L'homme est fait de mots

N. Scott Momaday

Je veux essayer ce matin de rassembler quelques idées. Et par cette démarche, j'espère montrer quelque chose au sujet de la nature des relations entre le langage et l'expérience. Il me semble que, d'une certaine manière, nous sommes tous faits de mots; que notre existence la plus essentielle consiste en langage. C'est l'élément dans lequel nous pensons, rêvons, agissons, dans lequel nous vivons notre quotidien. Il n'y a pas d'autre moyen d'exister sinon à partir du principe de la dimension verbale.

Dans l'une des discussions d'hier, on posa la question

La réponse, bien sûr est qu'un Indien est l'idée qu'un homme donné a de lui-même. Et c'est une idée morale, car elle justifie la façon dont il réagit face aux autres hommes et au monde en général. Et cette idée, pour être réalisée complètement doit être exprimée.

Je veux maintenant dire un certain nombre de choses en ce qui concerne cette dimension morale et verbale dans laquelle nous vivons. Je veux dire un certain nombre de choses sur des sujets comme l'écologie, l'art de raconter et l'imagination. Laissez-moi vous raconter une histoire:

Une nuit, une chose étrange arriva. J'avais achevé d'écrire la plus grande partie de The Way to Rainy Mountain 1, sauf l'épilogue. J'avais couché sur le papier le dernier des anciens récits Kiowa et composé à la fois les commentaires historiques et autobiographiques qui l'accompagnaient. J'avais la sensation d'être à bout de souffle, d'avoir dit tout ce qui était en moi sur  ce sujet. Le manuscrit était posé devant moi, dans la lumière. Court, c'est vrai, mais complet ou presque. J'avais écrit le deuxième des deux poèmes qui charpentent ce livre. J'en avais écrit le dernier mot comme il fallait. Et malgré cela, il manquait l'avant dernier texte. Je me remis à écrire.

Pendant les premières heures d'après minuit, au matin du 13 novembre 1833, il sembla que le monde allait toucher à sa fin. Soudain, le calme de la nuit fut rompu. Il y avait de brillants éclats de lumière dans le ciel, une lumière si intense qu'elle éveilla les gens. Avec la vitesse et l'intensité d'une chute de pluie, des étoiles tombaient de l'univers. Certaines étaient plus brillantes que Venus; on dit de l'une d'elles qu'elle était plus grosse que la lune. Je voudrais faire comprendre que cet événement, la chute des étoiles en Amérique du Nord, cette explosion de météore qui se produisit il y a 137 ans, est parmi les plus récents événements du calendrier Kiowa. Ce phénomène ancien est imprimé si profondément dans l'imagination des Kiowas que l'on s'en souvient comme s'il était une partie de la mémoire collective de la tribu. « La mémoire vivante »  écrivis-je et la tradition orale qui la transcende, furent réunis un jour et pour toujours dans la personne de Ko-Sahn». Il me sembla éminemment juste pour moi, après tout, de traiter avec cette vieille femme. Ko-Sahn est parmi les plus vénérables personnes que j'aie jamais connu. Elle parla et chanta pour moi un après-midi d'été, en Oklahoma. C'était comme un rêve. Quand je suis né, elle était déjà vieille et elle était une jeune fille quand mes grands-parents vinrent au monde. Elle était assise parfaitement immobile, recueillie. Il ne semblait pas possible que tant d'années -un siècle- soient si concentrées, si distillées. Sa voix était un murmure, mais elle ne faiblissait jamais. Ses chants étaient tristes. Elle évoqua le passé, retraçant à la perfection le long fil de sa vie. Elle évoqua la jeune fille qu'elle avait été, sauvage et pleine de vitalité. Elle évoqua la Danse du Soleil:

C'était une vieille, très vieille femme. Elle avait quelque chose sur le dos. Les enfants sortaient pour voir. La vieille femme portait un sac plein de terre. C'était une terre sableuse particulière. Celle qu'il faut dans la hutte de sudation. Les danseurs doivent danser sur la terre sableuse. La vieille femme tenait une pelle dans la main. Elle se tourna vers le Sud et tendit ses lèvres. C'était comme un baiser, et elle commença de chanter:

  Nous avons apporté la terre.

  C'est maintenant le moment  de jouer.

Aussi âgé que je sois, j'ai toujours envie de jouer. C'était le commencement de la Danse du Soleil.

A cette époque, j'étais plongé dans mon livre, complètement absorbé dans l'acte d'écriture. Je m'étais projeté par la pensée hors de la pièce et hors du temps. J'étais là, avec Ko-Sahn, dans l'Oklahoma, au mois de Juillet. Nous riions ensemble facilement, j'avais le sentiment de la connaître depuis toujours. d'avoir tout connu d'elle. Je ne voulais pas la laisser partir. Mais j'arrivais au terme de mon travail. J'écrivis, presque à contre coeur, les dernières phrases:

Tout ceci, et plus encore, était une quête, un cheminement sur la route menant à la Montagne de Pluie. Ko-Sahn est probablement morte aujourd'hui. Parfois, dans la quiétude de l'après-midi, je pense qu'elle doit s'émerveiller, en rêvant de ce qu'elle était. Peut-être que dans son rêve, elle devient cette vieille pourvoyeuse de terre sacrée, cette ancêtre qui, vieille comme elle, a toujours envie de jouer? Et en esprit, quelquefois, peut-être voit-elle la chute des étoiles?

Souvent je me suis assis et j'ai regardé ces mots sur la page, essayant de comprendre le vide qui était en moi depuis. Les mots ne semblaient pas vrais. J'avais de la peine à croire qu'ils avaient une signification, qu'ils avaient quoi que ce soit à voir avec un sens. Presque par désespoir, j'allais feuilleter les derniers paragraphes, puis revenais au texte précipitamment. Mes yeux tombaient sur le nom de Ko-Sahn. Et tout à coup, tout paraissait se rapporter à ce nom. Le nom semblait humaniser toute la complexité de la langue. Soudainement, oui, je comprenais la magie des mots et des noms. Ko-sahn, disais-je, KO-SAHN.

C'est alors que cette ancienne, cette vieille femme borgne, Ko-Sahn jaillissait du langage et se tenait devant moi, sur la page. J'étais stupéfait. Elle semblait s'attribuer totalement ce qui arrivait.

J'étais en train d'écrire sur vous, répliquais-je, en balbutiant.

Non, dit-elle. Et elle ricanait, pensais-je. Puis elle continua. Tu m'as bien imaginée, c'est ainsi que je suis. Tu as imaginé ce que je rêve, et je l'ai fait. J'ai vu tomber les étoiles.

Mais tout ceci n'est qu'imagination, protestai-je,  Il me sembla que j'étais très grossier, mais je ne pouvais pas me maîtriser. Elle paraissait comprendre.

 répondit-elle. Je ne suis pas dans cette pièce, petit-fils, et tu n'y es sûrement pas, toi non plus.»

Je crois comprendre ce que vous voulez dire, dis-je humblement. Je me sentis réprimandé à raison.

Je ne sais pas, répondit-elle. Il y eut un temps où je pensais être la plus vieille femme sur la terre. Tu sais, les Kiowas vinrent dans le monde à travers une bûche creuse. Les yeux de mon esprit les a vu émerger, un par un, de l'orifice de la bûche. Je les ai vu très distinctement; j'ai vu comment ils étaient habillés et comme ils étaient heureux de voir le monde autour d'eux. J'ai dû y être. Et j'ai du prendre part à cette ancienne migration des Kiowas du Yellowstone au Plaines du Sud, au bord de la Big Horn, et j'ai vu les falaises rouges du canyon de Palo Duro. J'étais avec ceux qui campaient dans les Wichita Mountains quand tombèrent les étoiles.

 

Oui, je crois bien, répliqua-t-elle. puis elle se retourna lentement, hocha la tête une fois, et s'éloigna dans les mots que j'avais écrit. Je m'imaginai alors que j'étais seul dans la pièce.

Je pense, qu'une fois dans sa vie, un homme doit se concentrer sur la mémoire de la terre. Il doit, dans son expérience, se hisser jusqu'à un paysage précis, pour le contempler d'autant d'angles différents que possible, pour s'interroger sur ce qu'il voit, pour y arrêter son regard. Il doit pouvoir imaginer qu'il le touche de ses mains à chaque saison et écouter les sons qui en jaillissent. Il doit imaginer les créatures qui sont là et tous les mouvements subtils dans le vent. Il doit se souvenir des lueurs du matin et de toutes les couleurs de l'aube et du crépuscule.

Les Wichita Mountains saillent sur les plaines du Sud en une longue ligne irrégulière et s'étendent d'est en ouest. Elles sont de terre rouge, et de roche ni rouge ni bleue mais d'un rare mélange des deux comme les plumes de certains oiseaux. Elle ne sont pas aussi élevées ni puissantes que les montagnes du Far West, et elles ont une relation différente avec la terre qui les entoure. On ne doit pas croire qu'elles sont différentes ou encore moins qu'elles ont une existence distincte des plaines. Si vous essayez de penser à elle abstraitement, elles perdent leur apparence de montagnes. Elles sont par excellence une expression de la grandeur du paysage, plus parfaitement organique que quiconque pourrait l'imaginer. Voir ces montagnes de la plaine est une chose; voir la plaine des montagnes est autre chose encore. Je suis monté au sommet du Mont Scott et j'ai vu la terre en dessous, courbée dans le grand cercle du ciel. Le vent court toujours tout contre les pentes, et il y a des moments où vous pouvez l'entendre les dévaler comme de l'eau dans les torrents.

Ici se situe le noeud d'un vieux commerce. Il y a cent ans, les Kiowas et les Comanches voyageaient en partant des Wichitas Mountains, dans toutes les directions, à la recherche de mauvais coup et de plantes médicinales, de chevaux et d'otages. Parfois ils partaient pour des années, mais ils revenaient toujours, parce que la terre était en eux. C'est un lieu consacré, et encore aujourd'hui il y a quelque chose du désert en lui. Le gibier est protégé dans ces montagnes. Des animaux paissent dans les vastes pâturages ou, plus près, s'abritent dans l'ombre des bosquets: des antilopes et des daims, des longhorns et des bisons. C'est là, disent les Kiowas, que le premier bison vint au monde.

La butte herbeuse jaune qu'on appelle La Montagne de Pluie s'étale à une faible distance de là, du nord à l'ouest. Là, sur le flanc ouest, se trouvent les ruines d'une vieille école où ma grand-mère alla, jeune fille sauvage vêtue de peau et de perles pour apprendre à lire et à compter en anglais. C'est là qu'elle est enterrée.

Je m'intéresse à la façon dont un homme regarde un paysage et se l'approprie dans son sang et son esprit. Parce que cela arrive, j'en suis certain, dans le cours normal d'une vie. Personne ne vit entièrement coupé de la terre; une telle coupure est inimaginable. Nous devons tôt ou tard avoir des relations avec le monde qui nous entoure - et je pense tout particulièrement au monde physique; pas seulement dans la manière dont il nous apparaît de prime abord à travers nos sens, mais aussi comme il est perçu plus intensément dans la lente ronde des saisons et des années. Et nous devons en arriver à des relations morales. Il n'y a pas d'alternative, je crois, si nous voulons atteindre et maintenir notre humanité; parce que notre humanité doit être constituée autant d'éthique que d'idéal pratique de préservation. Et cela est vrai tout particulièrement ici et maintenant. Nous, américains, avons besoin aujourd'hui plus que jamais - et sûrement plus que nous le croyons- d'imaginer qui nous sommes, ce que nous sommes en respectant la terre et le ciel. Je parle essentiellement d'une action de notre pensée, et du concept d'une éthique du territoire américain.

Il est sans aucun doute plus difficile d'imaginer en 1970 le paysage de l'Amérique telle quelle était, disons en 1900. Toute notre expérience en tant que nation durant ce siècle a été un rejet de l'idéal pastoral qui nourrit tant la littérature et l'art du dix-neuvième siècle. Un des effets de la Révolution Technologique a été de nous couper de nos racines terriennes. Nous sommes devenus des déracinés, je crois; nous avons souffert d'uns sorte de dislocation psychique en terme de temps et d'espace. Nous sommes peut-être parfaitement certain de la façon dont nous sommes en relation avec le supermarché et la prochaine pause café, mais je doute qu'aucun de nous sache comment il est en relation avec les étoiles et les solstices. Notre sens de l'ordre naturel s'est endormi et à perdu ses attaches. Comme le désert lui-même, notre instinct a périclité comme nous avons oublié de penser vraiment à ce qu'il était. Et cependant je crois qu'il est possible de formuler une éthique du territoire - une notion de ce qu'il est et doit être dans notre vie quotidienne - et qui plus est, je crois qu'il est absolument nécessaire d'aboutir à cela.

Il semblerait à priori qu'une éthique du territoire est quelque chose d'étranger, ou du moins en sommeil, chez la plupart des Américains. La plupart d'entre nous avons développé une attitude d'indifférence face au territoire. Ma propre expérience me dit combien il est difficile de se rendre compte de ce qu'implique une telle attitude.

Ko-sahn pouvait se souvenir du lieu de naissance de ma grand-mère. C'était là, dit elle en montrant un arbre, et cet arbre était exactement le même que des centaines d'autres qui poussaient dans le large lit de la rivière Washita. Je ne pouvais rien voir qui indiqua que quelqu'un avait été à cet endroit, avait prononcé ne serait-ce qu'un seul mot ou effleuré l'arbre de ses doigts. Mais dans sa mémoire, Ko-sahn pouvait voir l'enfant. Je pense qu'elle devait se souvenir de la voix de ma grand-mère, parce qu'elle sembla écouter et entendre pendant un grand moment. Il y avait là une chaleur immobile et lourde; je sentais que des fantômes se rassemblaient ici.

Et dans la mémoire du peuple, Ko-sahn avait vu tomber les étoiles. Pour elle il n'y avait pas de différence entre l'expérience individuelle et l'expérience du peuple; il n'y avait de plus aucun obstacle entre le mythique et l'historique. Ils étaient tous deux fondus dans le même souvenir, celui du territoire. Ce paysage, dans lequel elle avait vécu des centaines d'années, était le dénominateur commun de toutes les choses qu'elle connaissait et avait toujours connues -et sa connaissance était immense. Ses racines s'enfonçaient profondément dans la terre, et de ces profondeurs elle tirait assez de force pour se dresser sans faiblesse face aux forces du hasard et du désordre. Elle tirait de là la nourriture de l'intelligence comme celle du mystère. La chute des étoiles n'étaient pas pour Ko-sahn un phénomène isolé ou accidentel. Elle était personnellement grandement impliqué dans le terrible choc de lumière qui eut lieu dans le ciel nocturne. Parce qu'il restait encore à l'imaginer. Elle devait finalement le considérer avec des mots; Elle devait se l'approprier et l'intégrer à sa compréhension de l'univers. Et lorsqu'elle parlait de la Danse-du-Soleil, c'était une expression essentielle de sa relation avec la vie de la terre, du soleil et de la lune.

A travers Ko-sahn et son peuple, nous avons toujours eu l'exemple d'un profond regard éthique sur le territoire. Il peut nous en apprendre beaucoup. Il est certain que cette éthique est latente en nous. Je crois qu'il est temps de la réactiver. Il est temps pour nous, Américains, de revenir à une compréhension morale de la terre et de l'air. Nous devons vivre en accord avec le principe d'une éthique du territoire. Sinon nous ne pourrons plus vivre du tout.

L'écologie est peut-être le sujet le plus important de notre époque. Je ne peux pas penser à une issue dans laquelle l'Indien aurait  plus d'autorité ou un plus grand intérêt. S'il est une chose qui nous distingue vraiment des autres, c'est certainement notre regard sur et pour le monde naturel.

Mais permettez-moi de revenir à l'art de conter.

J'ai sûrement joué un rôle dans cette ancienne migration des Kiowas de Yellowstone au Plaines du Sud, parce que j'ai vu l'antilope bondir dans les hautes herbes près de la rivière Big Horn, et que j'ai vu les forêts fantômes dans les Black Hills. J'ai vu une fois les falaises rouges du canyon de Palo Duro. J'étais avec ceux qui campaient dans les Wichita Mountains quand tombèrent les étoiles. Vous êtes très vieille, dis-je, et vous avez vu beaucoup de choses. Oui, je crois bien, répliqua-t-elle. puis elle se retourna lentement, hocha la tête une fois, et s'éloigna dans les mots que j'avais écrit. Je m'imaginai alors que j'étais seul dans la pièce.

Qui est le conteur? Qui raconte l'histoire? Qui a-t-il dans l'obscurité qui se conçoit comme vivant? Qui a-t-il à rêver et à rapporter? Que se passe-t-il quand moi ou quiconque utilise la force du langage sur l'inconnu?

Ce sont les questions qui m'intéressent le plus.

S'il existe une hypothèse absolue derrière mes pensées de cette nuit, c'est celle ci: Nous sommes ce que nous pensons. Notre véritable existence consiste en notre façon de nous imaginer. Notre meilleure destinée est d'imaginer, en fait, totalement, qui, quoi et ce que nous sommes. La plus grande tragédie qui puisse nous arriver est d'être sans imagination.

Ecrire, c'est enregistrer la parole. Afin de considérer sérieusement le sens de la langue et de la littérature, nous devons d'abord considérer le sens de la tradition orale.

Voici une ou deux définitions qui pourront vous être utiles. Permettez-moi de poser quelques questions de base et quelques tentatives de réponse:

(1) Qu'est-ce que la tradition orale?

La tradition orale est ce processus par lequel les mythes, les légendes, les récits, et le savoir d'un peuple sont formulés, communiqués, et préservés dans la langue par la parole orale, par opposition à l'écrit. Ou encore, c'est un recueil de ces choses.

(2) En se référant au contenu de la tradition orale, quelle est la relation entre l'art et la réalité?

Dans le contexte de ces remarques, la contenue de la tradition orale suggère certaines particularités de l'art et de la réalité. L'art, par exemple... implique une dimension orale qui est fondée nettement sur des considérations telles que la mémorisation, l'intonation, l'inflexion, la précision de l'énoncé, la concision, le rythme, la mesure, et l'effet dramatique. Par dessus tout, le mythe, la légende, et le savoir, en accord avec notre définition de ces termes, implique un ordre de réalité distinct et détaché du reste. Nous sommes confrontés ici, non pas tant avec une représentation précise de l'actualité , qu'avec une création de l'expérience imaginative.

(3) Comment concevons nous la langue? Que sont les mots?

Pour nous, les mots sont des sons audibles, inventés par l'homme pour communiquer ses pensées et ses sentiments. Chaque mot a un contenu conceptuel, parfois ténu; et chaque mot communique des associations de sentiments. La langue est le moyen par lequel les mots procède à la formulation du sens et de l'émotion.

(4) Quel est la nature du conte? Quels sont les buts et les possibilités de cet acte?

Le conte est de nature créative et imaginative. C'est un acte par lequel l'homme s'efforce de réaliser ses capacités à découvrir, comprendre et éprouver du plaisir. C'est aussi un moyen dans lequel il s'investit et se préserve au niveau des idées. L'homme raconte des histoire pour comprendre son expérience, autant que cela se puisse. Les possibilités du conte sont précisément celles de comprendre l'expérience humaine.

(5) Quelle relation y a-t-il entre ce qu'un homme est et ce qu'il dit -ou entre ce qu'il est et ce qu'il pense être?

Cette relation est à la fois ténue et complexe. D'une manière générale, l'homme a marié l'être vivant et la langue, et là seulement. l'état d'être humain est une idée, une idée que l'homme a de lui-même. C'est seulement quand il est inclus dans une idée, et que l'idée se réalise dans la langue, que l'homme peut prendre possession de lui-même. Dans notre structure particulière de référence, cela revient à dire que l'homme parachève la réalisation de son humanité dans un art et une production de son imagination telle que  la littérature -et j'utilise le terme littérature2 dans son sens large. C'est, il faut le reconnaître un point de vue moral sur la question, mais la littérature est elle même un point de vue moral, et une vision de la morale.

Maintenant, revenons en à la chute des étoiles. Et permettez-moi d'adopter un nouvel angle de vision face à cet événement -permettez-moi cette fois-ci d'agir d'une manière légèrement différente:

Cet hiver de 1833, les Kiowas campaient à Elm Fork, un bras de la Red River à l'ouest des Wishitas Mountains. L'été précédent, ils avaient subi un massacre perpétré par les Osages, et Tai-me, la poupée sacrée et la médecine la plus puissante de la Danse-du-Soleil avait été volée. Jamais dans l'histoire de leurs migrations depuis le nord, et dans l'évolution de leur culture des plaines, les Kiowas n'avaient été plus vulnérables et désespérés. La perte de Tai-me était une profonde blessure psychologique. Dans le froid petit matin du 13 novembre un météore explosa au dessus de l'Amérique du Nord. Les Kiowas furent réveillés par la lumière stérile des météorites, et ils sortirent au dehors terrifiés par la lumière du faux jour.

L'année de la chute des étoiles est, je l'ai déjà dit, parmi les plus récentes choses entrées dans le calendrier Kiowa, et elle est toujours présente dans la mémoire Kiowa. Il y avait une signification symbolique dans ce ciel de novembre. Avec la venue de l'aube véritable, commença alors un nouvel âge sombre pour le peuple Kiowa; la dernière culture qui s'était développée sur ce continent commença son déclin. Quatre années après la chute des étoiles, les Kiowas signèrent leur premier traité avec le gouvernement; vingt ans après, quatre grandes épidémies de variole et de choléra détruisirent plus de la moitié d'entre eux; et en moins d'une génération, leur chevaux leur furent enlevés et les troupeaux de bisons furent massacrés et laissé à pourrir sur les grandes plaines.

Vous comprenez ce qui arrive quand l'imagination se surimpose sur les événements historiques? Elle devient un récit. le tout est plus profondément chargé de sens. Les Kiowas terrifiés, quand ils eurent repris possession de leurs moyens, imaginèrent vraiment que la chute des étoiles était symbolique de leur existence et de leur destinée. Ils se l'expliquèrent en se référant à ce souvenir effroyable. Ils se l'approprièrent, le recréèrent, le façonnèrent en une image d'eux mêmes - ils l'imaginèrent.

C'est seulement au moyen de cet acte qu'ils purent supporter ce qui leur arriva par la suite. Aucune défaite, aucune humiliation, aucune souffrance n'était au-delà de leur pouvoir de supporter, parce que rien n'était dépourvu de sens. Ils pouvaient se dire,  L'imagination du sens des événements n'allait pas plus loin, peut-être, mais c'est tout ce qu'ils possédaient, et cela suffisait à les soutenir.

Un de mes écrivains préférés, Isak Dinesen, dit ceci:  peut supporter tous les chagrins si on les inclut dans une histoire ou si on raconte une histoire avec eux.»

Il y a trois ou quatre ans, Je me suis intéressé à la tradition orale, ce terme étant utilisé pour désigner un riche corpus de récits pré-littéraires élaborés par et au sujet des cultures indigènes de l'Amérique du Nord. Particulièrement, je commençai à chercher la façon dont, dans ces mythes, légendes et savoir évoluent jusqu'à cette maturité d'expression que nous appelons littérature. Parce que la littérature est vraiment, je le crois, le produit final, abouti du processus d'évolution, un état indispensable et, peut-être aussi, original.

Je me mis en quête d'un matériel traditionnel qui aurait pu être seulement oral, homogène et largement représentatif des valeurs culturelles. Et dans cette entreprise, j'avais un certain avantage, parce que je suis moi-même amérindien, et que j'ai vécu de nombreuses années de ma vie sur les réserves indiennes du sud-ouest. Depuis que je suis capable de comprendre et de m'exprimer par le langage, j'ai entendu les récits des Kiowas, ce peuple effacé des plaines du Sud duquel je suis un descendant.

Il y a trois cents ans, les Kiowas vivaient dans les montagnes de ce qui est aujourd'hui le Nord-Ouest du Montana, près des sources de la Yellowstone. Vers la fin du XVII° siècle ils commencèrent une longue migration vers le sud et l'est. Ils traversèrent ce qui est aujourd'hui la frontière entre le Montana et le Wyoming vers les Black Hills et progressèrent vers le sud-ouest le long des flancs des Rocheuses vers les Wichita Mountains dans les plaines du Sud (sud-ouest de l'Oklahoma).

Je rapporte cet ancien voyage des Kiowas parce qu'en un sens il définit la pensée tribale; il est l'essence de la façon dont les Kiowas s'imaginent. La migration se poursuivait au-delà de nombreuses générations et de centaines de milles. Quand elle commença, les Kiowas étaient un peuple désespéré et divisé, entièrement occupé par la lutte pour la survie au jour le jour. Quand elle se termina, ils étaient un peuple de centaures, une noble société de guerriers et de chasseurs de bisons. Le long de leur route, ils avaient acquis des chevaux, une connaissance et une jouissance des territoires libres, et un sens de la destinée. Alliés aux Comanches, ils régnèrent sur les plaines du sud pendant cent ans.

Cette migration - et le nouvel âge d'or qu'elle entraîna - est précisément rapportée dans la légende et le savoir Kiowa. Il y a plusieurs années, j'ai parcouru à nouveau la route de cette migration, et lorsque j'eus terminé, j'interviewai de nombreux anciens Kiowa et obtint de leur part un corpus remarquable d'histoires et de leçons, réelles ou fictives. - l'ensemble provenant de la tradition orale et valable dans son propre droit et pour son propre intérêt.

J'ai rassemblé un petit nombres de traductions du Kiowa et je les ai rangé, dans la mesure du possible, pour indiquer la progression chronologique et géographique de la migration. Ce collectage (et ce n'était rien d'autre qu'un collectage au départ) a été publié sous le titre: (Le voyage de Tai-me) dans une belle édition limitée à 100 exemplaires. Cette édition originale vient d'être réimprimée avec des illustrations et des commentaires, dans un recueil intitulé The Way to Rainy Mountain. Le principe de la narration qui accompagne cette dernière édition est d'une certaine manière compliqué et expérimental, et je voudrais dire une ou deux choses à ce sujet. Donc, si je le peux, je voudrais illustrer la façon dont fonctionne le principe, en citant brièvement le texte. Et enfin, je voudrais faire un commentaire sur quelques détails d'un des récits en particulier.

Il y a trois voix narratives distinctes dans The Way to Rainy Mountain. la voix mythique, la voix historique et la voix d'aujourd'hui. Chaque traduction est suivie par deux sortes de commentaires; le premier est documentaire et le deuxième des souvenirs personnels. Ensemble, ils servent, je l'espère, à donner un prolongement à la tradition orale qui n'aurait pas pu être possible autrement. Les commentaires ont pour intention d'apporter un contexte dans lequel les éléments de la tradition orale puissent transcender les limites catégorielles de la préhistoire, de l'anonymat, et de l'archéologie dans le sens restrictif du terme.

Tout cela pour vous dire que je crois (primo) qu'il existe un moyen de montrer les éléments de la tradition orale, en les mettant en scène, afin qu'ils puissent exister dans la structure d'une continuation littéraire, un contexte plus profond et vital de la langue et du sens, que celui généralement utilisé; et (secundo) dans lequel ces éléments peuvent être re-situés, avec une certaine précision sur une échelle de l'évolution.

Le biais du voyage est particulièrement approprié pour un tel principe de narration. Et The Way to Rainy Mountain. est entièrement un voyage, où s'intriquent sens et concept, entièrement bâti de souvenirs, cette expérience de la pensée qui est autant légendaire qu'historique, personnelle que culturelle.

Sans plus de précautions, permettez-moi de me référer au texte lui-même.

Les récits Kiowas qui se trouvent dans The Way to Rainy Mountain. constituent une sorte de chronique littéraire. D'un certaine façon, ils sont les bornes kilométriques de cette ancienne migration durant laquelle les Kiowas voyagèrent de Yellowstone jusqu'à la Washita. La mentalité tribale se transforma au premier contact avec le paysage des Grandes Plaines qui suscite la recherche et la découverte. Beaucoup des récits sont très anciens, et ils n'ont pas jusqu'à ce jour été écrits. Parmi eux, il en est un qui me revient à la mémoire. Lorsque j'étais enfant, mon père me raconta l'histoire du fabricant de flèche, et il me la raconta encore souvent par la suite, tant et si bien que j'en devins amoureux. J'ai l'impression de l'avoir entendu hier. La voilà:

Si une flèche est bien faite, elle portera des traces de dents. C'est comme ça qu'on la reconnaît. Les Kiowas faisait de bonnes flèches et les tenaient entre leurs dents. Puis ils les tendaient sur l'arc pour voir si elles étaient bien droites. Il y avait une fois un homme et une femme. Ils étaient seuls, la nuit, dans leur tipi. A la lueur d'un feu, l'homme fabriquait des flèches. Soudain il aperçut quelque chose. Il y avait une petite ouverture dans le tipi à l'endroit où deux peaux avaient été cousues ensemble. Il y avait quelqu'un dehors à cet endroit là, qui regardait à l'intérieur. L'homme reprit son travail, mais il dit à sa femme, Il y a quelqu'un dehors. N'aie pas peur. Continuons à parler calmement, comme d'habitude. Il attrapa une flèche et la redressa entre ses dents; puis, comme il avait l'habitude de le faire, il la tendit sur son arc et visa, dans cette direction, puis dans cette autre. Et pendant tout ce temps, il parlait, comme s'il parlait à sa femme.  Mais il disait cela: Je sais que vous êtes dehors, parce que je sens votre regard sur moi. Si vous êtes Kiowa, vous comprendrez ce que je dis, et vous me direz votre nom. Mais il n'y eut pas de réponse, et l'homme continua à agir de la même manière, pointant la flèche autour de lui. Pour finir, il visa à l'endroit où se tenait son ennemi, et il lâcha la corde. La flèche pénétra toute droite dans le coeur de son ennemi.

Jusqu'ici l'histoire du fabricant de flèche était la propriété de très peu de personnes, un chaînon fragile dans la plus ancienne chaîne de la langue que nous appelons la tradition orale; fragile parce que la tradition elle même l'est; parce que, aussi souvent que soit racontée l'histoire c'était toujours une seule génération qui échappait à l'extinction. Mais c'est aussi pour cette raison qu'elle était fièrement conservée. Ce qui veut dire qu'elle ne peut durer ni plus ni moins que la voix humaine, et qu'elle n'exprime ni plus ni moins que la condition humaine. Cela nous conduit au coeur du sujet: L'histoire du fabricant de flèche est aussi un maillon entre la langue et la littérature. C'est un acte remarquable de la mémoire, une création verbale dont le vocabulaire est simple et direct, jamais rare ni recherché. Cette histoire illustre plus clairement que n'importe quoi d'autre dans ma propre expérience, la caractéristique essentielle de la pensée - et en particulier de cette personnification qui surgit de cet exemple: l'homme fait de mots.

C'est une belle histoire, saine, joliment complexe, réalisée avec précision. C'est encore meilleur d'y penser, parce que cela apporte quelque chose de valeur; vraiment, elle est pleine de provocation, riche de suggestion et de logique. Il y a aussi un danger inhérent dont nous pourrions abuser. Ce récit forme un tout qui soutient bien et facilement l'examen, et dans son déroulement, il semble s'approprier nos propres réalité et expérience.

Il est significatif que l'histoire du fabricant de flèche se retourne d'une façon particulière sur elle même. Elle parle de la langue, en fait, et elle est par conséquent une partie de son propre sujet; virtuellement, il n'y a pas de différence entre le récit et ce qui est raconté. Le sujet de l'histoire réside, non pas tant dans ce que fait le fabricant de flèche, mais dans ce qu'il dit - et en fait qu'il le dise. Le fait principal est qu'il parle, et ce faisant, il place sa vie même dans la balance. C'est cet aspect de l'histoire qui m'intéresse le plus, car c'est là que la langue devient la plus consciente d'elle même; nous somme tout près de l'origine et de l'objet de la littérature, je crois; notre sens de la dimension verbale est très aigu, et nous avons conscience de quelque chose dans la nature de la langue qui est immédiatement périlleux et irrésistible. Si vous êtes Kiowa, vous comprendrez ce que je dis, et vous me direz votre nom. Tout les risques sont pris dans cette simple phrase, qui est aussi une question et un appel. L'élément conditionnel par lequel elle débute est remarquablement hésitant et pathétique; à cet instant précis, le fabricant de flèche comprend, et sa réalité est langage, il est pauvre et dans la précarité. Et tout cela lui arrive aussi sûrement qu'à nous. Dans ce simple fait, tout ce qu'il est et sa destinée sont implicites, et les nôtres aussi. Il se risque à parler parce qu'il le doit; la langue est dépositaire de toute sa connaissance et de toute son expérience, et elle représente la seule chance qu'il ait de pouvoir survivre. Instinctivement, et avec beaucoup de précautions, il se sert des mots de la façon la plus simple et la plus honnête. Continuons à parler calmement, comme d'habitude, dit-il. Et de l'inquiétant inconnu, il réclame uniquement qu'il prononce un nom, le signe nominal le plus élémentaire qui puisse être compris, que ces mots puissent obtenir en retour sur le fil pur du sens. Mais il n'y a aucune réponse, et le fabricant de flèche sait alors ce qu'il ne savait pas auparavant; cet homme est un ennemi, et il a acquis un avantage sur lui. Il en a la certitude, et c'est la certitude elle-même qui est son avantage, et ceci est crucial il en est le principal artisan. Le risque est complet et irrévocable, et il finit par un succès. L'histoire est significative. Elle l'est d'abord parce qu'elle est faite de langue, et il est dans la nature de la langue qu'elle produise du sens. D'ailleurs, l'histoire du fabricant de flèche, par opposition aux autres histoires en général, se centre sur cette succession de mots pour créer un sens. Elle semble en fait tourner autour de l'idée que la langue implique le risque et la responsabilité; et par là cherche sa propre confirmation. En un mot, l'histoire semble vouloir dire, tout est risque. Ce qui est peut-être vrai, et peut-être vrai aussi que toute la littérature repose sur cette vérité.

Le fabricant de flèche est par excellence l'homme fait de mots. Il a marié l'être vivant et la langue; elle est le monde de son origine et de sa postérité, et il n'y a rien d'autre. C'est un monde de réalité définie et d'infinies possibilités. J'en suis venu à croire que d'une certaine manière le fabricant de flèche était plus près de la perfection que les autres hommes, proches ou lointains, et il s'imagine lui-même avançant dans l'obscurité inconnue et au-delà. ce dernier aspect de son être est primordial et profond.

Et alors l'histoire nous dit qu'il est prudent et seul, et nous comprenons que le péril est grand et immédiat, et qu'il est en face de la seule solution possible. Je ne doute pas que cela soit vrai, et je crois qu'il y a des implications qui ont un rapport direct avec la détermination de notre expérience littéraire, détermination que nous ne devons pas perdre. Enfin pour conclure, sur une ironie essentielle qui marque cette histoire et donne une substance particulière à l'homme fait de mots. Le conteur est inconnu et anonyme. D'un certain point de vue, nous en savons très peu sur lui, sinon qu'il est quelque part transposé pour nous dans le personnage du fabricant de flèche. Mais, d'un autre côté, c'est la seule chose que nous avons besoin de savoir. Il nous parle de sa vie en terme de langue, et du terrible risque encouru. On peut penser qu'il ne fait qu'un avec le fabricant de flèche et qu'il a survécu, grâce à la parole, à travers les générations. Nous disions, il y a quelques minutes que, pour le fabricant de flèche, la langue représentait sa seule chance de survie. Mieux encore: il survit aujourd'hui, et depuis des générations.

 

 

 

1 Le danseur de gourde. traduit en français. Editions Sterne. Belle-île en Mer. Epuisé et introuvable la maison d'édition ayant disparue.

2 Literature incluant autant la production écrite que la production orale