l'enfant paresseux

 

 

Anne Cameron

illustrations de

Nelle Olsen

 

 

Un jour, on trouva un bébé sur une plage.

Un bébé tout à fait ordinaire qui ne portait aucune marque distinctive ni aucun tatouage sur le corps.

Les gens qui le trouvèrent supposèrent qu'il était le fils du peuple des pêcheurs qui avaient été emportés par les vagues quand leur pirogue avait chaviré, ou peut-être même entraînés au fond par un poisson noir (de l'Alaska) ou un énorme flétan.

Il savait que Orque, qui nourrit ses enfants avec le lait de ses mamelles, comme le font les femmes, avait dû entendre pleurer le bébé, et parce qu'il y avait une similitude avec l'allaitement des enfants des femmes, elle aura emmené l'orphelin sur la rive près du village.

Orque a toujours été une amie des êtres humains, mais ceux-ci n'ont pas toujours été amicaux avec Orque, pas plus que nous n'avons considéré ses enfants comme s'ils étaient les nôtres.

Les gens séchèrent l'eau salée qui mouillait le corps potelé de l'orphelin et le nourrirent avec de petits morceaux de poisson cuit, avec des racines de nénuphar cuites dans la braise et prémâchées par les vieilles femmes pour qu'elles soient tendres, et ils lui donnèrent à boire quelques gorgées d'infusion de feuilles d'ortie, qu'il but en suçant le bord d'une petite tasse. Il rota et rit, agita joyeusement ses bras et ses jambes de bébé puis il s'endormit.

Il s'éveilla seulement lorsqu'il eut faim, et les gens le nourrirent avec plaisir, tant et si bien que les années passèrent et il devint de plus en plus grand, de plus en plus affamé, de plus en plus gros jusqu'à ce qu'il atteigne deux fois la taille d'un homme adulte.

Quatre fois par jours, le géant s'éveillait et réclamait à manger, et quatre fois par jour les gens le nourrissaient. IL souriait, les remerciait et se rendormait.

Tout le monde l'appelait le Paresseux et se demandait si viendrait le jour où il travaillerait et commencerait à justifier son existence.

Un jour, l'Ancien toussa et la perche qui tenait le monde en place vacilla. Alors les baies et même les rivières se mirent à déborder, la marée monta et monta encore, et les lacs descendirent des montagnes pour rejoindre la mer.

Les gens prirent les vieillards et les enfants dans leurs bras et coururent se mettre à l'abri, criant à Paresseux de se lever et de fuir. Comme il n'en faisait rien, les jeunes hommes les plus forts revinrent sur leurs pas et tentèrent de le secouer, mais il continua de ronfler.

Ils essayèrent de le soulever et de le porter, mais il était trop gros et trop lourd.

Il va se réveiller, se dirent-ils pleins d'espoir, quand l'eau entrera dans ses oreilles. Personne ne peut dormir avec de l'eau dans les oreilles, et ils coururent pour sauver leurs propres vies.

 

Evidemment, quand l'eau entra dans ses oreilles, Paresseux se réveilla et comprit immédiatement ce qui était arrivé. A l'amusement général des ses frères, soeurs, et parents adoptifs, il se leva, toujours plus grand, encore plus grand, s'étirant jusqu'à ce que les nuages entourent sa tête comme un casque. IL tendit ses bras, ouvrit ses mains et de sa bouche, un son comme on n'en avait jamais entendus depuis que Tem Eyos Ki avait chanté son chant, sortit de sa bouche et fit trembler la surface de l'eau.

Il chanta encore, et les embouchures des rivières se vidèrent, les bassins des lacs s'enfoncèrent, l'eau commença à revenir emplir les trous, laissant des poissons accrochés dans les branches les plus hautes des arbres, comme des fruits, une nourriture qui remplacera ce que les gens avaient perdu quand les fumoirs furent inondés.

Puis Paresseux reprit sa taille normale, qui était encore immense, s'allongea et se rendormit.

Le gens regagnèrent leurs villages, et quatre fois par jour nourrirent avec plaisir le géant somnolant qui souriait dans son sommeil et baillait même parfois de contentement, avant même d'accepter la nourriture que lui préparaient les gens.

Puis les arbres commencèrent à pousser de plus en plus près du village, faisant s'ébouler les versants des montagnes, bousculant tout, menaçant de faire s'écrouler les maisons les plus proches dans le vide, et c'est le bruit des haches frappant désespérément les troncs qui éveilla l'immense garçon qui dormait au soleil.

Il regarda cela interloqué pendant un bon moment en se frottant les yeux. Tous ceux qui le pouvaient abattaient des arbres, même les petits enfants avaient des scies ou des couteaux à manche d'os et coupaient, abattaient frénétiquement les sureaux et les sapins, les cèdres et les pins, les aulnes et les trembles, même les arbustes sacrés vêtus de rouge qui avaient les caractéristiques de toutes les espèces d'arbres: des feuilles caduques qu'ils ne perdaient pas toutes en automne, restant verts pendant l'hiver comme les conifères.

Paresseux se roula en boule comme s'il était effrayé, puis il se mit à rouler autour du village, déracinant les arbres et les empilant adroitement, les entrelaçant en une grande clôture, et quand il eut nettoyé un espace plus grand encore qu'il ne l'avait été avant que les arbres ne deviennent fous furieux, quand tout fut de nouveau net, il roula vers son endroit favori pour dormir, se lova confortablement sur le côté et se mit à ronfler en souriant.

Les gens n'étaient pas encore revenus de leur surprise quand la merveille de toutes les merveilles arriva, une chose si extraordinaire qu'on la nomme, simplement, la Splendeur.

Une lumière éclatante se mit à luire à la surface de la mer. scintillante comme les écailles de Sisiutl, le serpent de mer magique, rouges écarlate, jaunes vif, bleues comme un dragon, vertes comme la carapace du scarabée de juin, chatoyante et rougeoyante, éclatante et étincelante, de plus en plus près, la Splendeur approcha jusqu'à ce que l'air se mit à trembler, et la terre à frémir avec les vibrations des couleurs.

Une jeune fille qui n'entendait pas le son des voix mit ses mains sur ses oreilles et tomba à genoux, remuant la tête violemment comme si les vibrations de la couleur broyaient les os de son oreille interne, les réduisant en poussière, et elle fut la première à entendre le son, les coups des pagaies rougeoyantes qui pénétraient dans la mer.

Paresseux bondit sur ses pieds et tendit ses bras massifs dans la direction du rougeoiement, des larmes de joie ruisselaient sur ses joues et atterrissaient dans l'herbe, où elles se transformaient en fraises.

La pirogue gigantesque s'échoua sur la plage et trois hommes très âgés, magnifiquement vêtus, débarquèrent, les couleurs étincelant sur leurs capes et leurs kilts. ILs étaient tous presque aussi grands que Paresseux.

Les gens tremblaient de frayeur, et seule la fille qui avait été sourde osa sourire et s'avancer vers eux, les mains tendues en signe de paix, remerciant les Oncles surnaturels pour le don qu'ils lui avaient fait, le don des oiseaux chanteurs, le don du bruit du vent soufflant à la cime des arbres, le don de ce que beaucoup d'entre nous considèrent comme normal (et acquis).

Merci, dit-elle, en entendant le son de sa propre voix pour la première fois.

Merci, dit Paresseux, d'une voix aussi belle que celle du huart avant que son cou ne soit allongé et son chant réduit au silence. Vous m'avez protégé dans ma détresse et nourrit lorsque j'avais faim. Vous m'avez tenu chaud et donné à boire lorsque j'avais faim. Sans votre amour, Je serai mort, et il n'y aurait eu personne pour remplacer mon quatrième Oncle quand il serait devenu trop vieux pour faire son travail. Mon quatrième Oncle, c'est l'Ancien qui maintient le monde à sa place au bout d'une longue perche. Maintenant ses frères sont venus pour m'emmener près de lui afin que je continue le travail et qu'il puisse se retirer et profiter de son grand-âge.» Et les gens comprirent alors que s'ils n'avaient pas pris soin du bébé que Orque avait amené sur la plage, ce jour aurait été celui de la fin du monde.

Paresseux se dirigea vers la pirogue, monta dedans et pris une pagaie en or. Ses trois Oncles surnaturels montèrent avec lui et la magie les emporta dans l'autre monde.

Il y eut un moment où la perche fut transférée du vieux dos au dos jeune et fort, un moment où la terre remua et où les oiseaux des douleurs menstruelles s'infiltrèrent par le trou, mais Femme Grenouille nous apprit à nous tenir à genoux pour faire passer les crampes, ainsi les oiseaux furent-ils déjoués.

Parfois, même de nos jours, la terre tremble et remue. Cela arrive lorsque Paresseux entend une plaisanterie et que le fou rire secoue ses épaules.

 

Texte traduit et adapté de l'américain par Manuel Van Thienen