Prendre soin de la vie

 

 

Une interview de Linda Hogan par Jo Bruchac

Bien qu'elle soit toujours douce, la voix de Linda Hogan est à la fois forte et éloquente dans ses poèmes et nouvelles qui nous dépeignent la puissance des paysages du sud de l'Oklahoma et du Colorado où elle a grandi. Ses liens avec la famille et son engagement à parler de son peuple et pour la terre sont les trames qui soutiennent les quatre recueils qu'elle a déjà publiés, Calling Myself Home (Greenfield Review Press, 1978) Daughters, I Love You (Research Center for Women, 1983), Eclipse (UCLA, American Indian Studies Center, 1983), et Seeing Through The Sun (University of Massachusetts Press, 1985).

Cette interview a été réalisée alors que Linda était à la Yaddo Artist's Colony comme résidante invitée.

 

Man in the Moon

 

He's the man who climbs his barn

to look down on the fields,

the man leading his horse from the barn

that finally fell down.

 

When I'm quiet he speaks:

we're like the spider

we weave new beds around us

when old ones are swept away.

 

When I see too much

I follow his advice

and close my worn-out eyes.

 

Yesterday he was poor

but tomorrow he says his house

will fill up with silver

the white flesh will fatten on his frame.

 

Old man, window in a sky

full of holes

I am like you

putting on a new white shirt

to drive away on the fine roads.

 

 

 

L'homme dans la lune

 

Un homme grimpe sur sa grange

pour regarder les champs.

L'homme sort son cheval de la grange

qui finit par s'effondrer.

 

Quand je me tais il parle:

nous sommes comme l'araignée

nous tissons de nouvelles toiles autour de nous

quand les anciennes sont emportées.

 

Quand j'en vois trop

je suis son conseil

et ferme mes yeux fatigués.

 

Hier il était pauvre

mais il dit que demain sa maison

sera pleine d'argent.

La chair blanche gonflera sur sa charpente.

 

Vieil homme : fenêtre dans un ciel

plein de trous,

je suis comme toi,

enfilant une nouvelle chemise blanche

pour prendre la bonne route.

 

Jo Bruchac: Qu'est-ce qui vous a incité à écrire de la poésie?

Linda Hogan: Je ne lisais pas beaucoup. Je n'ai pas fait beaucoup d'étude. Je travaillais comme assistante avec des étudiants handicapés moteurs quand j'ai commencé à écrire des poèmes pendant la pause de midi. Dans ces premiers poèmes j'essayait d'intégrer mon passé avec ce que je vivais. J'habitais à Washington, DC, une vie de banlieusarde, et j'avais beaucoup de difficultés à tenter d'intégrer ma vie passée dans l'Oklahoma rural et celle nouvelle parmi la classe ouvrière de Denver.

A ce moment là, je n'étais pas proche d'une communauté amérindienne. J'étais mariée et vivais seulement avec des ouvriers blancs et deux amis du Venezuela. Ecrire de la poésie était très important pour moi. C'était une façon de définir qui j'étais dans un environnement étranger. Je comprends maintenant qu'écrire est en rapport total avec ma vie et ma survie.

Avant d'écrire Calling Myself Home, j'avais un long poème, riche de beaucoup de matière. Il finit par devenir l'ensemble du livre. Mais je ne savais pas comment écrire. Je n'avais jamais lu un poème contemporain. Je découvris Rexroth peu après et je fus très intéressée par son travail. C'étais le premier poète contemporain que je lisais, et il était vivant pour moi. Il devint une sorte de modèle pour ce que je voulais écrire. Enfin, en 1975, Je retournai à l'école et suivis une classe de Creative Writing (Ecriture Créative).

JB: Qui étaient vos professeurs?

LH: Mon premier professeur d'écriture fut Rod Jellema à l'Université du Maryland. Il fut assez aimable pour me permettre de suivre une de ses classes bien que je n'aie pas un niveau de scolarisation suffisant. C'était une classe d'Ecriture avancée. J'eus beaucoup de chance. C'était un professeur très doux. Il ne me critiquait pas comme le faisaient certains autres, ni ne riait du travail comme j'entendis certains autres le faire.

J'ai travaillé sur ce qui deviendra Calling Myself Home. Comme je le disais, c'était à l'origine un long poème. Je ne savais pas comment le diviser ou faire des connections. Plus tard, je suis allée à l'Université du Colorado et puis j'ai cessé de travailler sur Calling Myself Home pendant un temps parce qu'il était très gênant de travailler sur un tel sujet dans des classes universitaires. Les gens n'étaient pas prêts à recevoir cela. Parce que j'écrivais sur les Amérindiens et que je ne les "voyais" pas à travers les notions qu'ils en avaient, ils réagissaient avec hostilité. J'ai toujours été considérée comme amérindienne par les autres Amérindiens, de la venait la confusion, mais comme je le disais, je n'étais pas préparée intellectuellement à une vie universitaire, je n'étais ni assez forte ni assez résistante. Mon intellect était encore fort. Je croyais en l'honnêteté, l'égalité, à l'attention entre amis partageant la même vie même entre étudiants.

Mais je commençai à ETRE un écrivain quand je compris que ces liens n'existaient pas dans l'université, qui ressemble plus, dans ce domaine, à une grosse entreprise. Je commençai à garder mes propres idées, pour faire des critiques de livres, et rejeter ce que j'entendais en classe. Je trouvai mes propres professeurs.

Chercher mes propres idées me sauva. Elles étaient dans toutes les facettes de ma vie. Je suivais ma propre voie, et en le faisant, je me trouvais miraculeusement, avec beaucoup d'autres étudiants. Des écrivains travailleurs. Des écrivains appartenant aux minorités. Des gens qui écrivaient parce qu'ils le devaient. Nous étions très critiqués sur l'Université du Colorado jusqu'à ce que vienne Alan Dugan. Alan Dugan était excellent. Plus tard vint Ed Dorn et lui était merveilleux. Je suis heureuse de le compter maintenant parmi mes amis. Alan Dugan m'enseigna que nous devions écrire sur nos vies authentiques.

JB: Beaucoup d'écrivains ont dit, et parmi eux le poète allemand Rilke, que l'enfance et la mémoire sont d'une importance vitale pour un écrivain. Votre premier livre, Calling Myself Home, a beaucoup à voir avec la mémoire et l'enfance. Vous avez commencé à écrire ces poèmes lorsque vous étiez à Washington, D.C. Pourquoi les avez-vous écrit?

LH: Et bien, je pense que la cassure entre les deux cultures dans ma vie devenait un gouffre grandissant et c'était ce qu'il fallait faire pour la résorber; les retisser. Je pense que ma vie serait devenue impossible, psychologiquement parlant, si je n'avais pas trouvé un moyen d'en sortir et de voir les choses. C'est très difficile quand vous êtes issue d'une famille de petites gens qui ont trimé toute leur vie sans pouvoir se permettre aucun luxe. Puis tout à coup vous devenez une personne de la classe moyenne roulant sur les autoroutes. Vous êtes amérindienne et pouvez vous faire passer pour une Blanche. Aller aux pow-wows et à l'opéra avec la même aisance.

Je pense que l'on appelle cela une dissonance. L'un des modes de vie ne s'imbrique pas toujours nettement dans l'autre. Le travail de création est un des moyens pour y arriver.

Mais il y a une vie plus profonde en moi qui s'impose d'elle-même. C'est le sombre, le spongieux, l'humide imaginaire de mes origines. Retour. Un espèce de structure profonde de moi-même, une charpente. Elle insiste pour être écrite et refuse de m'accorder la paix tant qu'existe cette urgence. Alors la terre s'ouvre et un souvenir en sort et dit Ecris ceci. Ou un vieux dit "Dis cela: les gens doivent savoir." Ou encore les créature de la planète émergent, belles et palpitantes. Qui pourrait être insensible à toutes leurs grâces?

Je cherche le mot qui pourrait exprimer mes sensations intérieures et j'espère qu'il saura atteindre les sensations équivalentes chez l'autre. Dans le même temps c'est une célébration et un chant sacré rendu à ceux dont je parle, (particulièrement les animaux), renforcés par notre reconnaissance.

JB: Comment êtes-vous passée de votre enfance à votre vie dans la classe moyenne?

LH: De plusieurs façons. J'ai toujours désiré une vie "plus riche". Pas dans le sens de l'argent, mais une vie qui apporte des joies, des idées, des activités qui avaient été impossibles. J'ai quitté la Californie quand j'étais jeune, en pensant que cet éloignement pourrait agrandir mon univers. Cela ne fut pas. J'ai fait deux métiers. Aide-infirmière à Los Angeles, par besoin d'argent. La paie était maigre. Mais je suivais les cours du soir pour adultes pour aller ensuite au lycée. Je n'ai jamais été très réaliste. Mais plus tard j'ai pensé que cela m'avait aidé pour me marier avec un homme qui avait fait des études.

Je me souviens lors de mon mariage, quelqu'un a dit "Pourquoi ne vas-tu pas à l'école pour obtenir un bac? " Je pensais que je n'avais pas besoin de le faire parce que je me mariais avec quelqu'un qui l'avait. Maintenant, bien sûr, je me rends compte que c'était une manière complètement fausse de voir les choses.

A cette époque, c'était un moyen, pour les femmes, d'accéder à la classe moyenne. Ce que je réalise maintenant c'est que je me suis mariée avec un homme qui appartenait aussi à la classe ouvrière, et que nous n'avions pas la possibilité de changer quoi que ce soit. Maintenant, je suis politiquement plus consciente, je pense aux classes sociales constamment et à ce que signifie: être issue d'une classe privilégiée ou non. Mais j'y pense rarement en termes de "réussite". Je vois maintenant que chacun a son propre parcours de marasme, et il n'est pas important d'avoir de l'argent ou d'autres facilités. Les U.S.A. sont organisés socialement, politiquement et économiquement afin que les gens soient en-dehors des vibrations ou des énergies pour qu'ils continuent à travailler dur, pensant qu'il "réussiront" s'ils travaillent plus dur, en gaspillant toute leur vraie vie.

JB: Je me souviens d'une déclaration que vous aviez faite lors d'une interview à la radio. Vous disiez que vous pensiez -je paraphrase- paraître folle parce que vous ne voyiez pas les choses comme les autres. Puis un jour vous réalisez que c'est seulement parce que vous êtes amérindienne.

LH: Oui. C'est une déclaration très intéressante parce qu'elle est souvent citée et toujours différemment. J'avais eu une conversation avec une femme, Carol Hunter, et nous étions ensemble à Chicago au même moment comme boursière à la Bibliothèque Newberry. Nous parlions de nos récentes expériences et elle se demandait pourquoi elle avait pensé qu'elle était folle et qu'un jour en sortant du poulailler avec sa mère, elle réalisa qu'elle était saine d'esprit, si ce n'est qu'elle était Osage et que pour cela elle ne penserait jamais comme les autres. Paula Gunn Allen le rapporta dans une interview. Les faits se transformèrent un peu. Mais je les aime toujours malgré tout. Ceci nous ramène à ce que vous disiez tout à l'heure sur comment passer d'une classe sociale à l'autre. Il y a autre chose qui m'aida à faire ce saut dont je n'eus pas conscience pendant longtemps. Je pense que je devais passer pour folle. J'étais inconsciente. Je ne lisais pas. J'allais au travail et faisais ce que j'étais sensée faire et ne pensais à rien. Je ne pouvais pas penser. C'était une technique de survie, je suppose. J'étais très émotive parce que les gens m'apparaissait comme étranges, comme dans le poème de Diane Burns "Gadoshkibos" -"Les blancs sont déments" (traduction dans l'anthologie Poésie-Rencontres n°25 p.28 NDT). Je ressentais beaucoup de choses, mais je n'étais pas assez à l'aise avec la langue pour mettre des mots dessus. Je ne pouvais pas voir ce qui m'arrivait ou ce qui était arrivé à ma famille culturellement ou politiquement parce que je n'avais pas la maîtrise de la langue. Carol me disait que je voyais ce que je voulais dire. Mon cas particulier prouve que je ne me suis jamais sentie normale et que je n'ai jamais agi pour m'intégrer dans le courant général de la vie. Tant qu'on ne sait pas cela, on passe pour fou. Maintenant je sais qu'il n'y a pas besoin de s'intégrer. Ce n'est pas parce que les Amérindiens sont différents de la culture dominante. Nous sommes semblables avec les mêmes besoins, les mêmes amours, les mêmes chagrins. C'est seulement que la plupart des Amérindiens connaissent suffisamment le temps et l'espace avec leur coeur pour savoir ce qu'est la vie. Parce que nous sommes peu nombreux et ne sommes pas les représentants les plus importants de la vie sur terre. Nous partageons la planète avec les plantes et les animaux qui sont nos égaux. Nous sommes minuscules dans l'univers. Alors la lutte quotidienne s'effondre d'elle-même. Je pense que la poésie est une façon de retrouver notre réelle connaissance de nous-mêmes. Se contenter de manipuler le langage intellectuellement supprime la force du poème.

JB: Il y a des images fortes, des références dans ce premier livre. Tout d'abord, je remarque l'importance des anciens, particulièrement des femmes. Pourquoi cela?

LH: Ma grand-mère paternelle a eu une grande influence sur ma vie. Nous nous aimions beaucoup. Je me sentais bien avec elle lorsque j'étais enfant. Elle ne me critiquait jamais. Je me sentais très proche de tous les anciens. Je me sens toujours très proche d'eux. Quand je rentre chez moi, je rends toujours visite aux anciens. J'ai beaucoup d'affection pour les vieux amis, ceux qui ont vécu longtemps et vu beaucoup de choses, qui portent leur vie inscrite sur leur visage. Je crois que je peux apprendre d'eux.

JB: C'est votre grand-mère qui fait ce commentaire merveilleux sur le tabac, non? "Le tabac est une medecine plus forte que les pierres ou les couteaux/contre vos ennemis."

LH: Dans le poème, oui. Le nom de ma grand-mère était Lucy Bradford Young Henderson. Elle alla à l'école à Bloomfield Chikasaw Girl's School. On lui apprit à devenir une dame -Elle apprit le violon. C'était comme une classe de fin d'études pour les filles amérindiennes. On avait de grands projets sur ce qu'on allait faire de tous les Amérindiens dans cette partie du pays et on "civilisait" tout le monde. Plus de "problème Indien". Donc, elle apprit le violon et pouvait jouer de la musique classique. Elle apprit le piano et les bonnes manières. Pus elle passa le reste de sa vie dans une petite ferme, à vendre des oeufs à la ville. Ce n'est pas parce qu'elle ne travaillait pas dur, mais à cause des lois qui règlementaient le déplacement de chaque simple chose que mes grands-parents créaient pour eux-mêmes. C'est très intéressant de voir comment les religieux perçoivent ce qu'ils ont fait pour les Amérindiens et ce qu'ils font maintenant. Lucy Bradford Young Henderson. En réalité ils coupaient les gens de leur culture et sapaient leur vie. Il m'apparut que ma grand-mère et moi avions, dans nos vies, inversés les expériences. Son père s'appelait Granville Walker Young, un métis qui fit en sorte d'appartenir au pouvoir législatif Chickasaw. Sa mère était Chickasaw, descendante du Chef Winchester Colbert. Ma grand-mère, concierge, était la fille de deux mondes.

JB: Que pensez-vous de la vie de votre grand-mère, la façon dont elle a évolué à travers son expérience d'occidentalisation, pour en fin de compte vivre dans un mode de vie tout à fait différent?

LH: Certains penseront certainement que ce fut une vie horrible. Mais elle ne l'a jamais pensé. C'était très agréable pour elle. Mes grands-parents vivaient en Oklahoma de manière très traditionnelle. J'ai dit cela pour la première fois dans une interview faite à Ardmore et l'un de mes cousins dit, "tu as donné l'impression qu'ils vivaient dans un tipi". A cause des stéréotypes sur ce qui est traditionnel ou non, souvent les jeunes font face à la vie ou alors la rejettent. Peut-être bien que toutes les formes de résistance à la culture dominante sont traditionnelles amérindiennes. Mon grand-père Chickasaw, Charles Colbert Henderson, bâtit sa ferme et monta un grand élevage de bovins et de chevaux. Ils étaient alors des gens aisés, mais ils perdirent tout et sombrèrent dans la pauvreté. Je ne crois pas que ma grand-mère se soit jamais plainte d'avoir à changer de cadre de vie. Elle avait une sorte d'équilibre intérieur que les autres ne semblent pas avoir. Elle a toujours su que rien de matériel ne lui appartiendrait sur terre. C'est pourquoi le gouvernement ou n'importe quelle administration pouvait entrer chez elle et prendre absolument tout ce qu'ils voulaient. L'aéroport de Ardmore est sur la terre qui nous fut allouée. Mon père me montre où était l'étang autrefois, là où s'étalent maintenant les pâturages goudronnés. Ce fut un vol de terre, j'espère que vous avez compris.

Voyez-vous, on entend des Blancs se lamenter sur la condamnation de leurs terres (comme ceux qui vivaient près des lieux d'expérimentations de bombes atomiques dans les White Sands), ou de la disparition des petites exploitations familiales. Les gens croient qu'ils sont en sûreté et achètent leur terre, leur maison. L'histoire américaine nous montre que cela n'est jamais vrai. Les Blancs sont traumatisés quand leurs maisons sont détruites. C'est injuste. Mais les Amérindiens connaissent cela dans leur A.D.N. Plus de trois cents traités n'ont pas été respectés par ce gouvernement. Comment croire en eux?

Quand je prends du recul par rapport à cela, Je pense que mes grands-parents, aussi douce qu'est pu être ma grand-mère, étaient très en colère contre le gouvernement. Mais ils ne le laissèrent jamais paraître. Ce qui m'emmena à penser qu'il en fut ainsi c'est que sur leurs tombes ils n'est pas écrit qu'ils sont nés dans l'Etat de l'Oklahoma. Ils étaient nés et morts sur un territoire indien. C'était dans les années 60.

JB: Qu'avez-vous appris dans votre enfance de votre père, grand-mère et grand-père Chickasaw?

LH: Je pourrais vous rapporter des anecdotes, mais je pense que fondamentalement j'ai appris les "qualités". Peut-être que la réponse à cette question est-elle que "j'ai tout appris", parce que j'ai compris qu'il est une façon meilleure et alternative d'exister dans le monde, meilleure manière d'aimer, de préserver la vie. Je ne suis pas en train de dire que cela est facile ou bon, mais ce n'est pas non plus impossible. Peut-être bien que j'ai appris d'eux certaines des choses qui ne sont pas très positives dans ma vie. Contrairement à ma grand-mère j'ai beaucoup de peurs. Je n'assume pas les bonnes choses qui pourraient m'arriver. Quand je suis allée à New-York, j'ai été surprise de voir qu'ici, si vous aviez de l'argent, vous pouviez avoir tout ce que vous vouliez. Je n'ai jamais su ce que je voulais. C'est une des choses qui m'a beaucoup affectée, le fait de ne jamais avoir beaucoup de désirs. Je n'ai jamais pensé à ce que je voulais. Je n'ai jamais appris à désirer quelque chose.

JB: Et cela probablement parce que vous avez appris que vous ne pouviez pas réellement avoir des biens qui pourraient vous être dérobées par le gouvernement ou les événements?

LH: Ou quelqu'un d'autre. C'est vraiment un problème délicat, ce qu'on apprend. C'est comme de demander ce qu'on apprend parce qu'on est Amérindien, ce qui est une très grande question parce que je ne sais pas ce que je voudrais apprendre si je n'étais pas ce que je suis.

JB: Pouvez-vous me parler d'une histoire qui ne soit pas rattachée à votre enfance et qui vous aurait apporté quelque chose que vous ressentez comme indispensable?

LH: Beaucoup de nos histoires sont contre la cupidité, elles parlent de gens à la recherche de quelque chose, qui sèment la pagaille autour d'eux, deviennent ridicules ou font rire. Je n'ai jamais entendu d'histoire de Coyote mais je pense que vous pouvez les prendre comme des équivalents de Coyote pour les Amérindiens du Sud. Ce sont des personnages qui voudraient parcourir le monde pour prendre ce qu'il y a à prendre et faire de grandes choses, et qui se vantent à la cantonade, ou cherchent à s'approprier l'argent d'un autre. Alors quelqu'un ou quelque chose les moucharde et leur tend une embuscade, et ils se dégonflent comme des baudruches. Un amérindien est considérée comme stupide par les Blancs bon teint qui ne le remarquent jamais parce qu'ils vivent tellement vite qu'ils comprennent toujours de travers. Mon oncle me raconta l'une de ces histoires. Il travaillait dans une graineterie. De nulle part arrive une riche femme Blanche dans une voiture conduite par un chauffeur. Elle veut des graines pour les poulets. Il dit "je n'en ai plus du tout". Il devait probablement être assis à mâchouiller un cure-dent ou un brin d'herbe. Alors elle demande du foin. "J'en ai plus non plus", dit-il, en croisant ses bottes. Elle commence à s'énerver. "Pourquoi ne fermez-vous pas votre magasin alors?" Il rabat son chapeau sur ses yeux. "J'attends seulement que vous vouliez bien partir pour le faire". Je lui avais rendu visite et il me raconta l'histoire au souper et nous rîmes tous parce qu'elle était franchement drôle et que c'était une histoire qui damait le pion aux Blancs.

Mon père est un bon conteur et il passerait tout son temps à raconter des histoires dès que son magasin est ouvert. N'importe quelle histoire. Des histoires de soldats. Des histoires pour les enfants. des récits historiques. Un grand nombre de mes poèmes s'inspirent de ces histoires familiales "Stolen trees" par exemple, dans Calling Myself Home. Mon père et ma grand-mère parlèrent du noyer noir qu'ils possédaient et qui fut volé. Des gens entrèrent, prirent les arbres et utilisèrent le bois dur pour faire des crosses de fusil. Un jour, me raconta mon père, la famille rentra chez elle pour constater que tous les arbres avaient disparu.

JB: Permettez-moi de vous questionner sur un autre des thèmes que l'on trouve dans Calling Myself Home. Il y a une tortue qui se met sur le dos plusieurs fois. Qu'en est-il de cette tortue?

LH: Cette tortue est celle que j'avais emprisonnée dans le réservoir derrière chez mon grand-père.

JB: Qu'est-ce que c'était que ce réservoir?

LH: C'était comme une petite mare. C'était une tortue géante. Bien sûr je n'étais pas très forte et la tortue n'était probablement pas géante, mais elle était plus grosse que ce que mes bras pouvaient porter. Je l'attrapai avec une ligne de pêche. J'en avais une peur bleue. Je savais que cette chose monstrueuse me mangerait. J'avais entendu toutes ces histoires sur les tortues. La mythologie de ces choses s'amplifie comme la courbe du fouet qui vous frappe. J'avais entendu dire comment ces tortues pouvaient vous saisir pour ne plus vous relâcher. Pendant votre vie entière vous auriez une tortue accrochée à vous ou alors il vous faudrait perdre une jambe. J'étais terrifiée par ces tortues géantes qui vivent dans l'eau. Mais nous sommes le peuple de la Tortue. Je ne sais pas pourquoi, ce n'est pas un clan ou quelque chose de tangible. C'est comme ça. Ma grand-mère avait de grosses tortues terrestres qui venaient aux alentour des champs. Elle parlait à l'une d'entre elles en particulier et, quand elle lui disait de surveiller les chiens, elle venait et se comportait comme si elle avait compris. Les poèmes de ce livre parlent de ce réservoir. C'est un endroit où j'ai passé beaucoup de temps durant mon enfance. C'est mon centre, mon coeur, un noyau de ma vie que je porte avec moi. Il y a aussi du bon là derrière. C'est là qu'un jour j'ai attrapé un blue racer (sorte de couleuvre NDT) . Je pensais que c'était un ver géant parce que je n'avais jamais vu de blue racer. Je l'attrapai. J'étais sur le point d'aller à la pêche et ce blue racer fut mon plus gros poisson. J'apportais ce serpent géant dans la maison et dis "regardez mon vers". Ma mère hurla.

JB: C'est une histoire terrifiante.

LH: Quand je réfléchis à tout ça, je me dis que j'étais quelqu'un de très solitaire. La plupart des choses que je fis lorsque j'étais enfant (et même encore aujourd'hui) se passaient à l'extérieur et lorsque j'étais seule. L'extérieur était mon église, le lieu de mes visions et de mes rêves.

JB: Quand vous parlez d'extérieur et de solitude, les paysages de l'Oklahoma remontent en moi.

LH: C'est comme ici en ce moment. Cette humidité ambiante. En Oklahoma, la lumière rend les feuilles très vertes et l'âme rouge ardente. Il se passe quelque chose de très intense et en même temps d'aride. C'est un endroit très ancien.

JB: Dans l'un de ses poèmes, Joy Harjo dit "L'Oklahoma sera le dernier chant que je chanterai." Que représente l'Oklahoma pour vous?

LH: Et bien c'est l'histoire de la moitié de ma vie. C'est beaucoup de violence, de pauvreté, de beauté, et de bonne nourriture: maïs, haricots. C'est ceux que je connais, ma famille et ma tribu. L'Oklahoma est le lieu de la sécheresse, de l'air lourd, des faucons sur les piquets de clôtures, du linoléum gondolé, des chênaies et des noyeraies qui semblent peuplées de fantômes désireux de raconter leur histoire aux mortels. Parce que je suis née à Denver, la présence de tout cela lorsque j'étais avec ma famille d'Oklahoma était essentielle pour moi. Cela me rappelait que j'étais une part de ce lieu et de ces gens. Je pense que mon cordon ombilical est enterré là-bas. Tout ici, la terre, est la part la plus ancienne et la plus empreinte de sagesse de moi-même. La part qui peut survivre. Chacun de nous, les écrivains amérindiens, est historiquement une part de l'ensemble de l'histoire de nos nations et de nos attaches; que nous écrivions à New-York ou à Rosebud.

JB: J'ai entendu dire par les traditionalistes -si je peux utiliser ce terme.- que nous, êtres humains étions faits de trois parties. Une partie physique, une partie mentale, et une partie spirituelle et qu'il est important de les maintenir toutes trois en équilibre. Je les ai entendus dire qu'ils ressentaient un grand déséquilibre dans la vie américaine. Elle semble toujours aller vers l'une ou l'autre partie, mais jamais vers l'intégration des trois. Etes-vous d'accord?

LH: Je me sens très favorisée. Très favorisée d'avoir un lieu où vivre, où je suis enracinée, entourée, réellement par la terre, le cercle des montagnes. C'est comme être à l'intérieur d'un bol. J'ai des enfants, c'est pourquoi ma vie ne devient pas instable. J'ai une vie entièrement distincte de ma vie d'écrivain, bien qu'elles se rencontrent et se rejoignent. En ce qui concerne cet équilibre dont vous parlez entre le physique, le mental et le spirituel: beaucoup de gens qui commencent à s'intéresser à la tradition spirituelle deviennent complètement stupides. Ils s'élèvent tellement au-dessus de la vie qu'ils perdent l'équilibre, perdent pied, et nos pieds sont très important dans la vie spirituelle car ils sont notre contact avec la terre. Nous sommes ici, sur terre, avec notre corps. Nous ne sommes pas fait physiquement ou spirituellement pour les espaces intersidéraux. Celui qui entre dans le mental peut s'éloigner trop loin du physique (pas athlétiquement parlant, ou sexuellement, mais en conscience du corps), mais du physique dépendent le spirituel et le mental. Je pense que le travail physique est très bon pour cette raison -couper du bois et toutes sortes de travaux que l'on a à faire. Cela m'apparaît comme un aspect très important de la tradition que d'avoir cet équilibre, de le garder et de le maintenir le mieux possible. Je pense qu'on le perd quand on est absorbé par d'autres choses -quand on perd l'équilibre.

Pour moi, et c'est très important, le spirituel et le politique sont très unis. Vous ne pouvez pas penser d'une manière et agir d'une autre. Vous voyez la cruauté et l'injustice et vous agissez. Vous ne restez pas assis à méditer et ainsi vous vous purifiez. Je connais des peuples tribaux que je respecte beaucoup qui se font des choses irrémédiablement destructives et qui jamais ne s'asseoiront ni ne méditeront. Ils sont trop occupés à parcourir les routes en parlant pour les tribus, bien sûr, des aspects spirituels de la vie, au sujet des lois fédérales ou de la destruction des énergies de développement. Les Américains ont besoin de revoir leurs idées sur la spiritualité. Les finalités de la spiritualité étant très proches du capitalisme. Elle finit par être une force qui sert pour contrôler les gens ou pour vous faire apparaître comme bon: pour vous donner une position de pouvoir et d'intégrité.

JB: Ceci est peut-être un peu à côté de la question, mais je crois qu'il y a une chose avec laquelle on a, dans la majorité des cultures, des difficulté à jouer, en relation avec la spiritualité, c'est l'humour. L'humour à une place dans la spiritualité aussi bien qu'ailleurs, non?

LH: Parfois la lascivité y trouve sa place aussi. Comme je le disais, nous avons un corps, nous avons une voix. Nous sommes sur terre pour nous réjouir de tous ce que nous avons. Nous ne vivons pas pour nous dépraver. Nous ne sommes pas fait pour cela. Nous avons des choses à faire (maintenir les forces en équilibre) et de grandes capacités à l'amour et à la joie pour les accomplir avec ce que nous sommes.

JB: Qu'est-ce qu'un traditionaliste?

LH: Ce n'est pas quelqu'un qui paraît vieux, habillé d'une certaine manière et dit certaines choses. Je parle anglais. Je n'ai pas besoin d'une formation universitaire pour survivre, je mange des frites, j'ai la télévision. Je ne pense pas que ce soient des choses très dans la tradition. Mais alors qu'est-ce que c'est la tradition? Je crois que, pour comprendre vraiment ce qu'elle est, la respecter et l'accomplir, il faut d'abord se maintenir en bonne santé, et être indépendante afin de pouvoir revenir chez soi et faire ce qu'il y a à faire à l'extérieur, dans n'importe quel lieu ou contexte, avec n'importe qui. Je ne sais pas ce qui arrive aux Amérindiens. "L'idée" de spirituel reste seulement un concept, et les gens se déplacent avec cette idée de ce qui est traditionnel sans avoir un sentiment réel de ce qu'il est en réalité. Etre traditionaliste devient comme être un médecin, ou un "précheur" ou un leader. C'est tout bonnement faux. Dans la culture tribale chacun à sa place et celui qui parle plus facilement avec les esprits n'est pas meilleur qu'un autre ou dans une situation plus élevée mais simplement accomplit une des nombreuses fonctions du peuple. Vous et moi avons des amis qui font cela tous les jours et ils n'en tirent aucun profit. La femme qui construit le feu est aussi importante que celle qui guide les âmes.

De plus, nous n'avons rien de particulier à faire pour être en contact avec le monde spirituel. C'est naturel si vous vous arrêtez et que vous écoutez. Ici même. Comme le battement de votre coeur. Vous n'avez pas besoin de courir 5 kilomètres, d'utiliser un stéthoscope ou des rayons X pour savoir qu'il est là. En fait, être "traditionaliste" signifie que vous avez une grande responsabilité. plutôt que ceux qui se coupent de la communauté blanche pour être traditionnels, plus je pense à ça plus je me dis que d'avoir brisé ces barrières est plus important que de les avoir construite. A ce sujet, aucune forme de racisme n'est bonne pour qui que ce soit. Et de devenir anti-Blanc est une erreur. Ceux qui le font s'auto-détruisent. Parlons de l'équilibre des choses, parlons de la tête et du coeur, de la tête et de l'âme. Je pense que fusionner les deux cultures dans une voie vraiment saine, non pas comme cela a été fait dans le passé, pourrait être une intégration dans la direction dont nous parlions tout à l'heure. Les Amérindiens ont déjà entamé ce processus. Il y a des années. Maintenant je vois des Blancs qui s'insèrent dans cette voie. Davantage de femmes d'ailleurs.

JB: Votre deuxième recueil de poésie, Daughters, I Love You, m'apparaît comme un livre plus orienté spirituellement que Calling Myself Home. Il me semble qu'il renvoie à des questions à la fois spirituelles et politiques. Dans la préface, Elisabeth Jamieson dit, "la relation de la femme avec la terre, la lutte pour protéger et nourrir la vie dans un paysage empoisonné et empoisonnant font partie de la voix poétique de LH." Le livre semble s'articuler sur cette idée, protéger la vie. Comment avez-vous été amenée à écrire ce second livre?

LH: Je passe ma vie à penser à cela, à toutes les formes de destruction de la terre. Je n'ai jamais pensé que la chasse était une chose indispensable parce que beaucoup de ceux qui chassent n'en ont pas besoin. Elle devient un sport de la mort, une chose très différente de ce qu'elle a été autrefois. Ce n'est plus pour survivre. Toute forme de cruauté est sans raison d'être. Toute forme de tir. Aujourd'hui avons-nous besoin de construire un véritable territoire dans les Everglades ou sur les lieux de migrations ou de creuser des mines dans la terre? Nous avons tout ce qu'il nous faut pour vivre bien et en paix. Nous n'avons besoin que de marcher dans ces territoires. En tout cas, je pense que se taire est d'une certaine manière être malhonnête et c'est pour cela que je ne veux pas me taire et parler de ces choses qui sont très importantes. Notre survie est très importante. Nous avons progressé -cette progression est une ligne droite vers la destruction totale (Meridel Le Sueur le dit aussi), et nous sommes aujourd'hui à la limite extrême. Comme si la terre était à nouveau carrée et que nous nous tenions sur l'arête. J'espère que je progresse, si je dois être tuée et ma famille aussi, au moins je ne veux pas avancer en me taisant. Je veux avoir le sentiment d'avoir fait quelque chose et non pas d'avoir accepté passivement.

 

Traduction Manuel Van Thienen et Sonia Protti