Je me souviens d'avoir découvert les grandes plaines du nord à la fin du printemps. Sur les pentes, les prairies étaient couvertes de fleurs sauvages bleues et jaunes, et je voyais la plaine en contre-bas, calme, ensoleillée, s'étendant à perte de vue. Tout d'abord, le regard ne distinguait rien sinon la terre formant un tout insondable. Puis, peu à peu, de petits détails se dessinaient dans l'immensité -troupeaux, rivières, bosquets- et chacun était un être parfait en termes de distance, de silence et d'âge. Oui, pensais-je, je vois en ce moment la terre comme elle est vraiment, et plus jamais je ne verrai les choses comme je les vis auparavant.


 

 

Un matin, sur les grandes plaines du Wyoming, je vis plusieurs pronghorns dans le lointain. Elles se déplaçaient très lentement en s'éloignant de moi et étaient quasiment invisibles dans les hautes herbes jaunes et brunes. Elles flânaient dans leur propre univers sauvage comme si rien ne pouvait les mettre en fuite. Je me souvins alors avoir un fois vu la course d'un cerf effarouché; la cocarde blanche de sa croupe semblait suspendue, une fraction de seconde, à l'apogée de chacun de ses bonds effrénés: comme une suite d'éclats solaires se détachant sur les montagnes pourpres.


 

 

Il y avait toujours des chiens autour de la maison de ma grand-mère. Certains n'avaient pas de nom et vivaient comme ils l'entendaient. Ils faisaient partie du lieu sans y appartenir. Les anciens leurs prêtaient peu d'attention, mais ils auraient été peiné, je pense, s'ils étaient partis.


 

 

Je connais les araignées. Elles tracent des chemins dans la poussière des plaines. Vous les voyez et vous vous demandez où elles mènent. Ils paraissent très anciens et peu fréquentés comme s'ils menaient tous à des maisons abandonnées. Des bêtes traversent ces chemins: des scarabées, des sauterelles, des vipères cornues, des tortues. Le soir, de temps en temps, passe une tarentule, toujours plus grosse qu'on se l'imagine, lente, brun foncé, couverte de longs poils poussiéreux. Ils sont crochus à leur extrémité: ils s'arrêtent et partent de travers.


 

 

Je suis allé un jour, avec mon père et ma grand-mère, voir le paquet Tai-me. Il était suspendu au moyen d'une bande de toile à la fourche d'un petit arbre cérémoniel. Je fis une offrande -une chemise rouge vif- et ma grand-mère pria à haute voix. Il semblait que nous étions là depuis longtemps. Je n'avais jamais été en présence de Tai-me auparavant -et je ne le fus plus depuis. Une grande sainteté régnait partout dans la pièce, comme si un ancien y était mort ou un enfant y était né.


 

 

Mammedaty était un peyote man  et on le remarquait à un collier de haricots, un bâton et un hochet perlés, un sifflet en os d'aigle et un éventail en plume d'oiseau aquatique. Il vit ce que tout le monde ne peut pas voir. Une fois, une grosse pluie provoqua une crue de la Washita et le torrent de Rainy Mountain enfla et l'épaula. Mammedaty se rendit au torrent, près du confluent, pour s'y baigner. Et, alors qu'il s'y trouvait, l'eau s'agita étrangement autour de lui; lentement d'abord, puis rapidement, en vagues hautes et puissantes. Il y eut un tremblement souterrain terrifiant, et Mammedaty sortit de l'eau et s'enfuit à toutes jambes. Plus tard, il y retourna. Il y avait un immense amoncellement de branchage dans les bosquets de la berge et les traces d'un gros animal se dirigeant vers l'eau.


 

 

Il y a des alouettes et des cailles sur les terrains découverts. Un jour, tard dans l'après-midi, je flânais parmi les pierres tombales dans le cimetière de Rainy Mountain. Les ombres s'allongeaient; le ciel était rouge intense et la terre ocre semblait embrasée par le soleil couchant. Un court instant; à ce moment précis de la journée, règne un profond silence. Rien ne bouge, et il ne viendrait à l'idée de personne de faire le moindre bruit. Il se passe quelque chose dans les ombres. Tout est ralenti pour faire une pose afin que le soleil puisse prendre congé de la terre. Soudain, l'appel perçant du lynx, et le monde entier sursaute.


 

 

Quand mon père était enfant, un vieil homme avait l'habitude de venir chez Mammedaty pour le saluer. C'était un vieil homme maigre, aux cheveux tressés; son âge et son allure impressionnaient. Il s'appelait Cheney et fabriquait des arcs. Mon père me raconta que chaque matin, Cheney peignait son visage ridé, sortait de chez lui et priait à haute voix pour que le jour se lève. Je vois cet homme comme s'il était encore là. J'aime le regarder prier. Je sais où il est et où va sa voix: sur les herbes ondulantes et là où le soleil se lève sur la terre. En ce lieu, à l'aube, le silence est palpable. Il est froid, limpide et profond comme l'eau. Il s'empare de vous pour ne plus vous lâcher.


 

 

Un matin, mon père et moi marchions dans Medecine Park en longeant un petit troupeau de bisons. Le printemps était avancé et beaucoup de bisonnes avaient de jeunes veaux. Tout près de nous, un veau était allongé dans les hautes herbes; il était rouge-orangé, avec cette beauté délicate qu'ont les vies nouvelles. Nous nous approchâmes, mais soudain, la mère se trouva en travers de notre route; sa lourde tête sombre baissée, elle nous regardait, furieuse. Puis elle vint vers nous. Nous tournâmes les talons et courûmes aussi vite que nous le pouvions. Elle renonça rapidement à nous poursuivre, et je pense que nous ne fûmes jamais en danger. Cette matinée de printemps était belle et pénétrante et nos coeurs battaient vite. Nous comprîmes alors ce que signifiait d'être vivant.


 

 

Il y a longtemps de cela, une boîte emplie d'os se trouvait dans la grange et j'avais l'habitude d'aller la regarder. Un jour, quelqu'un a dû la voler. Ces os étaient ceux d'un cheval que Mammedaty appelait Little Red. C'était un petit bai, c'est tout ce qu'on pouvait en dire, mais il était le plus rapide de la contrée; les Blancs comme les Indiens venaient de fort loin pour que leurs meilleures bêtes se mesurent au cheval rouan, et il ne perdit jamais une seule course. J'ai souvent pensé à ce cheval rouan. Et un jour, je compris pourquoi un homme pouvait s'émouvoir au point de conserver les os du cheval -et un autre les voler.


 

 

Il y avait un grand chaudron en fonte chez ma grand-mère, près du porche sud. Il était lourd et impossible à déplacer, c'est du moins ce que je pensais quand j'étais enfant, je ne pouvais pas concevoir que quelqu'un eut assez de force pour le soulever. Je ne sais pas d'où il était venu car il avait toujours été là. Il sonnait comme une cloche quand on le frappait, et au bout des doigts, on pouvait sentir longtemps chanter le métal. On s'en servait pour récupérer l'eau de pluie avec laquelle nous lavions nos cheveux.

 

Traduction MVT