Appelez ça de la peur

 

Il y a ce fil sur lequel les ombres

et les os de certains d'entre nous marchent

                                                à reculons.

Parlent à contre-courant. Il y a ce fil:

nommez-le océan de peur de l'obscurité. Ou

appelez-le avec d'autres chants. Il y a des étoiles

de sang sous nos côtes et nos coeurs. Elles rayonnent,

rayonnent, et les chevaux dans leur envol galopant

frappent la courbure des côtes.

                                                Pulsation

et respiration se renforcent brusquement. Respiration

                                                à rebours

Il y a ce fil en moi

                                    que je vis une fois

un dimanche matin d'août, la chaleur n'avait pas

quitté cette terre. Goodluck

dormait assis près de moi dans le camion.

A quatre heures du matin,

le fil du chant n'avait jamais été interrompu.

    Nous avions seulement voulu parler, pour entendre

n'importe quelle autre voix et rester attentifs.

                                    Et il y avait ce fil -

non pas le rideau de falaise de roche sableuse

os de terre volcanique dans

                                                Albuquerque.

Non, pas ça,

            mais une file d'ombres de chevaux ruant

et me tirant hors de mon ventre,

    non pas dans le Rio Grande mais dans la musique

à peine audible

                        des chants d'église dominicaux

sortant de la radio. La batterie se déchargeait mais

les voix parlaient à rebours.


 

Pluie

 

Bobby quitta son corps

            sur la colline de Nine Mile.

Vous pourriez croire que d'être métis Navaho

            abattu en carène

ou d'avoir sa femme, enceinte et saoule

            était la cause de sa pulsion de mort.

 

Mais ce qui le saisit, fut une lumière dans la rivière

            luisante comme la Voie Lactée

            qui investit brusquement

son sang, son coeur et les pierres.

 

Et puis il plut.

Ce qui tomba pompa le flot,

l'emporta.

 

Maintenant le sud de la Californie sombre dans l'océan.

Maintenant Phoenix lutte sous les eaux.

 

Quelque chose a déferlé dans la pluie;

qui nous apprend à aimer.

 


 

La femme suspendue à la fenêtre du treizième étage

 

C'est une femme suspendue à la fenêtre du 13ième

étage. Ses mains sont exsangues, collées

au béton de l'immeuble. Elle est suspendue

à la fenêtre du 13ième étage dans Chicago Est,

une nuée d'oiseaux autour de sa tête. Ce pourrait être

une auréole, ou un orage de vitre prêt à l'écraser.

 

Elle pense qu'elle trouvera la liberté.

 

La femme suspendue à la fenêtre du 13ième étage

dans le quartier est de Chicago n'est pas seule.

Elle a des enfants, un bébé, Carlos,

et Margaret, et Jimmy le plus âgé

Elle est la fille de sa mère, et le fils de son père.

Elle est partagée entre deux maris

qu'elle a eus. Elle est toutes les femmes des logements

de l'immeuble qui la regardent, se regardent.

 

Quand elle était jeune elle mangeait du riz sauvage

sur des plats de fortune, dans une maison de bois.

C'était dans le Nord lointain

et elle n'était alors qu'un bébé. Ils la berçaient.

 

Elle voit le lac Michigan qui lèche les berges de

son corps. C'est un mur d'eau vertigineux. Les riches

vivent dans de grandes maisons de verre sur les

collines. A certains endroits le lac Michigan murmure

doucement, mais ici, il postillonne et butte contre

l'asphalte. Elle voit

d'autres immeubles comme le sien. Elle voit

d'autres femmes suspendues à toutes les fenêtres

comptant leurs vies dans le creux de leurs mains

et dans le creux des mains de leurs enfants.


C'est une femme suspendue à la fenêtre du 13ième étage

dans le quartier indien de la ville. Son ventre est

ramolli par les naissances de ses enfants, son Levis

rapé se balance, descend sous sa ceinture, puis

à ses pieds, jusqu'à son coeur enfin.

Le corps ballant.

 

La femme suspendue au 13ième étage entend des voix.

Elles viennent à elle dans la nuit quand les lumières

pâlissent. Parfois ce sont de petits chats miaulant et

grattant à la porte, parfois la voix de sa grand-mère,

et parfois des hommes de lumière gigantesques

lui murmurant de monter, monter, monter, monter.

C'est lorsqu'elle veut

avoir un autre enfant à brandir dans la nuit, capable

de s'enfoncer à nouveau dans les rêves.

 

Et la femme suspendue à la fenêtre du 13ième étage

entend d'autres voix. Certaines hurlent d'en bas pour

qu'elle saute, elles veulent la pousser dans le vide.

D'autres pleurent doucement sur le trottoir,

cueillent ses enfants comme des fleurs et les

rassemblent dans leurs bras.

Elles voudraient l'aider, s'aider.

 

Mais elle est la femme suspendue à la fenêtre

du 13ième étage,

et elle sait qu'elle est suspendue par ses propres

doigts, sa propre peau, son propre fil d'indécision.


 

Elle pense à Carlos, à Margaret, à Jimmy.

Elle pense à son père, et à sa mère.

Elle pense à toutes les femmes qu'elle a été, à tous

les hommes qu'elle a connus. Elle pense à la couleur

de sa peau, et aux rues de Chicago,

aux cascades et aux pins.

Elle pense aux nuits de pleine lune, et aux froids

orages de printemps. Son esprit éclate comme les néons

et les bars du quartier Nord. Elle pense aux solitudes

de quatre heures de l'après-midi qui l'ont refermée

comme la mort, sans harmonie, sans logique

ni belle conclusion. Ses dents se serrent

sur les saillies. Elle veut parler.

 

La femme se suspend à la fenêtre du 13ième étage

et pleure sur la beauté perdue de sa vie. Elle voit

le soleil se coucher à l'Ouest au-delà de la

perspective de Chicago.

Elle pense, se souvient de sa propre vie

brisée, perdue, pendant qu'elle tombe de la fenêtre

du 13 ième étage dans le quartier est de Chicago,

pendant qu'elle remonte

et s'interroge une fois de plus.


 

Départ

 

Il y eut un coup de fil ce matin, à quatre heures.

Elle parla en indien, c'était probablement sa mère.

C'était elle. Quelque chose de peu énergique,

le ton de la voix, pas de décès ou d'accidents.

Mais quelque chose. J'étais

sortie des draps, enroulée dans les couvertures,

cherchant à rester endormie. Entrant et sortant de sa

voix, sa voix au téléphone.

 

Elle revint vers moi. Alluma une cigarette

un halo dans l'obscurité.

Toutes lumières éteintes seulement ça. Allongée

près de moi, vide, ces dernières heures

avant mon lever.

 

Sa soeur venait de quitter son ami et

était échouée à Calgary dans l'Alberta.

Elle avait besoin d'argent et de réconfort

pour le long voyage de retour chez elle.

 

Je rêvai d'une plaine canadienne, et de bras tièdes

autour de moi, la douce peau du paysage de la peau.

Et je rêvai d'ours, et du millier de milles

de fuite pour rentrer.

 


 

Squelette de l'hiver

 

Ces jours d'hiver

restée silencieuse

comme la montre d'un blanc

gardant le temps

                        un vieil os

vide comme un squelette de poisson

à marée basse.

Il fait presque trop sombre

                        pour voir

ces matins d'ébène

mais il reste le souvenir,

l'autre vision

et je vois encore.

 

Les lapins se font bousculer sous

les voitures qui voyagent la nuit

mais ils ressortent de l'autre

côté, indemnes

respirant calmement

comme s'ils n'étaient pas effrayés.

 

et le bruit est lumière, son

mouvement. Le soleil tourne

et chante.

 

Il y a encore d'anciens

symboles

                        vivants

 

j'ai du danser avec le cheval préhistorique

il y a des années et des naissances

près de la paroi d'une caverne

l'hiver dernier.


 

une dent dure ballottant

sur mon ventre revient,

quelque chose rappelle

tous les rêves oubliés,

                                    pendant l'hiver.

 

Je suis une mémoire vivante

                                    pas seulement un nom

mais une partie complexe

de cette toile de mouvement,

de sens; terre, ciel, étoiles entourant

mon coeur

 

                                    centrifuge.

 


 

Relations

 

Un faucon se pose

            sur la terre bourdonnante avant Miami,

                                                dans l'Oklahoma.

            Toi, vieux Shawnee, je pense

                                    à tes chemins farouches

            les bars aux planchers cirés et le whisky

            les nuits d'acide quand le coeur trop mou

                                                s'en va seul.

Le Spokane où tu erres n'est pas la ville des Anges

            mais une autre sorte de désert.

            Tu fonces dans un camion Ford et il est cinq

            heures du matin, seuls le soleil et les chiens

                                                sont levés

et tu rentres chez toi sur la terre rouge

                                    quand tu vois un faucon

            passer devant tes roues

 

                                    et se poser.


 

Battement de coeur

 

Noni Daylight a peur.

Elle est lovée dans le ventre de sa mère

depuis trop longtemps. Le rythme pénétrant

du coeur de sa mère est une piste fantômatique

qui la poursuit.

            la suit dans son appartement, dans la

chambre de son fils,

dans les bars, partout; il n'y a pas d'issue.

Elle se bouche les oreilles mais le bruit tambourine

en elle. Il pilonne son corps élastique.

Vendredi soir, Noni prend de l'acide dans les petits

squares et le laisse fondre sur sa langue.

                        Elle veut quelque chose

qui la garde éveillée pour que le battement de coeur

ne la berce pas.

      Elle veut trouver un moyen de voir les étoiles

achever les lignes dans ses mains, un moyen d'entendre

son coeur, son propre coeur.

Ces nuits-là, elle fuit.

Et quand Noni est à fleur de peau elle s'échappe

par la porte de derrière. Elle part en chasse, traque

le battement de coeur dans les rues

                                                d'Albuquerque.

Elle conduit la voiture des mains que sa mère

lui donna.

Les quatre portières ouvertes et la radio

chante doucement

     parle doucement et Noni prend la main de la lune

qu'elle sait derrière elle, qui la surveille.

Noni Daylight a peur.

Elle attend aux feux rouges, aux carrefours

qui, à quatre heures du matin

sont des océans de béton déserts


Elle joue avec la gâchette; le battement de coeur

est un bruit constant. Elle parle doucement

                                                doucement

à la voix dans la radio. Elle roule toute la nuit.

Et elle attend

                        le moment où elle aura le désir,

que la main ouvre la porte.

Ce n'est pas la lune, ni le pistolet sur ses genoux

mais une rage sauvage

                                                qui la libérera.

 


 

Souviens-toi

 

Souviens-toi du ciel sous lequel tu es né,

connais l'histoire de chaque étoile

souviens-toi de la lune, sache qui elle est.

Je l'ai rencontrée une fois dans un bar à Yowa City.

Souviens-toi de la naissance du soleil à l'aube,

c'est le moment le plus fort.

Souviens-toi du crépuscule et de l'abandon de la nuit.

Souviens-toi de ta naissance, comment ta mère a lutté

pour te donner forme et souffle.

Tu es le témoignage de sa vie, de celle de sa mère,

et tu es elles toutes.

Souviens-toi de ton père. Il est aussi ta vie.

Souviens-toi de la terre, de qui tu es la peau

terre rouge, terre noire, terre jaune, terre blanche,

terre brune, nous sommes terre.

Souviens-toi des plantes, des arbres, des animaux

qui ont tous leurs tribus, leurs familles,

leurs histoires, eux aussi. Parle-leur,

écoute-les. Ils sont des poèmes vivants.

Souviens-toi du vent. Souviens-toi de sa voix.

Elle connaît l'origine de l'univers.

Une fois, j'ai entendu son chant Kiowa

pour la danse de la guerre à l'angle

de la Quatrième Rue et de la Rue Centrale.

Souviens-toi que tu es tous les hommes

et que tous les hommes sont toi.

Souviens-toi que tu es cet univers et que cet

univers est toi.

Souviens-toi que tout est mouvement, tout grandit,

tout est toi.

Souviens-toi que le langage vient de ceci.

Souviens-toi du langage qu'est la danse, la vie.

Souviens-toi.


 

Elle se souvient du futur

 

« Nous sommes liés par plus que le sang», me dit

Noni Daylight. Ce n'est pas

l'Oklahoma ou le sang

tribal mais quelque chose

d'autre.»

 

(L'autre moi-même sait

et lui murmure.)

 

L'air pourrait frapper,

tuer, comme il attire

Noni vers la violence, ce

matin. Mais elle a besoin

du sentiment du danger,

                                    pour vivre.

 

Elle sent le ciel

attaché à la terre

changeante, et sa peau

répond, comme une femme

à son amant.

Depuis des jours,

des années, White Sand

                                    ou Tucson.

 

Elle demande,

que tu sois contrainte de te sauver?

 

Ou alors chevaucheras-tu des chevaux multicolores

à travers les brèches tranchantes du ciel

pour savoir

que nous sommes vivants

nous sommes vivants.»

 


 

Elle possédait beaucoup de chevaux

 

Elle possédait beaucoup de chevaux.

 

Elle avait des chevaux qui étaient des corps de sable.

Elle avait des chevaux qui étaient des cartes de sang.

Elle avait des chevaux qui étaient des peaux d'océan.

Elle avait des chevaux qui étaient l'air bleu du ciel.

Elle avait des chevaux qui étaient fourrure et dents.

Elle avait des chevaux qui étaient d'argile et se briseront.

Elle avait des chevaux qui étaient de rouges falaises disloquées.

 

Elle possédait beaucoup de chevaux.

 

Elle avait des chevaux avec de longs poitrails effilés.

Elle avait des chevaux avec de robustes cuisses brunes.

Elle avait des chevaux qui riaient trop.

Elle avait des chevaux qui jetaient des pierres aux carreaux des maisons.

Elle avait des chevaux qui léchaient des lames de rasoir.

 

Elle possédait beaucoup de chevaux.

 

Elle avait des chevaux qui dansaient dans les bras de leur mère.

Elle avait des chevaux qui pensaient être le soleil et leur corps étaient brillants et brûlants comme les étoiles.

Elle avait des chevaux qui valsaient la nuit sur la lune.

Elle avait des chevaux qui étaient trop farouches et restaient tranquilles dans des stalles de leur fabrication.

 

Elle possédait beaucoup de chevaux.

 

Elle avait des chevaux qui aimaient les chants de danse Creek.

Elle avait des chevaux qui pleuraient dans leur bière.

Elle avait des chevaux qui crachaient sur les pédés qui les effrayaient.

Elle avait des chevaux qui disaient n'avoir pas peur.

Elle avait des chevaux qui mentaient.

Elle avait des chevaux qui disaient la vérité toute nue, qui parlaient cru.


 

Elle possédait beaucoup de chevaux.

 

Elle avait des chevaux qui se disaient chevaux.

Elle avait des chevaux qui se disaient esprits et gardaient pour eux-mêmes leurs paroles secrètes.

Elle avait des chevaux qui n'avaient pas de nom.

 

Elle possédait beaucoup de chevaux.

 

Elle avait des chevaux qui chuchotaient dans le noir, avaient peur de parler.

Elle avait des chevaux qui hurlaient de peur dans le silence, portaient des couteaux pour se protéger des fantômes.

Elle avait des chevaux qui attendaient la destruction.

Elle avait des chevaux qui attendaient la résurrection.

 

Elle possédait beaucoup de chevaux.

 

 

Elle avait des chevaux qui tombaient à genoux devant n'importe quel sauveur.

Elle avait des chevaux qui pensaient que leur grande valeur les avait sauvés.

Elle avait des chevaux qui tentaient de la sauver, se couchaient le soir et priaient, comme pour lui faire des reproches.

 

Elle possédait beaucoup de chevaux.

 

Elle avait des chevaux qu'elle aimait.

Elle avait des chevaux qu'elle haïssait.

 

Les mêmes chevaux.


 

Chevaux qui se noient

 

Elle dit qu'elle va se

suicider. Je suis à des milles de là.

J'écoute.

                        Sa voix dans un océan

de bruits de fond du téléphone. Ciel gris

et crépuscule proche; je ne lui demande pas pourquoi.

J'ai l'habitude des armes:

un restaurant qui ne voulait pas la servir,

les rires sous cape, encore une tournée.

Et même si je n'étais pas présente,

dans le feu des paroles,

je serai un autre miroir,

un autre cheval galopant.

 

Sa fuite dans la mienne.

Je lui dis, Oui. Oui. Nous sortons pour

sentir le souffle de l'autre malgré la distance.

L'air nocturne approche, l'autre vie

galopante.

 

Pas un bruit.

Pas un bruit.


 

Chevaux de glace

 

Ce sont les chevaux qui s'échappent

quand on a digéré le dernier coup;

Ils sont les plus dangereux.

Ils sont les plus chauds,

mais si froids que votre langue colle

après eux et se déchire parce qu'elle

est gelée par le mouvement des sabots.

Ce sont les chevaux qui coupent vos cuisses,

dont vous devez avoir vu le sang sur les gants

de caoutchouc du docteur. Ils sont

les chevaux qui gémissent comme les océans, et

l'un d'eux est une jeune fille qui hurle;

elle est la seule.

Ce sont les chevaux qui vous trouvèrent.

Ce sont les chevaux qui piaffent sur votre ventre.

Ils chassent le cerf de vos entrailles.

Ce sont les chevaux de glace, les chevaux

qui pénètrent dans votre tête,

puis dans votre coeur,

votre coeur palpitant.

 

Ce sont les chevaux qui vous aimèrent.

Ce sont les chevaux qui vous soutinrent

de si près que vous êtes devenu

 

eux,

                                    un cheval de glace

 

galopant

                        dans le feu.

 

 

 

 

Textes traduits de l'américain par Manuel Van Thienen