des morts ; il les fait se rejoindre par le moyen de l'ombre- suggère une complexité qui le situe dans une catégorie au-delà des images rencontrées auparavant. En effet, le feu est une construction symbolique de l'ensemble des frontières/seuils qui participent au récit de "Coyote et le Peuple de l'Ombre", et en tant que tel il est une métaphore du grand seuil qui marque la jonction entre la vie et la mort. La nature du feu est à la fois destructive et nutritive, fluide et infranchissable. De façon similaire la transition de la vie à la mort est triste mais nécessaire, car elle prévient le surpeuplement du monde des vivants et le passage ne peut se faire qu'en sens unique. C'est le sens de "à cause de cela la mort est ce qu'elle est maintenant." Le feu en est l'architecte, renforçant le caractère infranchissable du seuil qu'il représente en manipulant délibérément le chamanisme du Trickster. derrière chaque chose se trouve la force motrice et le projet insoupçonnable de la liminalité, déroutante dans sa complexité, consistante dans sa vacuité.

La liminalité elle-même devient une métaphore dans un autre conte Nez Percé, "Les deux Coyotes", reproduit ici dans son intégralité:

Deux Coyotes remontaient la rivière et atteignirent un grand promontoire. De là, ils virent les gens qui vivaient en dessous, près de la rivière. Alors les deux amis se dirent en même temps, "Passe devant, toi." Puis l'un d'eux dit, "Non. Toi, vas-y," et l'autre répondit "Non." Ils discutèrent et protestèrent pendant longtemps. Puis l'un d'eux dit, "Tu y vas le premier et ils finiront par te voir et ils diront : il y a un coyote. "Ils prendront la piste. [l'autre dit] "Je ne suis pas un coyote." [Le premier répond,] "mais tu es exactement comme moi. Nous sommes semblables en tout point. Nous sommes tous les deux des coyotes." [l'autre répond,] "Non, je ne suis qu'un autre." Et ils discutèrent ainsi.

Alors le deuxième dit au premier, "Tu y vas le premier." Il y avait une crête de laquelle les gens pouvaient voir tout ce qui se passait d'en bas. Quand il [le premier] coyote se mit en route, et franchit une petite crête, les gens en dessous dirent, "Il y a un coyote qui arrive de l'amont." Alors ils [les gens] sortirent et regardèrent le coyote s'approcher. "Tu vois?" dit-il. "Tu entends ce qu'il disent? Tu es un coyote". "Viens, toi aussi!" Dit-il. "Ils diront la même chose pour toi. Tu es un coyote." "D'accord. J'arrive" [dit l'autre], et il se mit en route lentement sur le sentier. Alors [les gens dirent], "Ah, encore un autre. Il y en a un autre." Alors il s'approcha du premier et dit : "Tu vois. Je ne suis pas un coyote. Je suis un autre." Ecoute, les gens disent que je suis un autre." c'est tout. (Aoki 17-19)

Cette courte et trompeusement simple histoire est dominée par un mouvement, les protagonistes venant de nulle part pour aller nulle part en particulier sur le bord d'une rivière. Dell Hymes pense que "voyager est vraiment la prémice fondamentale du cycle de Coyote", et il étudie le récit de coyote de Hiram Smith pour mettre en évidence que Coyote doit avoir voyagé "vers l'Est en longeant les gorges de la Columbia River". Trickster est une créature du mouvement, et celui-ci est souvent associé avec des rivières ou des routes, qui mythiquement peuvent être définies comme des frontières. Une rivière partage la terre, offrant parfois un seuil sous la forme d'un gué mais souvent, si elle est violente et que son courant est rapide, elle n'offre pas de possibilité de franchissement. Toutefois, Trickster ne parle jamais de la rivière comme d'une frontière ou d'un seuil. Il traverse symboliquement à travers le courant, suis les rives, -et traverse en amont dans le conte de Smith comme dans "Les deux Coyotes." Les barrières et les gués sont insignifiants, car ils appartiennent à la rivière de même qu'il est une créature du liminal, et qu'il n'a pas plus de moyen de contrôle sur le courant de la rivière que sur la puissance et les desseins de la liminalité.

La rivière dans "Les deux Coyotes" fonctionne comme une métaphore de la liminalité. La connexion symbolique entre l'eau et le fonctionnement liminal particulier du subconscient sont bien établis. Le comportement des tourbillons et des contre-courants dans la rivière est d'une similitude frappante avec le jeu complexe des frontières et des seuils dans une situation liminale, et la sculpture d'une paysage physique par le puissance de l'eau en mouvement est d'une force analogue à la transformation d'un paysage mythique par le phénomène de la liminalité. Le chamanisme du Trickster est un de ces phénomènes qui échappe finalement à son contrôle, même s'il semble pouvoir passer d'une rive à l'autre grâce à son pouvoir propre, ce pouvoir le mène là où il veut -même quand il semble s'opposer au courant.

Franchot Ballinger souligne la signification des "rôles socialement didactique et correcteur du Trickster amérindien", et met en garde contre l'imposition de métaphores qui ajoute "des couches superflues de paradoxe à un personnage déjà paradoxal". L'approche post-moderne de Gerald Vizenor suggère de porter la plus grande attention possible au chaos vivant du "discours narratif" dans les récits de Coyote plutôt qu'à la structure et au "jeu de langue limité" des sciences sociales. Toutes les analyses des littératures orales amérindiennes qui se rapportent aux systèmes métaphoriques euro-américain ne peuvent être regardé que comme incomplètes et parfois, non appropriées. Trickster est un personnage aux multiples facettes qui prête à des interprétations multiples et souvent disparates si on les donne en pâture sans explication. La métaphore de la rivière dans "Les deux Coyotes" est tentante pour une telle "dissertation sur Coyote", mais elle sert en fait à articuler le paysage symboliquement dans lequel et à travers lequel Trickster invoque, prend des poses et joue. Elle chante ses limites, et ainsi, peut-être le définit.

C.G. Jung écrit que "l'unité de la nature de la psyché repose au milieu, exactement comme l'unité vivante de la cascade apparaît dans la connexion dynamique du haut et du bas." Wadjunkaga, le Trickster winnebago règne finalement à un niveau de l'autre monde qui se situe entre le Créateur de la Terre et le Monde des vivants, et Coyote voyagera toujours dans les confins et dans le courant de la rivière. Le Trickster amérindien est un personnage du seuil et de l'unité. Il pratique un étrange chamanisme qui, pour tout ce qu'il bricole, dessine en définitive le haut et le bas. Simultanément et sans intention, il crée une harmonie entre les mondes et fournit des règles du jeu pour maintenir cette harmonie.

Les êtres humains sont établis le long d'une berge de la rivière; ils regardent et ils commentent.

traduction Manuel Van Thienen

 

 

 

 

Les notes et les références bibliographiques en anglais sont disponibles sur simple demande au siège de la revue.

liminal: psychologie: qui concerne le seuil ou le départ de quelque chose. Subliminal qui ne dépasse pas le seuil de la conscience. LAROUSSE