La conception amérindienne de l'être humain

extrait de: Pour une autohistoire amérindienne

par

Georges E. SIOUI

Les valeurs amérindiennes essentielles

Le portrait d'une culture est la représentation des idées qui ont le plus d'importance pour un peuple. La hiérarchie des priorités se nomme échelle des valeurs; la culture est donc, fondamentalement, affaire de valeurs.

Si l'on veut comprendre les valeurs qui ont motivé un peuple dans ses rapports avec un autre peuple ou une autre civilisation, il est essentiel de saisir les valeurs respectives des nations en présence. Ainsi deviennent possibles un respect des motifs et une reconnaissance de la dignité de ces peuples. Bruce G. Trigger affirme:

Les différences entre les sociétés de grande et de petite taille sont suffisamment importantes pour empêcher l'expérience et le jugement personnel d'un historien de comprendre, sans autre aide, les idées et les valeurs qui faisaient partie du mode de vie de l'Amérindien avant la venue des Européens. A moins que l'historien ne soit capable d'obtenir autrement une connaissance suffisante des croyances et des valeurs des gens qu'il étudie, il ne peut évaluer les sources européennes qui constituent les principaux témoignages que nous ayons au sujet de ces peuples. N'ayant pas cette connaissance, il lui est également impossible de transcender les préjugés et les limitations de ses sources et de les évaluer avec la rigueur nécessaire au traitement de tout matériel écrit. C'est précisément parce que la plupart des historiens n'ont pas cette connaissance que l'amérindien ne prend pas vie dans leurs écrits, peu importe l'honnêteté ou la sympathie de l'historien à leur égard. Le dilemme de l'historien est donc l'inexistence d'une technique qui lui permettrait de comprendre les façons de voir de l'Amérindien, même s'il n'a pas laissé d'archives écrites. (Les enfants d'Aataensic. cf Sur le dos de la Tortue N°15)

Ce chapitre vise à faire comprendre la perception des sociétés amérindiennes quant aux moyens qui ont traditionnellement permis leur survivance culturelle, dans le double but d'infirmer les thèses au sujet de leur disparition inévitable et de faire découvrir que la tradition amérindienne, orale et écrite, peut inspirer la création de nouvelles techniques et pallier l'absence "d'archives écrites". Comme le suggère Trigger, l'imposant bagage de mythes et de préjugés de l'historien euro-américain moyen l'empêche de voir en l'Amérindien moderne, un "autrement" où, loin d'un, laboratoire de papiers, il pourrait imaginer les formules susceptibles de faire de l'ethno-histoire (méthode interdisciplinaire relative à l'histoire des "ethnies") une science sociale majeure.

L'autohistoire amérindienne

En 1974, l'historien torontois Donald B. Smith écrivait, en conclusion de son ouvrage Le "sauvage".

Si nous voulons dépeindre de façon réaliste le passé des autochtones, il est indispensable de connaître en détail leurs croyances et leurs coutumes. Quand ils ont laissé peu ou pas de document écrits, il faut tenir compte de leur tradition orale. Les historiens doivent s'initier à la fois aux traditions et aux documents et connaître les hommes autant que les archives.

L'autohistoire amérindienne est une approche éthique de l'histoire et elle est basée sur deux prémisses. La première est qu'en dépit du mode d'appropriation du territoire par les Européens, les valeurs culturelles de l'Amérindien ont davantage influencé la formation du caractère de l'Euro-Américain que les valeurs de ce dernier n'ont modifié le code culturel de l'Amérindien, puisque ce dernier n'a pas quitté son milieu naturel. La seconde est que l'histoire n'a pas encore compris que l'étude de la persistance des valeurs essentielles amérindiennes, à l'aide du témoignage de l'Amérindien lui-même, est plus importante quant au caractère social de la science historique que les analyses si souvent faites des transformations culturelles, intéressantes certes du point de vue technique, mais de portée sociale trop souvent négligeable. Ben Kroup, anthropologue au service de l'Etat de New York, exprime très bien la responsabilité du professionnel "qui vit de l'interprétation des cultures autochtones": Les archéologues, les gens des musées, la plupart des historiens semblent être orientés vers les objets et les documents -ils ne traitent habituellement pas avec des gens "en chair et en os." Plus loin, il ajoute qu'il n'a pas appris "des consultants [sénécas] les choses qui intéressent habituellement les anthropologues, comme les déterminants culturels, les relations entre systèmes traditionnels, les chants, les danses, etc. [mais qu'il a appris] ce qui est probablement plus important, les valeurs, les idéaux, les buts des Iroquois conscientisés d'aujourd'hui [...] L'histoire ne vaut pas la peine d'être écrite si elle n'est pas mise en relation avec les réalités actuelles. En fait, elle ne peut être écrite ainsi. La création -l'écriture- de l'histoire ne peut divorcer des espoirs, des craintes et des problèmes contemporains. L'Amérique dominante a tellement à apprendre des Six-Nations [...]Si jamais nous faisons face à la réalité de notre "contact" avec les Iroquois depuis trois siècles et demi, nous pouvons avoir une chance, en tant que civilisation.»

On conçoit d'emblée que, du point de vue autochtone, la persistance des valeurs essentielles est plus importante que le changement, tout comme, du point de vue non autochtone, l'intérêt a toujours été d'étayer le mythe de la disparition des Amérindiens. Cependant, si l'on accepte les deux prémisses de notre approche historique, on peut percevoir combien, sur les plans historique et social, il est essentiel de savoir qui est l'Amérindien et ce qu'il peut continuer d'apporter au non-Amérindien.

L'examen de la tradition philosophique amérindienne permet de constater la persistance, la vivacité et l'universalité des valeurs essentielles et propres à l'Amérique. Avec cet outil de conscientisation de la société non-autochtone, il sera possible de démontrer que, si l'histoire doit être sensible aux besoins de la société, elles doit également s'attacher à étudier et à dégager ce qui est salutaire à la société dominante, plutôt que de poursuivre le discours au sujet des cultures « primitives » mortes ou moribondes. Ce genre d'histoire est socialement irresponsable, inutile et trompeur. L'histoire ainsi faite est comme une coquille sans son contenu animal: elle a pour sujet la matière et non la pensée.

En résumé, l'Amérindien pense qu'il a changé, comme tout bien sûr se transforme, mais qu'il est toujours lui-même. Sa vision est restée la même: il a toujours le même respect pour la terre et celle-ci éveille infiniment plus sa sensibilité que, par exemple, la guerre des étoiles pour laquelle il n'a pas la moindre admiration.

L'Amérindien est naturellement porté à réfléchir sur l'ordre de la vie (le Cercle) et le but des choses. Il ne voit pas l'histoire comme un sens que l'homme peut conférer à la vie; l'Amérindien accepte plutôt le sens de la vie qui est la liberté de chaque être. Il croit que les hommes ne font pas la vie, mais que c'est la vie qui fait les hommes. Pour l'Amérindien, la théorie de l'évolution signifie l'empire de l'homme sur le temps; l'histoire telle qu'elle a été imposée à l'Amérindien représente un refus de l'étranger de le laisser accomplir sa vision. Tenter de comprendre la vie, c'est en suivre le mouvement; se préoccuper de n'enregistrer que les "faits" pour s'en souvenir, c'est préférer la stagnation au mouvement et le profane au sacré.

 

L'universalité des valeurs amérindiennes

Comme le reconnaît le grand amérindianiste québécois Rémi Savard dans son ouvrage Destins d'Amérique, "la véritable dimension américaine, à laquelle nous convient encore aujourd'hui les peuples issus de ce continent, n'est ni anglaise, ni française, ni indienne, ni inuit; elle tient dans la notion autochtone de Grand Cercle, selon laquelle le respect obsessif de la spécificité de chaque chaînon devient la condition indispensable au maintien de l'ensemble. Nous n'avons plus le choix; c'est dans cette Amérique-là qu'il faut songer sérieusement à débarquer enfin.»

Ce qui fait la force singulière de la philosophie amérindienne, est la capacité de toutes les nations amérindiennes de s'entendre quant à l'idée de l'unité et de la dignité de tous les êtres. L'Amérindien, lorsqu'il se recueille pour prier, adresse une salutation à tout l'univers. Cela lui permet de reconnaître sa place dans la création, c'est-à-dire, comme l'explique un chef spirituel onondagué, que "nous ne sommes pas ceux qui dirigent; nous devons fonctionner ensemble afin de survivre. Nous sommes assis. (lorsque nous nous assemblons ) avec le Grand Cercle universel de la vie. Nous sommes tous égaux, la vie est toute égale."

La vie sous toutes ses formes est respectée par l'Amérindien. Chez les nations des Prairies, l'officiant de la suerie rituelle rend hommage aux pierres rougies au feu, au moment où on les amène de la tente à suer par une porte réservée: "Merci, parentes sacrées, pour avoir aidé vos frères humains à se purifier au contact des forces éternelles Continuez maintenant votre existence pendant que nous, vos parents reconnaissants, vivons. Merci, parentes sacrées." Okute, un sage Sioux, expliquait en 1911: "Quand un homme -médecine dit qu'il parle aux pierres sacrées, c'est parce que de toutes les substances du sol, elles sont celles qui apparraissent le plus souvent dans les rêves et qui peuvent communiquer avec les hommes."

Si, d'autre part, l'attitude révérante des autochtones américains face aux animaux peut être une indication de leur reconnaissance du caractère précieux de la vie humaine, témoignons de la scène suivante.:

L'ancien Alexander Henry se souvient de ce qui se passa après qu'il eût tué une ourse en état d'hibernation: "L'ourse étant morte, tous mes assistants (amérindiens) s'approchèrent et tous, mais particulièrement ma vieille mère (adoptive ojibwé), [...] prit sa tête dans ses mains, la caressant et la baisant plusieurs fois, lui demandant mille fois pardon parce que nous lui avions enlevé la vie, l'appelant leur parente et grand-mère et la suppliant de ne pas mettre la faute sur eux, puisque c'était vraiment un Anglais qui lui avait infligé la mort."

Quant au monde des esprits, l'homme sacré ojibwé Peter Ochees insiste pour que les âmes soient traitées et vues comme des parentes, tout simplement. La reconnaissance d'un monde où règnent les esprits est spontanée chez l'Amérindien et c'est un exercice normal de son esprit que de communiquer avec ce monde, qui lui est également parent. "L'Indien d'Amérique, écrit Calvin Martin, vivait plus ou moins dans un monde que l'on appellerait mythique." "Il me semble, continue plus loin cet historien, que le texte entier de cette histoire [de l'Amérindien]  -tout au long de ses 500ans- doive être rédigé de façon à y inclure cette perspective cosmologique [...] si l'on veutcomprendre un tant soit peu le comportement indien.» En conclusion, l'auteur dit: "Dans notre effort pour le trouver, [l'Indien, tel qu'il se définit lui-même, ainsi que le monde], nous discernerons peut-être une autre signification à cette terre. Dans un sens très concret, la signification du Nouveau Monde attend toujours qu'on la découvre."

Le témoignage de l'Amérindien, de son affection pour la terre, est universel. Dans toutes les régions des Amériques, à toutes les époques, ce ne sont que les mots qui changent. L'expression se fait d'autant plus émue qu'est imminent le danger de se voir enlever ses terres, ou de les voir détruites. Le chef et orateur sioux Luther Standing Bear, au début des années 1900, fait écho au sentiment de tous ses frères autochtones des Amériques:

Le Lakota [Sioux] était empli de compassion et d'amour pour la nature. Il aimait la terre et toutes les choses de la terre, et son attachement grandissait avec l'âge. Les vieillards étaient -littéralement- épris du sol et ne s'assoyaient ni ne se reposaient à même la terre sans le sentiment de s'approcher des forces maternelles. La terre était douce sous la peau et ils aimaient à ôter leurs mocassins et à marcher pieds nus sur la terre sacrée [...]Le sol apaisait, fortifiait, lavait et guérissait. [...]

C'est pourquoi les vieux Indiens se tenaient à même le sol plutôt que de rester séparés des forces de vie.

Ces relations qu'ils entretenaient avec tous les êtres sur la terre, dans le ciel ou au fond des rivières, étaient un des traits de leur existence.

[...] Le vieux Lakota était un sage. Il savait que le coeur de l'homme éloigné de la nature devient dur; il savait que l'oubli du respect dû à ce qui pousse et à ce qui vit amène également à ne plus respecter l'homme. Aussi maintenait-il les jeunes gens sous la douce influence de la nature.

 

La persistance des valeurs amérindiennes

Pour ne pas idéaliser la société amérindienne, il convient, avant d'exposer le détail des valeurs qui découlent de la conception, chez les autochtones américains, d'une confraternité universelle, de faire ressortir une différence fondamentale entre les sociétés amérindiennes et les sociétés européennes qui s'implantèrent dans le Nouveau Monde. Le sociologue et historien Denis Delâge, dans son ouvrage Le pays renversé, fait cette distinction importante entre les deux types de civilisation:

La guerre (tel que l'a remarqué un Huron en visite en France) n'est plus uniquement à l'extérieur, elle est entre Français, l'ennemi est à l'intérieur. Alors que pour les Hurons tous les membres de la tribu font partie du nous collectif, tel n'est pas le cas pour les Français où le supplice, en incarnant l'omnipotence du roi, a pour fonction d'inculquer peur et résignation aux classes dominées. Au-delà de l'apparente similitude entre la torture des deux côtés de l'Atlantique, le choix des victimes de même que toute la symbolique du rituel renvoient à des fonctions tout à fait différente.

Cette idée rejoint la description que fait Pierre Clastres de la nature du pouvoir coercitif dans les sociétés "historiques":

[...] le pouvoir politique comme coercition ou comme violence est la marque des sociétés historiques, c'est-à-dire des sociétés qui portent en elles la cause de l'innovation, du  changement, de l'historicité. Et l'on pourrait ainsi disposer les sociétés selon un nouvel axe: les sociétés à pouvoir politique non coercitif sont les sociétés sans histoire, les sociétés à pouvoir politique coercitif sont les historiques. Disposition bien différente de celle qu'impose la réflexion actuelle sur le pouvoir, qui identifie sociétés sans pouvoir et sociétés sans histoire. C'est donc de la coercition et non de la politique que l'innovation est le fondement.

La coercition et la guerre, comme le notent ces deux auteurs, sont virtuellement absentes des sociétés naturelles. Les Amérindiens, bien qu'ils ne s'infligent jamais un grand tort dans les "guerres" entre nations ou tribus distinctes, ne connaissent pas une paix constante ni universelle avec leurs frères humains. Les conflits existent et les ennemis se traitent parfois avec une cruauté extrême. Cependant, à l'intérieur d'une même nation, les sentiments d'amour du prochain, de respect et de solidarité sont à la hauteur des commandements dictés par la loi du Cercle sacré des relations. Toutes les vertus humaines rattachées au concept de parente sont illustrées de façon noble et digne d'admiration. Cette admiration est d'ailleurs un leitmotiv dans les récits de tous les observateurs européens des premiers temps du contact, d'un Christophe Colomb à un Martin Frobisher. Les mots manquent pour exprimer la bonté, la générosité, voire la charité toute chrétienne de ces peuples, capables de confondre n'importe quel Européen; bien sûr, on déplore invariablement avec compassion que Dieu ne se soit pas encore fait connaître d'eux.

Le jésuite Le Jeune, en 1648, résumait ainsi une admiration que ne pouvaient contenir de nombreux Européens des premiers temps de l'histoire du contact:

Il semble que l'innocence bannie de la plupart des Empires et des Royaumes de l'Univers, s'est retirée dans les grands bois où habitent ces peuples; leur nature a je ne sais quoi des Bontés du Paradis terrestre devant que le péché n'y entrât; leurs exercices n'ont rien du faste, ni de l'ambition, ni de l'avarice ni des plaisirs qui corrompent nos villes. Depuis que le Baptême les a faits disciples du Saint Esprit, ce Docteur se plaît avec eux, il les enseigne loin du bruit des barreaux et des Louvres, il les fait plus savants sans livres, que ne l'ont jamais été tous les Aristotes avec leurs grands volumes.

A l'intérieur de sa société qui souvent est une confédération de sociétés, l'Amérindien incarne de façon réelle toutes les vertus personnelles et sociales si généralement attribuées au "bon Sauvage". En particulier, il a un très haut respect de la personne et de toutes les formes de vie, il est tempérant, pudique, fidèle à sa parole, honnête, zélé pour le bien commun, courageux dans l'épreuve jusqu'à l'héroïsme. Il veille strictement au respect des morts et à la protection des faibles. Il est généreux envers les étrangers qu'il cherche spontanément à intégrer à sa famille étendue. Il est poli, n'interrompt pas, ne se met jamais en colère, respecte hautement la liberté individuelle. Bref, il est en tout point un être civilisé, éduqué par la nature elle-même et surtout, il démontre une aisance et une assurance infinies face aux valeurs de sa société. En somme, les attributs du "méchant Sauvage" ne sont applicables à l'Amérindien que lorsqu'il se venge d'un groupe social qui ne fait -temporairement, puisqu'une paix est toujours réalisable- pas partie de ses réseaux de communication et d'échange, c'est à dire ses ennemis, jamais nombreux. Ce que Marshall D. Sahlins rapporte de l'attitude du Bochiman s'applique intégralement à l'autochtone américain: "La pire chose est de ne pas faire de présents. Si des gens ne s'aiment pas, mais que l'un fasse un présent que l'autre doive accepter, cela crée une paix entre eux. Nous donnons ce que nous avons. C'est notre manière de vivre ensemble." Des Indiens, Wraxall rapporte encore cet aphorisme:  "Le commerce et la paix sont pour nous une seule et même chose."

La société amérindienne est extrêmement serrée; chaque individu reçoit l'attention et l'affection qu'il requiert. Tous ont une place égale dans le cercle social et protègent avec une même dévotion la sécurité et la qualité sociales qu'ils en retirent. Aussi la trahison est-elle généralement, à part la sorcellerie, la seule offense passible de la peine de mort. "Dans ce pays, écrit dans les années 1740 le jésuite Charlevoix, tous les hommes se croient également hommes; et dans l'homme, ce qu'ils estiment le plus, c'est l'homme. Nulle distinction de naissance, nulle prérogative attribuée au rang, qui préjudicie au droit des particuliers; point de prééminence attachée au mérite, qui inspire l'orgueil et qui fasse trop sentir aux autres leur infériorité."

Très tôt dans l'histoire du contact des civilisations amérindienne et européenne, les autorités européennes s'alarmèrent, sans jamais pouvoir y remédier, devant l'attrait qu'exerçait le mode de vie libre et sans contrainte de l'Amérindien, sur l'esprit des Blancs. En 1685, le gouverneur de la Nouvelle-France devait, à son grand regret, écrire à Seignelay, son supérieur en France: "On a cru prendant très longtemps que de domicilier les sauvages près de nos habitations était un très grand moyen d'enseigner à ces peuples à vivre comme nous et comment s'instruire dans notre religion. Je vois, Monseigneur, que le contraire s'est produit parce ce qu'au lieu de les familiariser avec nos lois, je vous assure qu'ils nous communiquent avec force tout ce qu'il y a de pire en eux et qu'ils absorbent de même, tout ce qu'il y a en nous de mauvais et de vicieux."

A la fin du XVII°  siècle, un chef micmac fait part au jésuite Le Clercq de son opinion sur les Français en ces termes: "Il n'y a pas un Indien qui ne se considère pas comme plus heureux et plus puissant que les Français." Les récits et les relations des Européens de toutes les époques depuis leur découverte du Nouveau Monde abondent en témoignages d'Amérindiens qui expriment leur foi dans leur vision culturelle, centrée sur le développement de l'humain, ainsi que leur manque presque absolu de confiance dans la morale européenne.

Le peuple inuk (esquimau) donne l'exemple d'une nation qui, pour survivre dans son Grand Nord, a donné au Cercle sacré de la vie le maximum de sa signification. DE façon caractéristique, les Inuit pratiquent les vertus sociales dans leur plus complète expression. Leur grande cordialité envers les étrangers et leurs mécanismes culturels d'intégration de ceux-ci à leur société sont le reflet d'une confiance illimitée en leurs propres valeurs. Un auteur inuk inconnu nous livre une anecdote vécue dans le Nord du Québec, qui illustre de façon intéressante l'attitude de son peuple, fier, difficilement impressionné par des considérations matérielles extérieures à sa conception philosophique. Un avion atterrit dans un village du Nord du Canada. C'était la première fois que nos gens en voyaient un. Les membres de l'équipage ou le pilote de l'avion achetèrent beaucoup de fourrures de nos gens et l'un d'eux voulut acheter l'avion puisqu'il avait beaucoup [de peaux] à vendre. Le pilote lui dit: "Même si tu l'achètes, tu ne seras pas capable de le piloter parce que tu n'en as même jamais vu un auparavant." L'Inuk lui répondit: "Si tu es capable, moi aussi." C'est, conseille l'auteur à son peuple, cette attitude que nous devons toujours avoir. Vous voulez devenir Premier ministre? Vous le pouvez. Vous voulez devenir un astronaute, un champion dans votre sport préféré? Vous le pouvez."

L'homme rouge, expliquait en 1824 le chef sénéca Red Jacket à un missionnaire, ne connaissait pas le malheur jusqu'à ce que l'homme blanc vînt; aussitôt que les hommes blancs eurent traversé les grandes eaux, ils voulurent notre pays et en échange ils nous proposaient toujours de prendre part à leurs querelles religieuses. Red Jacket ne peut être l'ami de tels hommes. S'ils [les Indiens] étaient élevés par les hommes blancs et apprenaient à travailler et à lire comme eux, cela ne ferait qu'aggraver leur situation [...] Nous sommes peu nombreux et faibles, mais nous vivrons longtemps et heureux si nous nous accrochons à notre pays et à la religion de nos pères.

A l'opposé des Européens et des habitants d'autres continents qui quittèrent et continuent de quitter en grand nombre leur pays d'origine pour venir vivre sur le sol de l'homme rouge, l'histoire ne rapporte aucun cas d'Amérindien qui aurait délaissé volontairement son continent. La conscience de l'attachement et de la relation unique des Amérindiens avec leur terre est à la source de leur remarquable confiance en leurs valeurs. La grande majorité des nations amérindiennes entretiennent la croyance ferme que le progrès, tel que l'entendent les civilisations dominantes, qui fait de l'homme un seigneur dé conscientisé de la création, aura un jour une fin que l'Amérindien aura alors la responsabilité de retransmettre aux autres peuples de la terre un mode social basé sur la compréhension du Cercle. Abraham Burnstick, homme sacré cri-assiniboine de l'Alberta, parle d'une prophétie précolombienne que lui a transmise son grand-père:

Viendra un autre peuple d'au-delà de l'eau salée, qui enlèvera leurs terres aux peuples amérindiens et qui, au moyen d'un breuvage, essaiera d'effacer leur pensée. Les ancêtres disaient que ce breuvage était du sang de serpent. Ils savaient que les Amérindiens accepteraient de cet étranger cette boisson et qu'ils mourraient en grand nombre, au point de presque s'éteindre, mais que dans un temps futur, peu après que les machines transporteraient les hommes dans le ciel, l'autochtone redonnerait à l'étranger le néfaste breuvage et recommencerait à marcher droit, à penser correctement et à jouer dans le monde, un rôle digne et très bénéfique. Nous sommes rendus à ce temps.

En 1970, les chefs spirituels hopis révèlent ainsi leur conception de leur rôle planétaire à une compagnie d'exploitation minière qui procède à la destruction d'une importante partie des terres hopies et navajos:

Nous, les authentiques et traditionnels chefs religieux reconnus comme tels par le peuple hopi, détenons une autorité totale sur toutes les terres et vies contenues dans l'hémisphère occidental. Cette charge nous fut confiée en vertu de notre connaissance du sens de la nature, de la paix et de l'harmonie, telle que notre peuple l'a reçue de Massau'u [...] Aujourd'hui, les terres sacrées où vivent les hopis sont profanées par des hommes qui cherchent du charbon et de l'eau dans notre sol, afin de créer plus d'énergie pour les villes de l'homme blanc. On ne doit pas permettre que cela continue [...] Le Grand Esprit a dit de ne pas prendre à la terre, de ne pas détruire les choses vivantes. Le Grand Esprit, Massau'u, a dit que l'homme devait vivre en harmonie et maintenir une terre bonne et saine pour tous les enfants à venir.

Lors d'une conférence de l'Organisation des Nations Unies tenue à Genève en 1977, au cours de laquelle des délégués amérindiens traditionalistes exposèrent au monde le contenu homogène et salutaire de leur philosophie et de leurs prophéties, l'homme sacré Wallace Black Elk résuma en ces termes les sentiments exprimés par ses frères amérindiens: "Mais même s'il reste une seule petite chance de ramener les êtres humains à vivre selon la voie rouge qui est la bonne, nous saisirons cette chance et nous éduquerons nos peuples et les Américains et tous les peuples du monde. C'est pour cela que nous venons en Europe, pour éduquer et rééduquer les gens pour qu'ils reviennent aux instructions originelles."

A la même conférence, les chefs spirituels de la Hodenosaunee (la maison longue iroquoise) font ainsi leur intervention au nom du monde naturel:

L'espèce humaine est aujourd'hui confrontée à la question même de sa survie. Le mode de vie connu sous le nom de civilisation occidentale s'engage sur un chemin de mort où sa propre culture n'a pas de réponses viables. Confronté à la réalité de leur propre capacité destructrice, ils ne peuvent qu'aller de l'avant vers des zones de destruction encore plus efficaces.

[...] La majeure partie du monde plonge ses racines dans le monde naturel, avec ses traditions, qui doit prévaloir si nous voulons développer des sociétés réellement libres et égalitaires.

[...] Il faut que les peuples qui vivent sur cette planète en finissent avec le concept étroit de libération de l'homme et qu'ils commencent à voir que la libération doit être étendue à l'ensemble du monde naturel. Ce qu'il faut, c'est la libération de toutes les choses qui entretiennent la vie -l'air, les eaux, les arbres- toutes les choses qui entretiennent la trame sacrée de la vie.

[...] Nous pensons que les peuples originaires de l'hémisphère ouest peuvent continuer à contribuer au potentiel de survie de l'espèce humaine.

[...] Les peuples originaires traditionalistes détiennent la clef du renversement de l'engrenage de la civilisation occidentale qui promet un avenir inouï de souffrance et de destruction. La spiritualité est la forme la plus élevée de conscience politique. Et nous, peuples originaires de l'hémisphère ouest, faisons partie dans le monde des détenteurs encore vivants de ce type de conscience. Nous sommes ici pour transmettre ce message.

 

La vigueur de la conscience amérindienne

Plusieurs traits psychologiques fondamentaux de l'Amérindien ont été forcément supprimés de son comportement ordinaire. Cependant, ces traits demeurent sous-jacents dans sa mentalité et conditionnent de façon prédominante l'expression de son caractère, de même qu'ils en déterminent la nature. Cela est dû à deux facteurs. Le premier est l'attachement, simple et normal, aux valeurs ancestrales. Le second, plus déterminant, est la conscience évidente et propre à l'Amérindien que les habitudes culturelles rattachées à ces valeurs ont été supprimées d'une façon dénuée de toute forme de logique ou de justice. Cela, selon nous, explique également la conscience singulière de l'Amérindien du devoir de demeurer essentiellement lui-même, en même temps que la persistance d'un portrait idéologique particulier. Comme l'exprime le chef onondagué Oren Lyons, être Indien d'Amérique n'a, au fond, rien à voir avec les supposées caractéristiques matérielles ou physiques des antiques Indiens:

Nous avons perdu nos vieilles coutumes, mais les principes qui nous guident ne sont pas vieux: la paix n'a rien de vieux, la justice n'est pas vieille, l'équité n'est pas vieille, c'est ce à quoi tout le monde aspire [...]Ces choses sont à nous [...] La vieillesse est dans l'esprit d'une personne, dans l'éducation qu'elle a reçue. Nous sommes des gens de notre époque. Je n'ai pas à m'excuser de porter ces vêtements aujourd'hui, parce que c'est ce que je porte. C'est la Hodenosaunee ici même et maintenant. Personne ne s'attend à voir le président des Etats-Unis avec une perruque blanche.

John Mohawk, professeur d'histoire à l'Université de Buffalo, parle lui aussi de la perception cristallisée que les Blancs ont des Amérindiens: "[Les plus grands spécialistes de notre histoire] ont dit que nous sommes les descendants des Iroquois [...], que nous avons cessé d'exister théoriquement en 1784 ou 1789 [...], que nous sommes maintenant inadéquats en quelque sorte [...], que la culture indienne existe maintenant dans un globe de verre.» Il ajoute: "Notre culture est brillante. Notre peuple peut communiquer beaucoup d'informations au monde et montrer comment un peuple peut se mouvoir avec succès."

Jean Raphaël, un sage montagnais, ancien chef de la nation de Mashteuiatsh au Lac Saint-Jean, commente en termes généraux l'attitude responsable des Amérindiens chasseurs du Nord, face à l'environnement et aux animaux: "Ils [les Amérindiens] avaient très soin de la nature [...] Nous n'avons jamais détruit comme ça se voit aujourd'hui par les non-Indiens [...] J'aimerais beaucoup enseigner à tous ces gens comment protéger, conserver la nature, cultiver les territoires de chasse." Puis, pour décrire le caractère profond de l'Amérindien, Raphaël nous fait un récit de certains épisodes de sa vie qui évoquent ce que dut être la fondation de ce qui devint le Canada. Au sujet des paroisses qu'il vit fonder et bâtir, ce sage dit que l'élan naturel des Amérindiens fut d'aller aider les "pauvres défricheurs". L'Indien à toujours été généreux", ajoute-t-il, révélant ainsi son sentiment personnel à propos de son peuple.

Quant à la persistance de la culture amérindienne, Raphaël affirme que "l'Indien continuera toujours de s'identifier comme Indien." Les langues amérindiennes reprennent de la vigueur. En un mot, tant que l'Indien sera en Canada, il restera Indien : ça ne chagera pas. [...] L'Indien est un fondateur du Canada [...] Le caractère de l'Indien est un peu rare : il est toujours prêt à donner. Il a toujours eu le coeur de rencontrer pour aider [l'autre, quel qu'il soit]."

En parlant de la vitalité de la société autochtone, lors d'une danse qui regroupait plusieurs villages de son île de Vancouver natale, l'écrivain, acteur et peintre George Clutesi dit:

En mon temps, nous sommes venus très près de disparaître de notre propre sol [...] Beaucoup d'entre nous [de nos village] sur toute la côte ouest de l'île de Vancouver sont devenus très faibles en mon temps, et ce fut en partie à cause du fait que nous avons oublié nos chants et nos danses durant très longtemps. Jusqu'en 1949, ces formes d'expression culturelle étaient illégales et nous sommes heureux que ces lois aient été révoquées [...] Nous commençons [maintenant] à nous connaître les uns les autres beaucoup mieux qu'en ce temps là.

Les nations de l'Est et du Nord expriment elles aussi aujourd'hui, dans leur musique, leur poésie et leurs arts en général, une conscience très vive de leur amérindianité. Le poète et penseur montagnais (innu) Armand Collard trouve les métaphores pour exprimer la pensée historique contemporaine du peuple amérindien:

Toi, vieux frère [Amérindien] et ta soeur la nature, vous vivez sur cette partie du continent que l'on appelle Amérique du Nord depuis des temps immémoriaux.

Te rappelles-tu un temps très lointain, à l'aube du monde: toi et ta soeur vous étiez libres de vivre une vie saine que tu appréciais beaucoup.

[...]

Mais un jour, quelque chose se produisit, d'autres personnes vinrent s'ajouter à cette famille très unie.

[...] Ils arrivent, s'approprient, détruisent. Tout cela se fait si vite que tu n'as pas le temps de réagir, alors tu subis.

Il est très facile de comprendre que, pour toi, cela puisse paraître inconcevable.

Aujourd'hui, ces étrangers veulent te faire croire que c'est toi l'étranger.

N'oublie jamais que cette terre que tu foules l'a été par tes pères.

[...]

Ils t'approchent pour te [faire] miroiter un avenir artificiel [compensations financières] qu'ils te proposent en échange de la mère la terre.

[...] marche la tête haute car tu es souverain, mon frère innu.

Le poète et chansonnier micmac Willie Lawrence Dunn a livré en 1967 sa version autochtone de l'hymne national canadien:

O Canada, notre terre et notre foyer

Pendant cent mille ans nous avons foulé tes sables;

Le coeur triste, nous t'avons vu volé et dépouillé

De tout ce qui faisait ta fierté.

 

Pendant qu'on coupait les arbres,

Nous avons été écartés et mis dans les prisons.

O Canada, jadis libre et glorieux,

O Canada, nous sympathisons avec toi

Ô Canada, nous demeurons debout pour te protéger.

 

Eléonore Sioui, une autre poétesse de la nation huronne-wendate, nous fait entendre bien clair le message planétaire de son peuple:

Les hurons sont riches

[Oukihouen Wendat]

 

En l'Amérindien

Sont contenus

Les larmes, les sourires et les cris

De l'âme de la terre-mère

Parce qu'enfanté par elle

Fécondée du soleil

Dans un bruissement de l'Esprit

Encerclant ses frères

Dans sa re-naissance.

 

Le phénomène de renaissance de la pensée autochtone américaine est présent sur tout le continent et encore plus peut-être en Amérique centrale et en Amérique du Sud, où plusieurs pays ont une population majoritairement autochtone. C'est un phénomène dont l'ampleur croît proportionnellement au développement de la conscience écologique à l'échelle planétaire.

Le groupe musical autochtone Taki Ongoy, en Argentine, reprend une théorie péruvienne des années 1560 qui prône la supériorité morale et annonce le réveil de la pensée autochtone traditionnelle, après une période de léthargie sous l'emprise de la religion espagnole. Dans leur chanson intitulée Taki Ongoy, le groupe réaffirme:

Ils nous ont déjà enlevé la terre et le soleil,

Notre richesse et notre identité,

Il ne leur manque plus que de prohiber nos larmes

Pour nous arracher même le coeur.

 

Crie avec moi, crie Taki Ongoy,

Que notre race revive par ta voix,

Crie avec moi, Taki Ongoy,

Parce que notre Amérique est indienne et qu'elle est du soleil.

 

Le Conseil mondial des peuples indigènes (CMPI), dans un article récent de son périodique officiel, résume ainsi la position amérindienne face à la célébration que prépare l'Espagne pour marquer le cinquième centenaire de la venue de Christophe Colomb en Amérique:

Les médias espagnols nous informent des somptueux préparatifs du gouvernement de ce pays, à l'approche de l'année 1992.

Nous ne voulons pas gâcher leur fête? Ce que nous réclamons, c'est le respect de nos morts, du moins par des actes qui s'accordent avec la vérité historique. Nous réclamons que leur "aide" au développement ne vienne pas augmenter la misère qui est notre lot depuis 500 ans.

Nous formons une société qui possède une histoire et qui reconnaît l'évolution inévitable des choses et des peuples. La Conquête est une réalité qui a déjà fait verser suffisamment de larmes et de sang. La présence européenne sur le continent dit américain est un fait historique irréversible; il ne sert à rien de nier ce qui existe.

Cependant, une célébration qui revêt les ruines de parures de gala, qui campe dans les cimetières des décors de fête et qui prétend bander les yeux et bâillonner la vérité à coups de dollars est une offense  sur laquelle aucun avenir ne pourra être construit. Nous ne pouvons pas retourner vivre à Tenochtitlàn ou à Saksayhuaman, mais il nous est toutefois possible d'élever un monument à la justice et de construire notre avenir sur la reconnaissance de la vérité. Une telle façon de célébrer serait plus durable.

Dans les jungles amazoniennes du Brésil, où certaines tribus amérindiennes ne portent encore aucun vêtement et préfèrent toujours chasser à l'arc, il est aussi question de renaissance de la conscience autochtone. Un anthropologue brésilien, récipiendaire en 1978 du prix international pour la promotion de la compréhension humaine, révélait l'année suivante que "le phénomène le plus important apparu au cours des cinq dernières années est la capacité de certrains groupes tribaux de défendre  leurs intérêts face à l'État et de s'organiser en unités plus importantes qui dépassent les limites tribales, en vue de créer une identité engendrée par une sorte de panindianisme, fondé lui-même sur le leadership indigène, soit qu'il existe déjà, soit qu'on lui donne naissance."

Ce mouvement est demeuré vigoureux. Tout récemment, en février 1989, les Kayapoos, de l'Amazonie brésilienne, dans leur effort pour bloquer la construction d'un immense barrage, ont mis sur pied ("deleur propre initiative") une rencontre historique qui réunit 500 représentants de 38 nations autochtones, en plus d'une centaine d'équipes de reportage venant de 40 pays. Ils démontrent ainsi une conscience écologique et politique de haut niveau, ainsi qu'une singulière autonomie face aux médias. "Pendant longtemps, disent les amérindiens dans une lettre lue au cours de cette réunion, l'homme blanc a agressé notre pensée et l'esprit de nos anciens. il doit maintenant cesser. Nos territoires sont le lieu sacré de notre peuple, demeure inviolable de notre Créateur.»

Cette réunion sans précédent de ces nations autochtones fut, selon la revue brésilienne Afinal, "beaucoup plus qu'une protestation contre l'érection du barrage de Belo Monte sur [le grand détour de] la rivière Xingu. Elle est venue appuyer le refus catégorique et inquiet face au complexe hydro-électrique qui prévoit la construction de sept usines dans la région d'ici l'an 2010, entraînant des effets négatifs et directs pour sept peuples indigènes déjà dégoûtés par les tragédies de Tucurui, Balbina et Itaipu."

Conclusion

Quant au discours, la technique de l'autohistoire amérindienne est fondée sur la prémisse que l'étude de la philosophie amérindienne comporte une dimension dynamique distinctive et représente, comme le pense Bruce G. Trigger, "une source pour la compréhension de la condition humaine, qui étaye celle de la culture dominante et qui pourrait, avec le temps, représenter une valeur d'adaptation pour toute la société." De plus, cette technique tient pour acquis que la science historique ne peut en aucun cas -au risque de reproduire sous d'autres formes les préjugés qui l'ont caractérisée toute les fois qu'elle a voulu traiter des sociétés sans tradition écrite- procéder en faisant abstraction des idées et des sentiments des gens qui forment aujourd'hui ces sociétés. Cette affirmation est importante puisqu'elle signifie que le chercheur non autochtone est incapable ou moins capable que le chercheur ou le traditionaliste amérindien d'appréhender les schémas culturels propres aux sociétés amérindiennes. De fait, tel est le sentiment de presque tous les Amérindiens à l'égard de toute personne venant de l'extérieur et qui n'a pas été "naturalisée" à leur façon.

Par contre, notre approche auto historique reconnaît également au point de départ que la substance  didactique qui doit être livrée s'adresse à la société dominante non amérindienne. A partir du moment où les spécialistes autochtones et non autochtones s'entendent sur ce principe, ils doivent aussi reconnaître que le spécialiste non autochtone possède naturellement, quant à lui, une capacité supérieure de savoir comment, dans quelle mesure et à quel rythme sa propre société doit être exposée à ce contenu didactique. Il est donc possible de définir l'éthique d'un juste partage des responsabilités et des prérogatives qui incombent à chacun des membres de cette équipe inter culturelle. La technique de l'autohistoire est aussi une tentative pour susciter des stratégies d'action inter culturelle qui donneraient à notre société, considérée dans son ensemble, le pouvoir d'utiliser l'immense richesse que recèle la connaissance de l'histoire et de la philosophie amérindiennes.

Si aucune évaluation historique juste ou satisfaisante ne semble être venue de l'extérieur (hétérohistoire), la seule source qui demeure est l'autovision ou l'autohistoire; il s'agit d'une technique qui vise à établir, grâce à un ensemble varié de sources et de catégories d'informateurs, les traits culturels constants d'un ou de plusieurs peuples culturellement apparentés. Une telle méthode devrait servir de base à l'établissement d'une nouvelle histoire conforme à l'image d'eux-mêmes que les hommes ont ou devraient toujours avoir eue.

Le but visé par la méthode d'autohistoire amérindienne est d'aider l'histoire à réparer le dommage qu'elle a traditionnellement causé à l'intégrité des cultures amérindiennes. L'histoire amérindienne doit être fondée, quant à sa méthodologie, sur la délimitation et la reconnaissance de son territoire idéologique et de sa philosophie propre, compte tenu des facteurs suivants:

L'absence -l'éradication- de la grande majorité des données spatiales et temporelles qui auraient pu nous amener à une connaissance et à une compréhension des mécanismes sociaux et culturels des sociétés amérindiennes;

l'incapacité naturelle des histoires coloniales de comprendre d'autres schèmes culturels et sociaux et donc d'incorporer à leur discours une dimension éthique valable, gage d'harmonisation des perceptions et des rapports entre les sociétés dont elles traitent;

la nécessité de la présence et de l'engagement des gens dont les traditions sont étudiées, dans l'interprétation de leur histoire;

la spécificité culturelle et géographique, par rapport aux autres continents.

Quand les valeurs proprement amérindiennes -américaines- auront été exposées et reconnues, elles serviront de lignes directrices pour la définition du nouveau champ historique de l'histoire amérindienne. A partir de la reconnaissance de l'être amérindien, toutes les données écrites, qui ont jusqu'ici servi à la société dominante pour faire "l'histoire des Amérindiens", devront être revues et ré interprétées. Aucune utilisation de ces sources ne pourra être faite tant que la question "qui est l'Amérindien?" restera sans réponse.

Dans l'histoire que nous faisons, l'Amérindien, au lieu du marchepied de la "vraie civilisation" en Amérique, devient le guide insoupçonné de ses visiteurs blancs, vers sa propre civilisation, plus vraie et plus humaine. Cette culture a, lentement mais de façon ininterrompue, transformé et continue de transformer les vues et les attitudes de toutes les autres civilisations, parce qu'elle a raffiné le concept de l'interdépendance et de la confraternité de tous les êtres (et non seulement des êtres humains) à son plus haut degré.