La sorcière de Goingsnake

 

Robert J. Conley

 

 

Bill Brown était ce que la plupart des Cherokees citadins de l'ouest de la Nation appelaient, dans les années 1890, un conservateur. Il y avait aussi bien sûr, ceux qui vivaient dans les montagnes et qui pensaient différemment. Ils étaient les vrais conservateurs -ceux qui faisaient de leur mieux, en dépit des blancs et des cherokees progressistes, pour vivre dans l'ancienne voie en accord avec les enseignements ancestraux de Keetoowah. Ces Cherokee auraient qualifié Bill Brown de progressiste, et ce n'aurait pas été un compliment. Les Cherokees citadins qui disaient que Bill Brown était un conservateur ne l'entendait pas plus comme un compliment que comme une insulte. C'était seulement la vérité comme il la voyait.

Bill Brown, le Cherokee conservateur, était un homme grand et fort qui travaillait dans une petite ferme de la région de Goingsnake au sein de la Nation cherokee, dans ce qu'on appelle maintenant l'Oklahoma. La ferme où il travaillait n'était pas très éloignée d'une petite ville nommée Baptist ni du palais de justice de Goingsnake. Bill Brown n'était pas propriétaire de la ferme, parce que tous les Cherokees, officiellement citoyens cherokees, possédaient la terre en commun. Les Cherokees progressistes et les traditionalistes (ou conservateurs) étaient tous d'accord au moins sur ce point. Les conservateurs ne se percevaient pas, malgré tout, comme citoyens  et c'était une autre raison pour que l'étiquette de conservateur que l'on collait à Bill Brown soit justifiée d'une certaine manière. Bill Brown s'occupait de sa ferme, votait aux élections Nationale Cherokee (une autre activité que les vrais conservateurs -les traditionalistes- ne pratiquaient pas), lisait les journaux, (The Cherokee Phoenix, écrit avec le syllabaire de Sequoyah1, envoya son fils à Tahlequah au Séminaire cherokee, et mettait son plus beau costume et sa plus belle cravate pour aller à l'église chaque dimanche -l'église Baptiste, bien sûr- où les offices se faisaient en langue cherokee.

Mais Bill Brown était un conservateur. Voilà ce qui faisait de lui un conservateur: même avec tous les travers de la civilisation  qu'il avait contracté, ils s'accrochait encore pour certaines raisons aux vieilles croyances -aux superstitions, préféraient dire certains. On savait qu'il avait payer plus d'une fois pour obtenir les services de didahnuwisgi - exorcistes, chamans, ou sorciers et autres. Il s'accrochait aussi fermement à la langue cherokee et refusait d'apprendre l'anglais -ou du moins refusait la plupart du temps de l'utiliser. Et il croyait toujours à la sorcellerie. Oui, la sorcellerie et les sorciers. Tsgili. Bill Brown avait très peur des Tsgili. Ses amis progressistes se moquaient régulièrement de sa peur, mais cela ne servait à rien. On ne pourrait pas le persuader que cela n'existait pas -que c'était tout au plus de la superstition. Ni ses meilleurs amis, ni le grand chef de la Nation cherokee, ni, bien sûr, l'église Baptiste ne pouvait le convaincre que sa croyance n'était que mensonge et enfantillage. Bill Brown était un Cherokee conservateur.

Au bout de la route à une courte distance de la maison où vivaient Bill Brown et sa famille, vivait une vieille femme appelée Tewa, l'Ecureuil Volant. Tewa avait la réputation d'être une magicienne. Les gens lui confiaient leurs ennuis et souvent la payait pour qu'elle leur prépare une amulette ou soigne leurs maladies. Quelques uns parmi les plus progressistes des cherokees se moquaient de Tewa et de ses clients, bien que certains d'entre eux aillent la voir en cachette pour lui confier leurs problèmes. Bill Brown était persuadé que Tewa était une tsgili -une sorcière. Et il vivait constamment dans la peur à cause de la proximité de sa maison. Un matin de printemps alors que Bill était sur le point de passer la porte pour aller travailler dans ses champs, il leva la tête. Alors qu'il allait franchir le porche, il vit Tewa, descendant le chemin qui traversait sa ferme en direction du bois. Elle ne dit rien. Elle ne s'arrêta pas. Elle marchait seulement sur le chemin venant de chez elle et allant quelque part. Mais comme elle passait près de sa maison, et juste au moment où il leva la tête et la remarqua, Tewa lui jeta un regard qui le fit frissonner de la tête au pied. Elle passa. Il retint sa respiration, descendit du perron et passa derrière la maison. Environ une heure plus tard, Bill marchait derrière sa grande mule brune guidant la charrue quand le soc heurta une grosse roche. Bill fut projeté en avant, il pesa sur les poignées de la charrue et la droite craqua. Il fut précipité tête première dans la poussière.

Nom de Dieu, dit Bill Brown. (Parfois, quand il n'existait tout simplement pas de mot cherokee pour l'occasion, Bill employait quelques mots d'anglais.)

Il se remettait sur ses pieds et s'époussetait quand il entendit derrière lui, de l'agitation dans un bosquets. Il se leva et courut jusqu'à la lisière du bois. Il entendit un fort bruissement de feuilles presque à ses pieds, et son coeur bondit dans sa poitrine. Il regarda autour de lui et vit un écureuil grimper le long du tronc du gros chêne situé tout près de lui. Il atteignit une branche juste au-dessus de sa tête, à une hauteur où il pouvait encore le voir, puis s'arrêta. Sa queue balança rapidement six ou sept fois, puis, dans un mouvement presque imperceptible il fit le tour de la branche et le regarda droit dans les yeux. Des perles de sueur apparurent sur le front de Bill Brown alors qu'il était transpercé par le regard de l'écureuil.

Tewa  dit-il d'une voix presque inaudible.

Puis soudainement -peut-être s'était-il sauvé, les mouvements de l'écureuil étaient si rapides- l'écureuil sembla simplement disparaître. Bill resta planté là encore quelques secondes, puis il recula, trois, quatre pas, se retourna, et courut dans le champ vers sa charrue et sa mule. Il détela la mule, et laissant la charrue cassée dans le champ, conduisit la mule en hâte dans son enclos derrière la maison. Il entra chez lui et tira le verrou de la porte, son visage d'une grande pâleur ruisselait de sueur. Sa femme, Sarah, leva ses yeux de la table où elle était occupée à nettoyer des oignons sauvages. Elle vit qu'il était bouleversé.

Wil, dit sarah,

Tewa, dit Bill. Tewa est passé près d'ici ce matin.

Et alors?

Elle m'a regardé en passant, et elle m'a fait frissonner, mais je suis tout de même aller travailler.

C'est tout? dit Sarah. Tu ne devrais pas te tracasser comme ça au sujet de Tewa. Elle n'est qu'une pauvre vieille femme.»

non, dit-il, Ce n'est pas tout. Dans le champ ma charrue s'est cassée et je suis tombé. Et il y avait cet écureuil qui me regardait. C'était la tsgili.

dit Sarah.

Où est An?

Sarah donna son café à Bill. Il en but une petite gorgée et, le trouvant trop chaud, en versa un peu dans la sous tasse et souffla dessus.

Il va arriver quelque chose de mauvais, dit-il, et il avala bruyamment le café de la sous tasse.

Puis il se leva et posa la tasse et la sous tasse sur la table. Il traversa la pièce et attrapa un pistolet posé au-dessus de la commode, puis une boîte de balles, et se mit à charger l'arme.

questionna Sarah.

Je vais aller chercher An à l'école.

Pourquoi? Pourquoi tu ferais ça?»

Il va arriver quelque chose de mauvais. Il faut qu'elle soit là pour que je puisse veiller sur vous deux.

Bill fourra le pistolet dans la ceinture de son pantalon et se rua dehors. Moins d'une heure plus tard il était de retour avec An, sa fille de neuf ans. Il frappa à la porte et cria à sa femme de le laisser entrer: il lui avait donné l'ordre de refermer le verrou derrière lui après son départ. Sarah lui ouvrit et Bill referma la porte à clé. Seulement après, il s'assit et prit une tasse de café chaud. Il se calma un peu; mais il conserva le lourd pistolet sur les genoux. Sarah et An finirent d'éplucher les oignons.

Je vais sortir m'occuper de ma charrue, dit Bill, en enfournant de nouveau le pistolet dans son pantalon. mps.»

A mi-chemin, Bill s'arrêta et se frotta les yeux. Non, pensa-t-il, c'est pas possible. La charrue était invisible. Il courut à l'endroit où il l'avait abandonnée il y a peu de temps, et là il trouva le morceau de poignée cassé, mais rien d'autre. Il ramassa le morceau et le regardait impuissant quand il entendit un froissement de feuilles dans le chêne. Il regarda, et là, installé sur la même branche, l'écureuil le dévisageait.

Que tu sois maudit,  cria-t-il en anglais, et il sortit le pistolet de son pantalon et tira cinq fois. Le premier coup toucha l'écureuil en pleine face et lui arracha presque la moitié de la tête. Le deuxième l'atteignit dans le ventre et le projeta en arrière dans les airs. Les trois autres partirent dans la nature.

Voilà une affaire réglée, se dit Bill nerveusement, et, le pistolet dans une main, la poignée de la charrue dans l'autre, il rentra chez lui.

Voilà une affaire réglée, répéta-t-il.

Pourtant, Bill Brown dormit mal cette nuit là.

Le matin suivant, il se leva tôt. Bien qu'il ait tué l'écureuil, il n'était pas sûr du tout que ce fut le bon écureuil -que ce fut Tewa. Probablement, pensa-t-il, si cela avait été la tsgili, les balles ne l'auraient pas atteinte. Il ordonna à Sarah de ne pas envoyer An à l'école et de la garder à la maison un jour de plus, et lui recommanda de rester à l'intérieur et de garder la porte fermée à clé pendant son absence. Il attela la mule à son chariot et se dirigea vers Baptist, pour commander une nouvelle charrue au magasin. Au retour, il s'arrêta près de la ferme de son ami George Fox. Bill et George patrouillaient souvent ensemble pour le shérif de la région de Goingsnake quand il avait besoin de leur aide. George labourait.

Et bien, Fermier Brown, dit George, t'es devenu subitement riche que t'es pas au travail?

Ma charrue s'est cassée hier, puis elle a disparue, répondit Bill. J'ai du aller en ville pour en commander une nouvelle, mais je crains qu'il ne soit trop tard pour labourer quand je la recevrai.»

Quand j'aurai fini mon labourage, dit George,

Wado, dit Bill. Merci.

J'aimerai bien qu'elle ait été volée, dit Bill. Je pense qu'elle a été enlevée par la tsgili

Et il raconta les événements qui lui faisait suspecter Tewa. Il ne parla pas, toutefois, de la mort de l'écureuil.

Mon ami, lui dit George quand Bill eut fini son récit, que tu as été effrayé par une série de coïncidences -vraiment étranges, pour sûr- mais néanmoins des coïncidences, et à cause de ton caractère superstitieux tu as imaginé que Tewa en avait après toi. Ta charrue a été volé, va.»

Bill hocha la tête lentement.

J'espère que tu as raison, dit-il, mais j'ai peur que non.

Quand j'aurai fini de labourer, j'apporterai cette charrue chez toi. T'inquiète pas pour Tewa. C'est dans ta tête tout ça. J'en suis sûr, allez.

Trois nuits plus tard, Bill Brown  fut réveillé de son sommeil par une remue-ménage terrible qui venait de derrière sa maison: Des bousculades, des reniflements et des couinements. Il sortit précipitamment de son lit, alluma la lampe à pétrole, attrapa son pistolet et sortit dans la nuit. Le tumulte venait du corral, et quand il eut fait le tour de la maison, il découvrit un gros cochon sauvage en train d'achever sa mule. La mule avait mené un combat courageux, mais elle n'avait aucune chance contre le dos tranchant du cochon. Sa gorge était ouverte, et elle n'avait même plus la force de se défendre. Bill tira dans le cuir épais du cochon. Celui-ci chercha à mordre dans son dos comme si quelque chose l'avait saisi. Bill tira de nouveau, en accourant sur le lieu du combat et en hurlant après le cochon. Quand la deuxième balle le toucha, et qu'il réalisa que Bill était là, le cochon abandonna sa proie et s'enfuit dans la nuit. Il était trop tard. La mule blessée avait son compte. Elle agonisait, et Bill sentait bien que ce n'était plus qu'une question de minutes avant que la pauvre bête ne meure. Il visa précautionneusement et d'une balle abrégea les souffrances de la mule.

Deux jours plus tard, George Fox se présenta à la ferme des Brown avec la charrue dans son chariot.

Bill, dit-il comme Bill apparaissait sur le pas de la porte pour voir qui venait. Je t'ai amené la charrue.

Merci, mon ami, répondit Bill, mais c'est trop tard. Ma mule a été tuée. C'est trop tard pour semer le maïs.

Ah, fit George, Qu'elle histoire. Comment c'est arrivé?

Bill lui raconta le cochon sauvage.

Je suis désolé pour ta mule, dit George,

Mais je n'ai pas de mule pour tirer la charrue.

Je te laisserai mon cheval jusqu'à ce que tu ais fini tes labours. Je peut me débrouiller sans lui pendant quelques jours.»

Tu es un véritable ami, dit Bill, mais  je ne vais pas labourer. C'est trop tard. De plus, si tu laisses ton cheval ici, il peut lui arriver quelque chose. Alors tu n'aurais plus de cheval à cause de mes ennuis.

C'est absurde, dit George. Je vois que tu penses encore que c'est la vieille Tewa qui t'a fait tout ça. Tu as eu de la malchance, c'est tout. Ecoute. Je vais rester pour t'aider à labourer ton champ. Ainsi, ce sera fait plus rapidement, et ton grain aura plus de chance de pousser.

Finalement Bill se laissa persuader, et George et lui allèrent ensemble dans le champ pour faire le travail. Ils labourèrent tout le reste de la journée, et George ramena sa charrue et son cheval chez lui à la nuit et revint de bonne heure le lendemain matin. Les deux hommes travaillèrent ensemble toute cette journée aussi. Ils terminèrent les labours et semèrent le grain. Le cheval de George Fox fut attelé à nouveau au chariot laissé sur la route devant la maison de Bill.

Wado, mon ami, dit Bill. Je n'aurais rien pu faire sans toi.

Tout ira bien, Bill. Tu verras. lui répondit George.

A ce moment là, les deux hommes entendirent des pas traînants sur la route poussiéreuse. Quelqu'un approchait dans la courbe en direction de la maison de George et de la ville de Baptist. Ils attendirent en silence jusqu'à ce qu'ils puissent voir la silhouette qui s'avançait dans le virage. Quand elle fut à portée de vue, le coeur de Bill Brown s'arrêta un instant. George Fox, malgré lui, fut abasourdi brièvement, mais il reprit rapidement ses esprits.

«siyo, Tewa,» dit George, d'une voix aussi charmante que possible.

La vieille femme hocha la tête et grommela quelque chose en s'approchant. Sans rien dire de plus, ni même regarder dans la direction des deux hommes, elle poursuivit son chemin lentement en passant devant la maison et continua sa route. George rentra chez lui, et Bill rentra chez lui très mal à l'aise.

C'est deux jours plus tard que la petite An tomba malade. Bill avait peur de laisser Sarah et An seules trop longtemps, alors il courut chez George Fox, qui accepta immédiatement d'aller chercher le docteur. Quand le docteur arriva, il examina l'enfant et lui administra quelques médicaments, mais il n'était guère optimiste. Il n'était pas sûr, dit-il, de voir ce qui n'allait pas. Il dit au parents inquiets de continuer de lui donner les médicaments et dit qu'il reviendrait pour l'examiner, mais qu'il n'était pas optimiste. Deux jours passèrent, et l'état de la petite An empira. En désespoir de cause, Bill partit dans les montagnes chercher un vieux docteur indien. Le vieil homme revint à la maison avec Bill et examina An. Il chanta sur elle et lui donna une médecine préparée avec des plantes. Il sortit de la maison et traça un cercle de tabac autour de la maison tout en chantant. Il resta sur la route un certain temps, en fumant et en soufflant de la fumée vers le bas de la route, toujours en chantant. Quand il eut fini, il dit à Billet à Sarah qu'il avait fait tout ce qui était en son pouvoir. Sa médecine, il le craignait, ne serait pas très efficace. Un magicien avait jeté un sort sur la maison des Brown. Le magicien, quel qu'il soit, était très fort. Il avait fait tout ce qu'il pouvait. Trois jours plus tard, An mourut.

Bill et Sarah enterrèrent  leur fille à côté d'un gros chêne, derrière la maison. Bill bâtit une charpente de bois, comme une petite maison, au-dessus de la tombe. Il construisit un toit sur la maison. Le prêcheur baptiste vint et offrit une prière pour l'âme de l'enfant. Quand tout fut fini et que les amis et parents furent partis, Bill ressortit son pistolet.

Wil, dit Sarah,

Je vais aller tuer cette tsgili, répondit-il. Je n'en supporterait pas plus venant d'elle. C'est elle qui est la cause de tout ça -ça et le reste. Maintenant je vais aller la tuer à coup sûr.»

Il prit le pistolet, vérifia qu'il était bien chargé, et quitta la maison. Il parcouru la distance qui le séparait de la cabane de Tewa en quelques minutes. Il marchait à couvert, à la lisière du bois, à quelques dizaines de mètres de la route tortueuse. Bill Brown avait terriblement peur, mais il était déterminé. Nerveusement, il vérifia encore son pistolet. Il pouvait voir une mince colonne de fumée monter de la cheminée de la cabane, là, devant lui. En tenant le pistolet dans la main droite, il se dressa de toute sa hauteur et se mit en marche vers la cabane. En marchant vers la façade, ses chaussures faisaient un bruit sourd, et les planches de la véranda craquaient bruyamment. Il hésita. C'est alors qu'il entendit la voix de la vieille femme haïe dans la cabane.

Qui est là, dit-elle d'une voix criarde.

Tewa, cria Bill. Tsgili, ayuh Bill Brown.

Il brandit le pistolet prêt à tirer, se ramassa et de toutes ses forces, frappa la porte du pied. Elles s'ouvrit en grand, en battant contre le mur. La vieille femme était occupée à cuisiner sur son feu. Elle leva les yeux, effrayée, juste à temps pour voir Bill lever son pistolet sur elle. Elle se mit à crier, et Bill Brown vida son arme sur elle.

La force des balles projeta Tewa loin du feu, contre le mur de la petite cabane. Elle gisait là, toute ratatinée et paraissait toute petite -trop petite, vraiment, pour les rivières de sang qui s'écoulaient des horribles blessures. Bill resta immobile, contemplant le corps quelques secondes, le regard vague. Finalement il donna deux grands coups de pieds dans le feu et, prenant le pistolet vide dans sa main gauche, saisit de sa main droite une branche de noyer enflammée. Il courut à travers la pièce enflammant tout ce qui pouvait flamber facilement -les rideaux ternes et sales, la nappe, les draps. Puis il hésita, entouré de flammes, et se dirigea vers le centre de la pièce. Il regarda encore une fois le corps de la vieille femme. Le feu commençait à crépiter. Bill lança la branche de noyer enflammé sur le corps et regarda jusqu'à ce que la jupe rapiécée s'enflamme, puis il se détourna et sortit de la cabane en courant. Il traversa la route et s'assit sous un arbre, où il resta pour regarder jusqu'à ce que la cabane eut brûlé jusqu'au sol.

L'après-midi du jour suivant, le shérif de Goingsnake se présenta à la maison des Brown et arrêta Bill Brown pour le meurtre de Tewa. Bill n'opposa aucune résistance. Il ne nia pas le meurtre. Il fit ses adieux à sa femme et se laissa mettre en prison sans opposer de résistance. Bill passa un certain temps en prison en attendant son procès, et pendant tout ce temps, Sarah vint régulièrement lui rendre visite, mais quand arriva le jour du procès, elle n'était pas au Palais de Justice de Goingsnake. Bill la cherchait nerveusement. Il vit son ami, George Fox.

George, ma femme n'est pas là,» dit-il.

Elle est malade aujourd'hui, Bill, répondit George. J'arrive juste de chez toi. Je suis désolé, mais je crois qu'elle sera bientôt remise. Ne t'inquiète pas. Je veillerai sur elle pour toi. En ce moment, ma femme est avec elle

Le procès fut bref. Bill admit avoir accomplit le meurtre. Sa seule défense fut de dire que Tewa était une sorcière et qu'elle avait jeté un sort sur lui et sur sa maison. Elle avait commencé par casser sa charrue et la faire disparaître. Puis elle avait envoyé un cochon sauvage pour tuer sa mule, et finalement elle avait fait le pire -elle avait envoyé une maladie mystérieuse pour emporter sa seule fille. La cours refusa d'accepter les convictions inébranlables de Bill en la sorcellerie comme fondement justifiant l'homicide ou de voir dans le meurtre un acte d'auto-défense, aussi Bill fut-il reconnu coupable de meurtre et condamné à mort par pendaison. Une date fut fixée. Quand on accompagna Bill hors du Palais de Justice, George Fox posa sa main sur son épaule.

Ne t'inquiète pas, Bill, lui dit-il. a.»

Ne t'embête pas avec tout ça, répondit Bill. Je sais que je suis perdu. Mais si tu veux aller à Tahlequah pour moi, va jusqu'à l'école et ramène mon fils. Je voudrais le voir une dernière fois avant de mourir, et quand je ne serai plus, sa mère aura besoin de lui à la maison.

Je le lui dirai, Bill, mais nous parlerons aussi au chef.

Bill ne revit pas George avant qu'on ne vienne le chercher pour le pendre. Le shérif vint dans la cellule avec ses deux adjoints. Ils lui attachèrent les mains dans le dos, et le firent sortir pour l'emmener à l'arbre de pendaison - un gros chêne qui poussait derrière le Palais de Justice. Ils aidèrent Bill à monter sur le plateau d'un chariot garé sous l'arbre. La corde se balançait au-dessus du chariot Bill se plaça en dessous du noeud coulant. Un adjoint monta s'asseoir sur le siège du cocher, un fouet à la main. L'autre adjoint monta dans le chariot à côté de Bill et le coiffa d'un sac noir. Puis il ajusta le noeud coulant autour du cou de Bill. Il ne s'inquiétait pas de mourir. La veille, Martha Fox, le femme de George, était venu lui rendre visite dans sa cellule. Elle lui apprit que sa Sarah était morte. Bill pensa qu'il n'avait plus aucune raison de vivre. Il aurait aimé voir son fils une dernière fois, sinon il était parfaitement satisfait de mourir. Il n'était pas du tout certain, particulièrement après avoir appris la mort de Sarah, que le meurtre de Tewa avait mis fin à la malédiction de la tsgili. C'était aussi bien qu'il meure. Il aurait aimé voir son fils une dernière fois, mais c'était peut-être mieux, pensa-t-il, qu'il ne soit pas venu. Peut-être que, comme il était loin dans son école lorsque la malédiction avait été jeté sur la famille Brown, celle-ci l'avait oublié, et avec la mort de Bill, sûrement qu'elle cesserait.

Le shérif lisait la sentence de mort et l'adjoint avait fini d'ajuster le noeud quand Bill entendit approcher un cheval au galop.

Arrêtez. Arrêtez. Attendez, criait quelqu'un.

Le cavalier arrêta son cheval quelque part très près et se mit à parler très vite. Bill reconnut la voix de George Fox.

Attendez, chérif, j'ai obtenu la grâce de Bill.

Comment? dit le shérif. Une grâce?

Je suis venu le plus vite possible de tahlequah. J'avais très peur de ne pas arriver à temps.

Vous avez obtenu la grâce de Bill?

Oui, je l'ai là.

Et bien, shérif, vous savez, la politique. Le chef s'aperçoit qu'une bonne part des gens sont encore très attachés à nos vieilles traditions. Quoi qu'il en soit, c'est signé et légal.

« mets ton pied sur ce frein, dit le shérif.» et toi, décroche le prisonnier.»

Pour finir, on enleva le sac de sur la tête de Bill et on lui détacha les mains. Il descendit du chariot, et George se précipita pour l'embrasser.

Bill, dit George, c'est fini maintenant. Tewa est morte et tu es libre.

Wado, George, dit Bill, mais où est mon garçon? Je suppose que tu es revenu si vite que tu n'as pas pu le ramener avec toi?

Le visage de George se rembrunit.

Bill, dit-il, je suis désolé. Tu as eu tant de malheur ces derniers temps. Il est mort, Bill. Tué à Talhequah par une balle perdue lors d'une fusillade. Il était juste au mauvais endroit.

Pendant les deux années qui suivirent, Bill Brown vécut seul. Il continua de vivre dans sa vieille maison avec ses tristes souvenirs. Il continua de cultiver son champ. il ne quittait la ferme que pour aller à la ville ou pour rendre visite à des amis. En fait, si George Fox ne s'était pas fait un point d'honneur de venir lui rendre visite toutes les deux semaines, Bill aurait presque été un ermite. A la fin de la première année il recommença à fréquenter l'église Baptiste, mais même là il n'aurait pas cessé de suivre l'office pour bavarder avec ses vieux amis. Environ dix-huit mois s'écoulèrent avant qu'il accepta de nouveau de monter pour la patrouille spéciale de police quand il était demandé. Quand il sortit avec la patrouille spéciale pour la première fois, George était inquiet, mais Bill avait fait sa part de travail sans aucun problème. George commença à penser que peut-être, en fin de compte, Bill finirait par se remettre.

Bill avait quarante-deux ans la nuit ou la patrouille spéciale vint chez lui pour la dernière fois. Il venait de terminer son repas du soir. Le shérif alla jusqu'à la porte et frappa. Bill lui ouvrit, et il put voir les membres du détachement à cheval attendant sur la route.

Alors on monte cette nuit? demanda-t-il.

Oui, répondit le shérif. Quatre hommes ont cambriolé le magasin sur la route de Tahlequah. On a repéré leurs traces venant par ici. Ils sont armés, et sont assez dangereux. Nous avons besoin de toi.

Bien sûr, j'arrive, dit Bill, et il sortir son pistolet. La patrouille descendit la route, passa devant l'endroit où avait été la vieille cabane de Tewa, et Bill sentit son coeur battre. Il réprima une envie irrésistible d'arrêter son cheval et d'inspecter le lieu. Ils continuèrent leur route. Une heure plus tard, la patrouille rencontra un cavalier solitaire.

Qui va là? demanda Bill.

C'est l'un d'entre nous, dit George.

Le shérif ordonna une halte, et le cavalier les rejoignit au trot.

Shérif, dit l'éclaireur, Je les ai trouvé juste là devant. Il y a une vieille cabane sur l'autre versant de cette colline. Dans cette direction. Ils y sont. Il semble qu'ils se soient installés pour la nuit. ILs ont fait un feu et leurs chevaux sont dessellés.

La patrouille se dirigea vers le sommet de la colline juste en dessous de la crête, et là, ils descendirent de cheval et le shérif les divisa en quatre petits groupes. Un groupe fut envoyé  derrière la cabane au cas où quelqu'un essayerait de sortir par là. deux autres groupes allèrent sur les deux autres côtés de la cabane, et le quatrième resta en face. Dans ce dernier groupe, il y avait le shérif, George Fox et Bill Brown. Le groupe du shérif devait laisser le temps aux autres d'arriver sur leur position, et alors ils délogeraient les hommes de la cabane. Quand chacun fut en place, le groupe qui était devant la cabane s'approcha en rampant. Le shérif, George et Bill se redressèrent silencieusement dans la galerie. Le shérif se tenait d'un côté de la porte, George Fox de l'autre. Bill se tenait bien en face de la porte mais quelques pas en retrait. Ils avaient tous les trois leur arme à la main.

cria le shérif en anglais parce qu'il de pouvait pas savoir qui étaient ces hommes, Quelqu'un cria à l'intérieur, La loi, un autre Bon dieu.

Bill ouvrit la porte du pied. Il vit un homme tenter d'attraper un fusil, et il l'abattit d'une balle. Il entra et un deuxième hors-la-loi saisit un fusil de chasse et le vida en plein dans la poitrine de Bill. Bill sortit à reculons en titubant. Le shérif se précipita dans la maison et, se jetant sur le côté de la porte, tira dans les côtes de l'homme qui avait fait feu sur Bill. Le hors-la-loi tomba sur le plancher en hurlant. Un troisième homme essayait d'ouvrir la porte de derrière, mais au moment où elle céda, George Fox tira un balle qui s'écrasa dans la porte au-dessus de la tête de l'homme.

Mains en l'air, cria-t-il.

Ne tirez pas. Ne tirez pas, gémissait le hors-la-loi, les mains tendues au-dessus de la tête. Le quatrième homme était sous une table, dans un coin de la pièce, serrant ses genoux sous son menton. Dès qu'il vit qu'ils avaient les choses bien en main, George sortit de la pièce pour aller voir Bill dans la galerie. Le calme après le massacre était presque surnaturel. Quand George franchit le seuil, quelque chose passa tout près, devant son visage. Il cria involontairement et recula, le coeur battant. Puis il regarda dans la direction prise par la chose. Il vit un écureuil courant comme un fou vers un chêne pas très éloigné.

Tewa, chuchota-t-il rudement et malgré lui.

Et Bill Brown rendit son dernier souffle.

 

Texte traduit de l'américain par Manuel Van Thienen

 

1 Sequoyah: The Cherokee Phoenix parut pour la première fois en 1821. Journal bilingue, il utilisait le syllabaire élaboré par Sequoyah, un Cherokee qui emprunta les lettres de l'alphabet anglais ou inventa des symboles simples pour chacune des syllabes de la langue cherokee. Les 86 caractères permirent au Cherokee d'apprendre à lire et à écrire. (cf la terre des peaux-rouges Philippe Jacquin Gallimard p85)