Le chant de l'orque

Anne Cameron

illustrations de

Nelle Olsen

 

Il y a longtemps, l'orque était toute noire. Elle vivait dans l'eau, et comme tous les autres mammifères marins, elle venait à la surface pour respirer.

Parfois elle voulait sortir à l'air libre pour regarder l'aigle-pêcheur qui se laissait porter par le vent.

L'aigle-pêcheur n'était pas plus gros que les autres oiseaux, mais il était fort. Il était celui qui volait le plus haut, le plus loin et le plus longtemps, et il se moquait et riait de ce qu'il voyait en-dessous de lui.

L'orque commençait à se demander ce qu'on pouvait ressentir à voler dans l'air au lieu de nager dans le vide. Elle observa l'aigle-pêcheur fondre vers la surface de la mer et s'élever ensuite dans le ciel avec Saumon enserré dans ses fortes pattes, et l'orque commença à croire que l'aigle-pêcheur était son meilleur ami.

Quand l'orque voyait s'approcher l'aigle-pêcheur, elle plongeait vers le domaine du Saumon pour le ramener à la surface afin que l'aigle-pêcheur puisse prendre sa nourriture sans effort.

Quand l'aigle-pêcheur comprit ce que faisait l'orque, il s'enfonça dans les vagues, en disant merci, et en lui parlant de choses qu'elle ne connaissait pas: la neige sur les sommets des montagnes, les petites fleurs dans les prairies, des buissons croulant de baies et des rayons du soleil qui pénétraient en oblique entre les colonnes de la forêt.

L'orque dit à l'aigle-pêcheur qu'elle n'avait jamais vu de fleurs. Alors l'aigle-pêcheur lui apporta une digitale pourprée et la lui lança. Une autre fois, il apporta un lupin, puis une autre fois encore une fleur de cornouiller, et quand les baies furent mûres, l'aigle-pêcheur en apporta à l'orque pour qu'elle puisse y goûter.

L'orque et l'aigle-pêcheur devinrent de très bons amis, et leur amitié grandit jusqu'à ce qu'ils s'aiment si fort que c'était comme si une lumière jaillissait de leurs corps quand ils se rencontraient.

Mais l'un était une créature de l'air et l'autre une créature de la mer, et ils ne pouvaient pas vivre dans le monde de l'autre.

Pourtant, ils s'aimaient et l'amour a un moyen sûr de se dévoiler et de s'exprimer. Orque voulait tant connaître ce que l'on ressentait lorsqu'on volait, lorsqu'on volait comme le faisait son amour, qu'elle commença à sauter hors de l'eau, tellement haut qu'aucune créature dans la mer ne peut bondir aussi haut.

Et l'aigle-pêcheur passait de plus en plus de temps de plus en plus près des vagues pour être plus près de son amour.

Et un jour, comme l'aigle-pêcheur fondait sur les vagues, l'orque bondit dans l'air et un instant leurs corps se touchèrent et leur amour se dévoila.

Quand leurs enfants naquirent, ils étaient noirs comme l'orque mais avec des taches blanches sur le corps comme la tête et le ventre de l'aigle-pêcheur et ils pouvaient produire des sons flûtés comme le faisait l'oiseau, et ils riaient.

L'orque aimait ses enfants et leur apprit tout ce qu'un bébé baleine doit savoir, et l'aigle-pêcheur essaya de leur apprendre à voler. Mais les bébés, bien qu'ils puissent bondir plus haut et plus loin encore que leur mère et puissent passer plus de temps hors de l'eau que n'importe quelle autre créature, ne purent pas apprendre à voler.

Pourtant, les enfants noirs et blancs aimaient bondir et sauter, rire et chanter, et jouer à toutes sortes de jeux. Aucune autre baleine n'aimait la vie plus que les orques, et chaque nouveau bébé orque qui naissait avait des taches blanches toutes différentes. Pas deux n'avaient les mêmes.

Et parce que ces créatures merveilleuses étaient le fruit de l'amour entre des créatures de deux mondes différents, elles étaient capables d'aimer toute chose.

Il y a un endroit sur la côte ouest de l'Ile de Vancouver qui pointe hors de la mer, et dans les temps anciens, les femmes allaient à cet endroit à certaines époques de l'année, au printemps et à l'automne, quand l'orque passait le long de la côte.

Les femmes s'asseyaient sur les rochers et jouaient de la flûte et du sifflet.

L'orque n'entend pas seulement avec ses oreilles, comme nous. Chaque pouce de peau du corps de l'orque capte les sons et les vibrations. Elle n'entend pas seulement la musique: elle la ressent.

Et quand l'orque entend et ressent la musique des femmes, elle nage vers les rochers venant des lieux les plus lointains et sort, encore et encore au-dessus des vagues, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus en équilibre que sur l'extrémité de sa grande queue, et la plus grande partie de son corps exposée à la vue des femmes, elle suit la musique et danse.

Alors les femmes entendaient les sons les plus beaux, un son si merveilleux qu'il n'y a pas de mot pour le décrire, un son si empli d'amour et de vérité qu'il mettait les larmes aux yeux, des larmes de joie: le chant de l'orque.

Et les femmes écoutaient l'orque, comme l'orque avait écouté les flûtes et les sifflets, et parfois, pendant un instant magique, les femmes jouaient de leurs flûtes en même temps que les orques chantaient, et les musiques de deux mondes différents se mêlaient et se fondaient ensemble, et toute la Création écoutait. On dit que dans ces moments là, l'aigle-pêcheur volait haut, très haut, encore plus haut, ses marques de dessous exposées à la vue, et ajoutait son chant au choeur, et trois mondes se rejoignaient en une seule parole. Et quand cela arrivait, les rochers de la terre se mettaient à vibrer et à ronfler, jusqu'à ce que toute la Création, un court moment soit unie, en harmonie.

Puis, dans un son ultime, l'orque plongeait en éclaboussant dans les eaux pour continuer son voyage. Et tous ceux qui étaient éclaboussés par une baleine avaient de la chance et auraient du bonheur, car c'est une des bénédictions de l'orque, dont le corps porte les marques d'un amour qui trouva à s'exprimer et mélange deux mondes différents.

Texte traduit et adapté de l'américain par Manuel Van Thienen