Femme-Araignée

 

 

Anne Cameron

illustrations de

Nelle Olsen

 

Il était une fois, il y a très longtemps, si longtemps que le monde n'avait pas la même apparence que de nos jours. En ce temps-là, il n'y avait qu'un immense continent qui flottait sur un immense océan, et la balle qu'est le monde était soigneusement ajustée dans son terrier creusé dans le manteau du ciel.

En ce temps-là, Femme-Araignée vivait dans un pays loin dans le Sud, une terre d'une étrange beauté où les gens marchaient sur le sable, sous un ciel qui connaissait rarement la pluie.

Femme-Araignée vivait dans le sable, sur une immense toile qu'elle avait tissée, et ses enfants vivaient avec elle, écoutant les sabots des moutons qui sonnaient joyeusement sur le toit.

 

Un jour la terre frissonna et trembla, se fendit et craqua, et l'île de Vancouver se sépara du continent et dériva, et les soeurs et les frères se dirent tristement au revoir.

Le monde avait commencé à se glisser hors de son terrier.

Se coulant dans les brèches du trou du ciel, les Oiseaux du Tourment apparurent. Jusqu'alors, les êtres vivants n'avaient connu aucune souffrance, aucun chagrin, aucun désagrément, car les Oiseaux du Tourment ne pouvaient pas atteindre le monde. Mais quand le monde se mit à se glisser hors de son terrier, les Oiseaux du Tourment se faufilèrent et s'avancèrent petit à petit et les êtres vivants commencèrent à souffrir terriblement et à pleurer amèrement.

Femme-Araignée entendit les pleurs. Elle laissa ses nombreux enfants s'occuper de ses nombreuses affaires et grimpa par le fil d'argent qui montait de sa maison.

Femme-Araignée se mit à tisser un nid d'argent autour du monde qui glissait, lançant des fils jusque sur la lune, tournant et nouant le motif magique qu'elle était seule à pouvoir tisser, puis elle escalada son tissage et prit place sur la lune en se hissant et se tirant de son petit corps vigoureux qui forçait et suait.

Quand le monde fut de nouveau à sa place, Femme-Araignée prit un morceau d'arc-en-ciel et le redressa soigneusement puis elle tissa un filet et le noua au bout. Elle inventa ainsi la première crosse avec laquelle elle attrapa les Oiseaux du Tourment qui volaient dans le ciel, un par un, et elle les renvoya d'où ils venaient.

*crosse: canne au bout de laquelle se trouve un filet et que l'on utilise dans le jeu de Lacrosse.

Les seuls qu'elle ne put pas attraper et rejeter au dehors étaient ceux qui portaient le mal de dent, le mal d'oreille, le mal de tête et le mal de ventre.

Femme-Araignée monta dans le plus grand arbre du monde et lui fit part de ses inquiétudes. L'arbre s'offrit de bon coeur et devint le pôle où se tient Femme-Araignée pour que la terre reste immobile.

Aujourd'hui encore, vous pouvez voir des toiles argentées dans les branches des arbres et comment les enfants de Femme-Araignée et ceux du grand arbre s'entraident: les arbres hébergent les araignées et les araignées attrapent les insectes qui autrement infesteraient et détruiraient l'arbre. Quand vous les verrez, pensez à la façon dont les arbres et les araignées travaillent ensemble pour faire que ce monde soit un endroit sûr où nous pouvons vivre.

Quand le monde fut sûr, Femme-Araignée retourna sur son territoire et dans la maison qu'elle avait construite sous le sable, et elle vécut avec ses enfants, là où elle pouvait entendre le trottinement des sabots des moutons sur le toit, entendre le son des flûtes des bergers, et entendre les chants et les rires des femmes lorsqu'elles tissent la laine pour en faire des couvertures et des vêtements.

Texte traduit et adapté de l'américain par Manuel Van Thienen