Tortue

 

Je rêve du dos de la vieille tortue.

Elle sort de l'eau,

lentement,

la carapace couverte d'eau

luisant au soleil,

sombre comme les troncs mouillés des micocouliers.

 

Dans l'eau

le monde respire,

dans la vase.

Il y a des poissons

dont le sang passe facilement

du chaud au froid.

 

Et la tortue,

en elle, de petits os jaunes d'animaux

veillent

et brillent par ses yeux.

S'éveillent les criquets dont la peau sèche

dort paisiblement sur les arbres.

 

On peut enlever les parties molles,

séparer les cuirasses

et les mettre sur nos dos

comme le font ces vieilles femmes

dont on voit les années passées

dans les yeux.

 

Quelque chose respire là.

Eveillons-nous, nous sommes des femmes.

Les cuirasses sont sur nos dos.

Nous sommes d'ambre,

les petits animaux d'or

sont en nous.

 

Traduction Manuel Van Thienen


Les arbres volés

 

Le son que nous produisons en dormant,

paisible, les arbres volés la nuit

par des silhouettes sombres.

Une étrange paix,

celle du ciel vide.

Et les hommes transportèrent en silence

les troncs noirs des noyers

aux confins du monde,

transformèrent le bois noir

en crosses de fusils.

 

Là où ils étaient,

l'air est doux.

La pluie,

je peux l'escalader jusqu'au ciel.

Les emplacements où les vertèbres

sombres des arbres

laissent jaillir le sucre

du tronc.

Ils portaient les corbeaux

aux plumes roussies

dans leurs branches.

Les ailes laissent une ombre

dans l'air, autour de nous.

Arbres dont le bois reflète

la lumière. Arbres, beaux arbres

qui peuvent tuer un homme

comme les ailes des corbeaux dans leur chute.

 

 

Traduction Manuel Van Thienen


Sel

 

Le sel est le monde riche

qui cerne tout corps

de terre et de peau.

Il vit dans le fantôme ondoyant d'océan

qui s'est envolé vers le ciel.

Sous les mains douces de la pluie il a cédé

comme amour

entre une femme et un homme.

Il était le goût de la peau,

il était la vie concentrée dans la semence, l'oeuf,

la graine d'un enfant,

la première sueur de l'enfantement.

Il était les cheveux noirs de l'enfant,

mouillés et comme en couronne.

Il était les sanglots de la mère.

Il était le bel enfant grandi en plénitude,

l'enfant nourri de viande de cerf.

Il était ce que la mère est devenue, regardant en arrière

ce qu'elle avait quitté,

les maisons bleu pâle

dans une rue déserte.

Elle a été transformée en larmes.

Elle était la femme qui mourait de soif,

maintenue à la surface dans la mer salée.

Il a été versé par le chirurgien sur sa blessure.

Il a brûlé la pauvre chair.

Le chimiste a essayé de l'enflammer.

Il est devenu un bord blanc et sec de tristesse.

Il a attiré le cerf vivant vers le danger.

Sel, je te hais,

comme tu piques.

Tu ne pleures pas,

tu es pleuré,

de même que je ne vis pas,

mais suis vécue.

 

Traduction Richard Lees et Hélène Galibardi


Célébration: naissance d'un poulain.

 

Quand nous atteignons le champ

elle mange encore

les têtes de fleurs jaunes

et le pollen a doré ses moustaches.

Madame,

son ventre est plein,

les côtes se sont écartées.

Nous attendons,

en balançant nos jambes nues dans l'abreuvoir

eau tiède

où les poissons rouges

frôlent nos chevilles lisses.

Nous attendons

pendant que le liquide se répand

le long des jambes sombres de Madame

et ce poulain luisant

comme un têtard noir

jaillit

donnant tout de suite naissance

à ses jambes.

Elle le fait se lever en le léchant,

la membrane est toujours là,

rouge,

transparente

et le soleil en se levant la traverse

le ciel s'éclaircit avec le jour

et la terre

avec le pollen qui s'envole du maïs,

la terre qui nous possédera toujours,

partout est rouge.

 

Traduction Richard Lees et Hélène Galibardi


Ce qui entre

 

Dans la lumière du jour

les maisons se gonflent

comme des poitrines d'officiers.

 

Dans la nuit obscure

elles s'affaissent.

N'aie pas peur,

c'est seulement la maison

qui expire

sa guerre quotidienne

avec les termites et les limaces.

 

Quand les murs et les planchers craquent

nous avons peur

de ce qui peut entrer, lumière

de la maison voisine

étalée sur le plancher,

les actualités de 22 heures,

un chat sauvage

venu du bois

et couvert de brindilles

qui se faufile par la porte fendue.

 

Même un enfant

né d'une nuit d'amour.

Aucun endroit n'est protégé de l'invasion

et tout peut vivre,

même le papillon de nuit

les yeux sur ses ailes

fondant sur la lampe.

 

Et à l'étage les chauve-souris écoutent

de toutes leurs vies sombres

tout ce que nous ne pouvons entendre,

la vie et la matière

sous les voliges.


Dans la vraie nuit

le bruit du vent

fait tout le voyage

depuis les étoiles

et la poussière depuis les orages solaires,

toute la vie veut entrer,

même la lune à la fenêtre.

 

Traduction Richard Lees et Hélène Galibardi


Chants des murs

 

La jungle du sud est un mur vert.

Elle envahit les chaussées

les hommes ont défriché

pour que les choses soient séparées

pour qu'ils puissent passer à  travers la vie

et ne pas s'y perdre.

 

Il y a d'autres murs

pour séparer les riches des pauvres

et ils sortent de la terre comme des mâchoires

aboyant Défense d'Entrer

Ne montez pas sur les barbelés

Ne franchissez pas les murs hérissés

de tessons verts.

 

Ces murs ont des chants terribles

qui ne s'arrêteront jamais

même après leur effondrement.

 

D'un côté du mur il y a danger

De l'autre côté

il y a danger.

 

Il y a un chant

qui s'élève d notre passé,

la voix de mes grand-mères évincées

qui marchent sur un chant de mort

un chant de neige

drapé dans une toile industrielle du Mississippi.

 

Dépliez-la

et je tombe de la toile.

 

Et les confins de cette chair

furent créés par le chant de mon grand-père:

Il est Interdit aux Blancs d'y Entrer.


 

Mes propres murs sont des galets polis.

Ils chantent la nuit

au rythme des criquets.

Ils tiennent bon à 5 heures du matin

quand le monde parlant veut envahir

ma peau

qui est la réalité

de l'amour et de la tristesse.

 

Ma peau. De temps en temps un amant

et moi faisons de nos corps un pont

et l'air entre nous disparaît

comme dans la jungle

d'où je viens.

Les vignes tropicales s'entrelacent, comme des amants,

au-dessus des routes que les hommes ont percées

survivant

aux blessures de ceux qui s'y sont perdus

et au chant des machettes.

 

Que tous les murs soient comme ceux de la jungle,

remplie d'animaux

chantant aux oreilles de la nuit.

Qu'ils soient

construits par les mystères profonds

du coeur, cimentés des vies de tous,

de tous les ponts charnels

tous chantant,

tous couvrant la terre blessée

montrant encore, et encore

que les frontières sont toutes des mensonges.

 

Traduction Richard Lees et Hélène Galibardi


Les villes derrière la vitre

 

Une lumière sale traverse les fenêtres

où des familles entières voyagent, solitaires.

Au rebord des fenêtres, les mères secouent le vieux monde

accroché à la dentelle des nappes.

 

Tout en bas, des femmes immigrés,

babouchkas fleuries, confient leur foi aux lignes de bus.

Elles se réfugient derrière les vitres,

posant leurs têtes contre les fenêtres.

Sous leurs paupières veinées,

elles voyagent.

 

Bruxelles est peut-être leur destination.

Là, de vieilles femmes font de la dentelle,

enroulent du fil sur des épingles.

Là, le soleil s'endort dans les toiles d'araignées.

 

Dans la rue,

des glaces invisibles sont attachées

sur les flancs d'un camion.

Le monde s'étale en foule

débordante, des chevaux rouges

prennent le départ aux croisements.

Dans leurs chairs molles

derrière les oeillères

les animaux sombres poursuivent

l'ombre des chevaux,

chevaux de lumière

qui traversent les montagnes d'Amérique.


 

Tout est hostile, ici.

Personne ne me voit.

Personne ne voit cette femme qui marche dans  les rues.

Personne ne voit les animaux qui courent sous ma peau,

les forêts profondes du Sud,

Les grand-mères brunes qui voient par mes yeux,

sont mes yeux, voyagent immobiles.

 

Traduction Manuel Van Thienen


A la lumière

 

Au printemps

nous entendons les grandes mers qui voyagent

sous la terre

se retirent

avec leurs langues d'eau

qui chantent pour que s'ouvre la terre.

 

Elles ont voyagé à travers les sépultures

de ceux que nous aimons

circulant dans leurs tombes

pour emporter les histoires de la vie à l'air libre.

 

Même les arbres avec leurs bruissements

ont suivi la piste

des crimes qui vivent en

et hors de nous.

 

Nous nous souvenons de tout cela.

Nous nous souvenons, aussi que nous ne sommes que des os

maintenus

par les organes et la chair.

Nous avons des récits

aussi vieux que les grandes mers

qui se brisent dans la poitrine

s'envole par la bouche,

des langues bruyantes qui furent autrefois silencieuses.

Tous les océans en nous

montent en pleine lumière.

 

Traduction Richard Lees et Hélène Galibardi


Les moustiques

 

Pour les éloigner,

peignez-vous

en rouge comme les indigènes.

Ils ne boivent pas

le sang exposé à l'air

seulement le sang pur

enfoui profondément dans la chair.

 

Si vous les détestez,

fredonnez en Ré mineur, le chant de la

reproduction

ils seront attirés vers vous

oublieront de s'accoupler

et n'aimeront que le son

de votre voix.

 

Ou encore si l'un d'entre eux atterrit

et boit à la rivière de votre bras,

fermez le poing, serrez-le et

poussez le sang dans la fine trompe

du moustique jusqu'à ce qu'il se gonfle

de votre vie et éclate

rouge dans l'air.

 

Je ne dormirai pas avec une moustiquaire

une lampe jaune

ou une bougie à la citronnelle.

Quand un moustique bourdonnera en silence

autour de mes oreilles

ploiera ses genoux sur mon bras,

je resterai aussi immobile qu'une pierre

au bord de l'eau,

regardant mon sang transporté dans l'air.

Je ne gratterai pas la trace blanche

qui grossit où il s'est nourri.

 

Traduction Manuel Van Thienen


Pétrole

 

Des hommes sourient comme s'ils savaient

mais les talons de leurs bottes sont éculés

et leurs dos trahissent leur tension.

Chemises sombres.

Une flamme bleue

aveugle le soleil. Les trépans

sont des poings de métal, serrés.

 

La terre est blessée

et saigne.

Priez Jésus.

 

Une explosion peut tous nous précipiter

à genoux

 

lorsque les tubes de forage s'étirent

blanches épines dorsales

dans le soleil.

 

Nous sommes comblés de pain et de gaz

nous enflons en apparence

et nous desséchons à l'intérieur.

 

La terre est blessée

et ne guérira pas.

 

La nuit tombe telle un corbeau

avec d'incessantes flammes bleues

et nous couvre de ses ailes.

 

Traduction Manuel Van Thienen


Pluie

 

L'histoire de pluie

tombe vers la terre.

Elle rraconte au maïs

et au blé de tels contes

ils y croient

et s'élèvent dans l'air léger.

 

Cette eau qui tombe du ciel c'est l'Afrique qui s'élève.

Dépliez les cartes.

Dans toutes les villes la pluie est tombée

la vie a jailli

puis est redevenue ossements.

 

Pluie transmet

les histoires des gens.

Certains sont aimés dans des jungles vertes et profondes.

Certains sont torturés dans les collines Mesquite.

Dans cette ville un homme

a été contraint d'avaler quelque chose de pointu

sans eau. Pluie a dit,

buvez-moi.

 

Ici ils nous disent, ne chantez pas,

ne prononcez pas le nom de la pluie

et sa révolutionnaire

fermentation de vie

à l'heure des moissons de la mort,

oubliez ce qui a eu lieu

sur le monde circulaire.

 

Pluie a été bannie

car elle a créé la vie

et elle transporte des chants

et des secrets

au-delà des frontières.


Alors racontez cela

de derrière les comptoirs,

dans les salles de séjours,

et de dessous la terre

où coulent les sources.

 

Dites à vos enfants

et à vos mères

que pluie tape sur les toits,

que les hommes sont obligés d'avaler le pointu,

qu'on pille des sacs de farine par milliers.

Seigneur aie pitié.

Pluie tombe.

Elle veut toucher notre chevelure et notre peau,

elle veut nous toucher,

et tout le monde connaît

les histoires de pluie

et d'où elle est venue,

c'est pour cela qu'ils rentrent

et qu'ils mettent le loquet

et qu'ils mettent les machines en marche

et les arrêtent

même si l'herbe repousse

et tout ce qu'on avale

est la pluie

et les eaux de naissance

déferlent du ciel accouché.

 

Traduit à Sète un dimanche de pluie par Richard Lees et Hélène Galibardi.


L'ours

 

L'ours est un continent sombre

qui marche debout comme un homme.

Il habite de l'autre côté de la rivière au dégel

je l'ai vu au-delà de l'eau, au-delà du confort.

La nuit dernière, il a laissé sa trace à ma porte

pour dire que l'hiver fut une longue nuit

affamée de sommeil

mais je n'ai pas peur

j'ai collectionné d'autres nuits de peur

connaissant les choses qui se promènent à la lisière de mon sommeil

et je me rappelle l'homme qui tua un ours

et comme ils ont pleuré tous les deux,

et de la même voix,

et comme il  a pisté cette chanson rouge

dans les bras maigres de la forêt

jusqu'à l'endroit où l'ours gisait

sur la terre en feu.

Ses mains noires qui protégeaient son visage du ciel

où les êtres humains croient que Dieu vit

et sauve de la mort.

 

Cet homme, une folie se rappelle de lui

C'est une chanson dans les ombres affamées

des nuits de sommeil

elle le suit

même les vieux rochers la chantent

elle lui donne envie de se mettre à genoux

de poser les mains sur son visage

et de se détourner du ciel

 

Dieu vit et sauve la vie.

La folie, c'est mon propre pays désespéré et ruiné

Elle est collectionneuse de vies.


C'est un homme qui a peur de ce qu'il a fait

et de sa manière de vivre

 

Nous sommes protégés de l'ours

et nous sommes liés l'un à l'autre

et nous avons peur l'un de l'autre.

 

Traduction Richard Lees et Hélène Galibardi