L'histoire de tous nos survivants

Une interview de Joy Harjo réalisée par Jo Bruchac

 

 

Cette interview a été réalisée le 2 décembre 1982, à Santa Fe, Nouveau Mexique où vivait Joy Harjo quand elle était étudiante en maîtrise de production de film, avant la sortie de son dernier recueil de poèmes, She Had Some Horses (Elle avait des chevaux) Thunder's Mouth Press, une épreuve du recueil venait de parvenir par la poste et nous y fîmes référence durant l'interview.

Le séjour de la maison de location où nous nous trouvions était l'un de ces séjours modernes typiques de l'architecture du Sud-Ouest. Il était meublé d'une peinture représentant une horde de chevaux -la peinture qui deviendra la couverture de son livre- et d'une chaîne stéréo surmontée d'une pile de disque reggae.

Je demandai à Joy s'il y avait un poème par lequel elle aimerait commencer. Celui qu'elle choisit était né d'une récente expérience d'atelier d'écriture dans une prison d'Alaska.


Anchorage

 

This city is made of stone, of blood, and fish,

There are Chugatch Mountains to the east

and whale and seal to the west.

It hasn't always been this way, because glaciers

who are ice ghost create oceans, carve earth

and shape this city there, by the sound.

They swim backwards in time.

 

Once a storm of boiling earth cracked open

the streets, threw open the town.

It's quiet now, but underneath the concrete

is the cooking earth,

                                    and above that, air

which is another ocean, where spirits we can't see

are dancing    joking  getting full

on roasted caribou, and the praying

goes on, extends out.

 

Nora and I go walking down 4th Avenue

and know it is all happening.

On a park bench we see someone's Athabascane

grandmother, folded up, smelling like 200 years

of blood and piss, her eyes closed against some

unimagined darkness, where she is buried in an ache

in which nothing makes

                                                sense.

 

We keep on breathing, walking, but softer now,

the clouds whirling in the air above us.

What can we say that would make us understand

better than we do already?

Except to speak of her home and claim her

as our own history, and know that our dreams

don't end here, two blocks away at the muddy shore.

 

And I think of the 6th Avenue jail, of mostly Native

and Black men, where Henry told about being shot at

eight times outside a liquor store in L.A., but when

the car sped away he was surprised he was alive,

no bullets holes, man, and eight cartridges strewn

on the sidewalk

                        all around him.

 

Everyone laughed at the impossibility of it,

but also the truth. Because who would believe

the fantastic and terrible story of all our survival

those who were never meant

                                                to survive?

 

-Joy Harjo

 

 

 

 

 

 

ANCHORAGE

 

 

Cette ville est bâtie de pierres, de sang et de poissons.

Il y a les Monts Chugatch à l'Est

la baleine et le phoque à l'Ouest.

Ils n'ont pas toujours été dans ces directions, parce que                                      les glaciers,

ces spectres de glace, créent les océans,

creusent la terre

et façonnent cette ville de leurs grondements.

Ils nagent à contre-courant dans le temps.

 

Une fois, une tempête de terre bouillonnante éventra

les rues, envahît la ville.

Elle est calmée maintenant, mais sous le béton

la terre mijote,

                                      et au-dessus : l'air

cet autre océan où les esprits que nous ne pouvons voir

dansent                        s'amusent           se gavent

de caribou rôti, où la prière

persiste et se répand.

 

Nora et moi descendons la Quatrième Avenue

et nous savons que tout finit par arriver.

Sur un banc nous voyons une grand-mère Athabascane,

le dos cassé, portant deux cents ans

d'odeur de sang et de pisse,

les yeux clos sur on ne sait quelles ténèbres inimaginables où elle est enfouie dans une souffrance où plus rien n'a de sens.

 

Nous continuons à respirer, à marcher, mais plus lentement                                  maintenant,

les nuages tournoient au-dessus de nous.

Que pouvons-nous dire qui ferait mieux comprendre

ce que nous voulons vous dire?

Sinon parler de sa terre natale et de la revendiquer

comme notre propre histoire. Et sachez que nos rêves

ne s'arrêtent pas là, deux pâtés de maisons plus bas

au bord de l'océan où nos coeurs

battent toujours la plage souillée.

 

Je pense à la prison de la sixième Avenue,

peuplée principalement d'Amérindiens et de Noirs,

où Henry m'a raconté qu'on lui avait

tiré dessus à huit reprises alors qu'il sortait

d'un bar de L.A., mais que lorsque la voiture fut passée, il fut étonné d'être toujours en vie:

aucune balle au but, mec, et huit douilles

éparpillées sur le trottoir

                                      autour de lui.

 

Tout le monde a ri de cette absurdité,

c'était la vérité pourtant. Mais qui voudrait croire

la fantastique et terrible histoire

de tous nos survivants,

de tous ceux qui n'avaient jamais espéré survivre?

 

 

 

 

Jo BRUCHAC: Je suis heureux que vous commenciez par ce poème. Les dernières lignes, est vraiment le thème central de la poésie amérindienne contemporaine: l'idéal de survie. Que voulez-vous dire au sujet de la survie dans ce poème?

Joy HARJO: L'histoire d'Henry dans le poème que je viens de lire, je la vois presque comme un jeu. Voyez-vous, il était vraiment pince-sans-rire quand il disait qu'il était dehors, là, avec tous les impacts de balles; alors qu'il était allongé au sol et pensait qu'il avait sûrement été tué mais il était vivant et racontait l'histoire, et tout le monde riait parce qu'ils pensaient qu'il déconnait. C'est comme une grande farce que chacun de nous soit ici tellement ils ont essayé de tuer notre esprit, en nous déplaçant de nos territoires, en essayant de prendre nos âmes et nos coeurs.

JB: Ce poème contient plusieurs histoires, histoire de gens que vous connaissez, histoires de femmes, histoires de souvenirs. Le récit semble traverser et même structurer la plupart des travaux des poètes amérindiens. Ceci est-il vrai pour vous?

JH: Je crois aux histoires contemporaines. Même si les anciennes sont comme des ombres, je sais que les histoires contemporaines, celles qui sont en train de se faire, s'intégreront dans les anciennes ou le deviendront. C'est toujours ainsi. Consciemment, beaucoup d'écrivains amérindiens contemporains plongent dans la tradition ancienne, et je crois que je le fais aussi inconsciemment. Je ne pense pas que j'appartiens aux bons conteurs, à vrai dire, c'est quelque chose que j'apprends. J'aime entendre les récits anciens et les utiliser à ma manière.

JB: S'il y a un cliché de l'écrivain amérindien qui est ancré chez beaucoup de gens qui ne savent pas vraiment ce qu'est un écrivain amérindien, c'est celui que j'appelle en plaisantant l'école des Perles et des Plumes et du noble sauvage du dix-neuvième siècle. La poésie de votre nouveau recueil (She had some Horses) ne relève pas des Perles et des Plumes, cependant elle est pour moi caractéristique d'une conscience amérindienne. Comment concevez-vous cette conscience?

JH: Je suppose qu'elle a à voir avec une façon de croire  ou percevoir les choses. Le monde n'est pas une chose morcelée mais un tout. Chaque individu est une entité propre mais n'est pas séparé du reste -c'est une conception qui n'est pas nécessairement typiquement amérindienne, ou unique sur cette planète. Tous les peuples sont tribaux à l'origine, mais les Européens semblent coupés de cette origine, ou alors ils l'ont oubliée. Si les Européens fouillent dans leur propre histoire, ils verront qu'ils étaient des sociétés tribales à l'origine et qu'ils s'en sont éloignés. C'est ce qu'on appelle la civilisation.

JB: Leslie Silko et Geary Hobson on attaqué tous les deux le phénomène des chamanes blancs, les poètes blancs qui écrivent des versions de poèmes amérindiens. Qu'en pensez-vous?

JH: Je suis d'accord avec eux. C'est une forme de respect de dire, J'ai emprunté ceci à… ou J'ai volé cela à… ou encore Je fais mes poèmes à partir de… mais les chamanes blancs ne font pas ça. Ils prennent une chose et disent que c'est d'eux ou ils prennent la conscience et disent qu'elle est leur, ou essaient de voler l'esprit. D'une certaine
manière, chacun est libre de faire ce qu'il veut mais il doit en assumer les conséquences. On doit avoir du respect, et vous devez reconnaître d'où viennent les choses et à qui elles appartiennent.

JB: Les origines sont très importantes dans votre travail. D'où viennent les choses, d'où vous venez. Le titre de votre premier livre est The last song et vous l'achevez par (Oklahoma sera le dernier chant/ Je le chanterai toujours). N'est-il pas vrai que vous vous percevez très fortement dans votre travail comme appartenant à un lieu qui nourrit en vous l'écrivain?

JH: Je le suppose. Mais ce qu'il y a de plus ancien en moi m'a causé beaucoup de tensions. J'ai retrouvé mes racines, mais dans le même temps ce retour implique beaucoup de chagrin. Je me suis demandée souvent pourquoi je voyage, pourquoi je suis toujours la vagabonde de la famille. L'un des membres les plus aimés de ma famille est mort très récemment, ma tante Lois Harjo. Elle est toujours restée en Oklahoma, et je lui avait expliqué en plaisantant que la raison pour laquelle je voyageais toujours était qu'ainsi les troupes d'Andrew Jackson ne me trouveraient pas. Vous savez, elles déplacèrent ma propre famille d'Alabama en Oklahoma, c'est pourquoi j'imagine toujours avec une longueur d'avance pour qu'elles ne puissent pas me trouver.

JB: Quelques écrivains amérindiens -vous et Barney Bush par exemple- sont pour moi, l'incarnation du poète toujours en mouvement, allant d'un endroit à l'autre. Cependant je sens très fort dans votre travail et dans celui de Barney que vous êtes attachés à un lieu.


JH: Oh, c'est que d'une certaine manière, on est toujours en mouvement pour s'éloigner de nos mères. On ne veut pas être d'ici ou d'ailleurs. c'est un déracinement. Mais il y aura toujours un lieu, une famille et des racines.

JB: Certaines choses reviennent dans votre travail: les liens avec la famille, la mémoire. Un de vos poème s'intitule Remember. Je pense que c'est très important. Se souvenir est une idée centrale, dans le travail de beaucoup d'écrivains amérindiens, non?

JH: , le sens du mot mémoire est en rapport avec le retour en arrière. Mais Je le vois aussi autrement. Je le vois surgissant, non pas seulement du passé, mais pleinement dans le présent comme dans le futur afin que vous puissiez vous souvenir de choses qui font que ce qui se passe dans le présent soit beau. Je ne vois pas la mémoire comme une chose passéiste faisant ressurgir toutes sortes de conneries ou de romances oubliées. Les gens sont ce qu'ils sont, partout, quels qu'ils soient, ils sont des gens.

JB: En d'autres termes, la mémoire est vivante pour vous. Vous n'êtes pas seulement engagée dans une rêverie -comme celle du vieil homme assis près du feu qui ressasse le passé. La mémoire est une force vivante qui influe sur le futur.

JH: Bien sûr. Les gens oublient souvent que tout ce qu'ils peuvent dire, faire, penser, ressentir, rêver, a un effet; pour moi c'est être Indienne, le savoir. C'est une part de ce que j'appelle conscience tribale.


JB: vous parlez aussi dans vos poèmes de l'importance de dire, parler. qu'est-ce que la parole pour vous? Ce que je voudrais, c'est que vous me définissiez certains mots qui sont utilisés par les écrivains amérindiens de manière très différente de la plupart des autres écrivains. Chant est l'un de ces mots, mémoire également, et Parole.

JH: Il n'y a pas de raisons de ne pas en parler. J'ai toutefois des difficultés à bien en parler. Je pense que le plus gros problème vient de la langue anglaise. C'est une langue très matérialiste. Je ne connais pas la langue Creek (seulement quelques mots) et je connais d'autres langues tribales plus que la mienne. J'ai remarqué que le noyau des langues tribales n'a souvent rien à voir avec les choses, les objets, mais contient un sens plus spirituel du mot. Peut-être est-ce pour cela que j'écris de la poésie, parce que c'est une façon pour moi de parler. Ecrire de la poésie me permet de parler de choses qui sont difficiles à exprimer dans une conversation courante.

JB: Il me semble que ce que de nombreux écrivains amérindiens tentent de faire, c'est d'apporter une nouvelle dimension, une nouvelle profondeur à la langue anglaise en rendant un sens spirituel à une chose qui est devenue, comme vous l'avez dit, très matérialiste et très scientifique. On avait l'habitude de définir L'Allemand comme la langue de la science. Aujourd'hui, l'anglais est la langue scientifique partout dans le monde.

JH: Je me suis souvent demandée pourquoi nous étions tous nés à cette époque et en ce lieu et pourquoi certaines choses arrivent ainsi, et parfois j'aime à croire que c'est pour ce que vous disiez, pour apprendre de nouvelles manières de voir les choses... pas nécessairement nouvelles, rien de cela n'est vraiment nouveau.

JB: même sans l'ancienne langue pour dire certaines choses qui lui étaient propres?

JH: Elle est toujours là sous la surface, et particulièrement ici en Amérique du Nord, qui est un continent Indien.

JB: Ceci m'amène à quelque chose dont je voulais parler avec vous: la grande question des métis amérindiens. Beaucoup des écrivains amérindiens contemporains sont issus de familles mixtes. Est-ce que cela signifie une séparation, une isolation ou autre chose du même genre?

JH: Et bien, cela signifie des difficultés. J'ai longtemps traîné cette question. Il y a eu une époque où je haïssais tout ceux qui n'étaient pas Indiens, ce qui veut dire aussi une partie de moi-même. J'ai traversé des périodes très violentes à cause de ça. Et puis je suis entrée dans une période intermédiaire et il y a eu un moment où j'ai réalisé que nous sommes ce que nous sommes, et j'ai compris que l'on doit croire que l'on a l'avantage (la particularité) d'être nés ainsi. Qui nous ferait porter un tel fardeau en ignorant que nous devons vivre avec, sans qu'en contre partie il apporte une vision particulière des choses pour nous aider à nous en sortir et pour aider les autres parce que d'une certaine manière nous devons voir deux faces des choses mais nous voyons aussi qu'il y a plus de deux faces. C'est comme ça, vivre c'est comme un diamant ou de très fines pierres taillées. Il n'y a pas deux faces seulement, il y en une multitude et elles forment un tout. J'en ai pas mal bavé avec ça.J'en ai parlé avec Linda Hogan, Lajuana, Leslie (Silko), et beaucoup d'autres, et tous sont probablement passés par là.


JB: Puis il y a ce moment où vous réalisez que cette terre est toujours indienne, en dépit de propos du style Bon, si vous n'êtes que métis, pourquoi vous identifiez vous tant avec vos ancêtres Indiens ?

JH: Non, vous ne pouvez pas. Je suis sûre que tous nous y avons pensé. J'ai pensé dire Merde, non, je n'ai pas une goutte de sang Indien. Je ne suis pas Indienne, ne me parle pas. Ouais, J'ai pensé faire ça. Mais alors j'aurai été encore plus tourmentée. Tous seraient venus me voir, pour me demander pourquoi j'avais honte. Vous ne pouvez pas faire cela. Cela signifie que vous avez une responsabilité en étant né ainsi, et certains d'entre nous le réalisent davantage que d'autres. Elle vous est donnée cette responsabilité, et vous ne pouvez pas la rejeter, vous ne pouvez pas la nier. Sinon vous vivez dans la misère.

JB: Barney Bush à émis l'idée que l'on était mis à l'épreuve.

JH: C'est sûr.

JB: Mis à l'épreuve dans toutes sortes de directions en même temps. J'ai particulièrement ressenti cette mise à l'épreuve dans certains de vos poèmes. Il y a une tension en eux. Ils atteignent un point où la violence semble inévitable et puis non. Pourquoi ne vont-ils pas jusqu'à la violence comme certains textes d'écrivains noirs américains le font? Ceux de Amiri Baraka par exemple?

JH: Je ne sais pas. Je vois bien où ils le pourraient. Il y a toujours plusieurs façon de faire avec la violence. Il y a des moyens de la tempérer. Je viens juste de lire cette très belle citation de Gandhi. Il parle de la colère et il dit, J'ai appris dans l'expérience la plus amère la suprême leçon qui me permet de contenir ma colère, et comme pour la chaleur conservée qui est transformée en énergie, il en va de même pour votre colère, contrôlée, qui peut être transformée en puissance qui peut faire bouger le monde.» Il semble que l'expérience des Amérindiens a souvent été amère. Des choses horribles sont arrivées trop souvent. J'aime penser que les expériences amères peuvent être utilisées pour faire bouger le monde, et si nous pouvons voir cela et travailler autour de cela plutôt que de nous entre-tuer ou de nous faire du mal de toutes les façons dont nous l'avons déjà fait...

JB: Le monde, pas seulement les Amérindiens, mais le monde entier.

JH: bien entendu, parce que nous ne sommes pas des êtres à part. Nous sommes ici tous ensemble. C'est une conception à laquelle je suis arrivée après la question du métissage. J'ai compris que je n'étais pas un être dédoublé, pas plus que les Amérindiens ne sont coupés du reste du monde. J'ai discuté avec James Welch et d'autres écrivains à propos de l'étiquette d'écrivain amérindien. Nous sommes des écrivains, des artistes. Nous sommes des êtres humains et en définitive, quand tout est réuni, les étiquettes n'ont plus de raison d'être. Les catégories homme/femme n'ont pas de raison d'être non plus et en définitive nous devrions être acceptés pour ce que nous sommes et ne pas être classés en catégories.

JB: Pour réunir, pour fêter et aussi pour comprendre. Je pense qu'il y a  un processus de compréhension qui est en train de s'engager aux Etats-Unis et à travers le monde. En fait, je pense
que parfois les gens en Europe sont plus en avance que beaucoup aux Etats-Unis pour entendre ce que des écrivains Amérindiens disent et comprendre ce que signifie leur message.

JH: Probablement. J'étais en Hollande il y a quelques années pour une lecture. Je me souviens d'avoir voyagé en train et d'avoir parlé avec une Indonésienne qui me parlait de la façon dont étaient traités les Indonésiens en Hollande. Je savais comment ils accueillaient les Amérindiens et les autres peuples tribaux du monde, mais ils ne réalisaient pas que les Indonésiens étaient un peuple tribal aussi. C'est comme durant la Plus Longue Marche quand tout le monde était dans le Tribunal d'Instance et que Carter ne voulait voir personne, parce que disait-il, il avait été appelé pour une mission pour les droits de l'homme qui impliquait l'ensemble du monde.

JB: Joy, j'aimerais vous poser une série de questions qui ont à voir tout particulièrement avec votre dernier recueil de poésie, She had some horses (Elle avait des chevaux). Les chevaux apparaissent sans cesse dans votre écriture, pourquoi?

JH:Je les vois comme très sensibles et des esprits finement en accord avec les esprits. Il y a aussi cette course puissante en eux.

JB: L'idée de force semble aussi s'ajuster à votre image de la femme. Les femmes dans vos poèmes ne sont pas comme celles que j'ai vues dans des poèmes d'écrivains anglo-américains. Elles semblent être différentes.

JH: Je pense qu'elles sont différentes. Je pense qu'elles atteignent une sorte d'esprit androgyne où elles sont très fortes. Elles sont très fortes, et pourtant être fort ne signifie pas être un homme, être forte ne signifie pas perdre sa féminité, contrairement à ce que la culture dominante nous a appris. Elles sont des êtres humains.

JB: J'aime bien ça. Une femme ou un homme étant simplement un être humain dans un poème n'a pas toujours été possible dans la poésie des Etats-Unis. Au lieu de cela, les sexes sont stéréotypés.

JH: Il est temps de briser tous les stéréotypes. Le principe majeur de cet univers, de cette terre, c'est la polarité. Parfois je me dis que cela ne doit pas être ainsi, mais c'est ainsi. Vous devez faire avec. Je ne suis pas en train de dire que cela doit être ainsi -si ce n'est dans ce jeu vidéo de série X où Custer enlève un femme indienne- mais que toutes ces choses merveilleuses progressent dans les consciences. Comme une fissure.

JB: Ironique. C'est comme le vieux proverbe qui dit qu'il ne peut pas y avoir d'anges sans démons.

JH: Ou encore comme les paroles de Gandhi lorsqu'il dit que les expériences amères peuvent se transformer en force qui peut faire bouger le monde.

JB: Vous dites que les choses qui sont mal utilisées ont un potentiel destructeur mais que lorsque elles sont utilisées dans le bon sens elles ont un potentiel créatif. Même ces choses qui semblent être maudites, nous pouvons les transformer en bénédictions.

JH: Il faut toujours croire qu'on peut le faire.

JB: Une autre question sur vos images et thèmes...Noni Daylight. J'ai appris à la connaître et à l'aimer dans vos poèmes. Qui est Noni Daylight, et comment est-elle arrivée dans vos poèmes?

JH: Au début elle a employé un autre moyen pour me parler. Puis elle me délaissa et entra dans l'un des poèmes de Barney (Bush). Je ne l'avais jamais vue avant. (Rire) Quel poème était-ce? C'est dans son dernier livre. Je me souviens lorsque Barney me montra ce poème, il était avec moi pour Noël. Je le regardais et dis: Oh, mais elle est là. Je n'avais vraiment écrit aucun poème sur elle avant. C'est comme si elle était une bonne amie qui fut là à un moment de ma vie et qui aurait disparu.

JB: Quand avez-vous commencé à écrire de la poésie?

JH: Quand j'étais à l'Université du Nouveau Mexique. Probablement aux environs de la naissance de Rainy.

JB: Vous avez commencé assez tard comparée à d'autres.

JH: Oui, Je n'ai jamais eu un désir brûlant d'écrire jusqu'à il y a peu. J'ai toujours voulu être artiste. Quand j'étais petite fille, je dessinais tout le temps, et beaucoup de membres de ma famille furent de bons artistes. Ma tante préférée, celle dont je parlais tout à l'heure, était une très bonne artiste. C'est ce que je n'ai pas cessé de faire, et il y a peu de temps, je me suis mise à l'écriture.

JB: Qu'est-ce, selon vous, qui a provoqué cet intérêt pour l'écriture?

JH: Lire de la poésie et en entendre. L'écriture des Amérindiens, entendre des gens lire et parler, et puis l'écriture a fini par m'appartenir.


JB: Quels sont les gens qui vous influencent actuellement?

JH: Simon Ortiz, Leslie Silko, Flannery O'Connor. Les écrivains Noirs m'ont toujours influencée, les africains aussi, parce que c'est une autre manière de voir la langue et de l'utiliser, qui sort des habitudes mâle de l'Européen Blanc.

JB: Des gardiens de la liberté d'expression?

JH: Sûrement. J'ai toujours aimé James Wright. Il a toujours été un de mes poètes favoris. Il a une bonne perception de l'Amérique. J'apprécie beaucoup aussi le travail de Pablo Neruda, j'ai beaucoup appris de lui...

JB: Neruda parle d'écrire une poésie de l'impureté du corps, plutôt qu'une pure poésie. Une poésie aussi vaste que la terre, portant tout en elle. Je peux ressentir cela dans votre travail.

JH: C'est sûr, oui.

JB: Quel est le paysage de vos poèmes?

JH: Leur paysage? C'est entre une femme et tous les lieux que j'ai connus. C'est comme le centre de l'Oklahoma et du Nouveau Mexique.

JB: Le voyage semble être une force majeure dans votre écriture. Le mouvement, le mouvement continuel. Il me semble voir un déplacement à travers votre nouveau livre. Aviez-vous un plan en tête quand vous l'avez établi?


JH: J'ai eu pas mal de difficultés avec ce livre, et pendant longtemps. Je n'arrivais pas à le mettre en forme correctement. Alors une de mes amies, Brenda Peterson, qui est une bonne romancière et une excellente éditrice, se proposa. Elle fit un excellent travail, et ce que j'aime en celui-ci, c'est que le premier poème dans la première partie s'intitule Call it fear (Appelez-ça de la peur). C'est un vieux poème. Et la dernière partie qui n'est qu'un seul texte s'intitule I Give You Back (traduit dans le N°65 de la revue l'Arbre à Paroles NDT), qui est en rapport avec la libération de cette peur.

JB: La manière dont il est construit en fait un exorcisme?

JH: C'en est un...

JB: Ainsi, ce n'est pas seulement un recueil de plus où rien n'arrive par la poésie.

JH: Non, je ne le crois pas, du moins je ne souhaitais pas cela. Je sais qu'il doit agir et susciter des choses.

JB: Que fait la poésie?

JH: j'ai toutes sortes d'expériences qui vérifient comment les choses arrivent et comment certains mots ou certaines choses font se produire des événements particuliers. Il y a un poème dans le nouveau manuscrit sur un aigle qui tourne quatre fois au-dessus de nous à la réserve de Salt River (texte traduit dans le numéro 65 de l'Arbre à Paroles page 64 NDT) . Je rentrai chez moi et écrivis un poème de l'aigle pour cet aigle, je l'emportai là-bas et le donnai à ceux qui étaient là et une des femmes l'emporta dehors le matin suivant pour le lire, et l'aigle vint. Vous voyez quelles sortes de choses arrivent. J'ai ainsi réalisé qu'écrire pouvait aider le monde. J'ai conscience du pouvoir du langage lorsqu'il n'est pas fait de mots dépourvus de sens... Le son est une extension de tout, et le son est esprit, mouvement.

JB: Oui, le son est esprit.

JH: Comprendre que toutes les choses ont ce pouvoir, pas seulement moi, mais ce que tout le monde dit, doit sortir à un certain niveau et produire des changements dans le monde.

JB: Et à propos de la poésie politique? Ou peut-être pensez-vous que votre poésie est apolitique?

JH: Non, je crois qu'elle est très politique. Mais, bon, je lis beaucoup de poèmes écrits par d'autres comme June Jordan, Carolyn Forché, Audre Lorde -J'aime leurs travaux. C'est très politique. Politique signifie grand moteur. En ce qui me concerne, vous pouvez définir politique de nombreuses manières. Mais je souhaiterais que ce soit dans le sens d'aider au mouvement et au changement des consciences, comment sont perçus les différents peuples et cultures, comment ils évoluent.

JB: C'est magnifique. Qui aimez-vous en ce moment parmi les auteurs contemporains? Je ne pense pas seulement aux poètes amérindiens, quoique nous puissions commencer par eux. Qui sentez-vous comme important parmi les écrivains amérindiens?

JH: Bien, je pense que tous le sont. Je ne tiens pas à citer l'un sans citer l'autre.

JB: Cela me fait penser à ce que quelqu'un m'a dit au Congrès des Ecrivains Américains. Vous vous souvenez de cette discussion?

JH: Oui, je m'en souviens.

JB: Beaucoup d'entre nous étaient dans la salle.

JH: Nous avons passé un bon moment.

JB: C'était magnifique. Mais quelqu'un vint me voir après et dit qu'il ne comprenait pas pourquoi nous paraissions tous nous connaître et nous apprécier.

JH: C'est parce que les autres sont très occupés à se haïr, je suppose. Essayant d'assassiner l'autre... ce qui ne veut pas dire, cependant, qu'il n'y en ait aucun qui soit ainsi dans notre communauté!

JB: Pourquoi y a-t-il un tel sens de la communauté? Même quand ils se mettent en colère ou disent du mal les uns des autres, ce sens communautaire reste présent.

JH: Oh, je vois, Je me demandais ce que vous aviez entendu. (rire).

JB: Malgré tout, il semble y avoir aujourd'hui un sens communautaire parmi les écrivains amérindiens.

JH: Je suppose que c'est parce que les luttes sont très familières des lieux où nous avons tous été. C'est très habituel et nous nous sentons proches. Mais en même temps je ne peux m'empêcher de penser que dans un certain sens tout devrait être ainsi, la communauté doit être mondiale, pas seulement limitée à nous.


JB: Avez-vous remarqué cette tendance dans la littérature américaine contemporaine?

JH: Oui. J'ai plus entendu que lu sur ce qui se profile... Cela est dans l'air, comme des vagues dans l'air. Je vois d'autres personnes s'ouvrant et se tournant vers des choses plus communautaires, particulièrement parmi les femmes.

JB: Ce qui est une bonne chose. Pouvez-vous dire quelques mots là-dessus?

JH: L'écriture la plus puissante en ce moment aux USA est l'écriture des femmes. c'est comme si elles avaient creusé en elles, dans leur histoire et leurs racines. Et encore une fois, je crois que cela est en rapport avec la polarité de la Terre. Pour obtenir ces racines, pour avoir cette vision, vous devez sortir de vous-même afin de voir que vous pouvez l'obtenir, que vous pouvez retrouver l'ancienne voie. Vous devez avoir ces racines. Et il semble qu'elles les aient retrouvées, même si d'autres écrivains ne pensent pas que cela soit primordial.

JB: Il me plaît de voir que vous dédiez en partie votre livre à Meridel Le Sueur.

JH: Elle reconnaît qui elle est, d'où elle vient, et il n'y a pas de coupure. Voyez-vous, elle s'est battue avec ça pendant longtemps, a rencontré beaucoup d'opposition, et n'a pas cessé de parler avec une belle voix lyrique.

JB: F. Scott Fitzgerald dit qu'il n'y a pas de deuxième acte dans la vie américaine. Mais la vie et l'écriture de Le Sueur semblent prouver que Fitzgerald se trompe.

JH: Elle a eu vraiment beaucoup d'influence sur moi en ce sens qu'elle est une femme qui parle comme une femme et a été souvent critiquée à cause de cela, et dans le passé, elle ne pouvait pas faire publier ses livres parce qu'elle conservait son opinion personnelle et avait des sympathies pour certaines opinions impopulaires.

JB: Elle a influencé beaucoup d'autres femmes aussi.

JH: Bien sûr que oui.

JB: Commencer à écrire à un moment où la plupart penseraient que votre carrière est jouée. Vous êtes une femme au foyer, vous êtes ceci, vous êtes tout sauf un écrivain. Commencer à écrire quand la plupart des hommes écrivent depuis déjà dix ou quinze ans...

JH: Bien ,j'ai toujours su que je voulais faire quelque chose. Quand j'étais enfant,je dessinais et peignais. J'ai même eu des dessins exposés au Philbrook Art Center, dans une exposition de dessins d'enfants. J'ai toujours su que je voulais être une artiste... et maintenant je suis écrivain.

JB: Une dernière question. Vos ancêtres amérindiens sont Creek. Comment traitez-vous ce passé dans votre poésie? Cela vous affecte-t-il comme pour d'autres auteurs amérindiens?

JH: Lorsque j'étais enfant, je savais que j'étais Creek. Mais j'ai été élevée en ville et dans une famille morcelée... Tout cela a influé sur moi. J'étais née là-dedans et avant mon retour, j'étais très en contact avec le lieu, les parents, et leur
histoire. Ils m'ont toujours reconnue comme une des leurs. Mon père qui n'était pas toujours là mais toujours présent en moi (et de toute façon les histoires à son sujet oui!)

JB: Mais votre retour n'a-t-il pas été quelque chose d'artificiel,et comment dire, n'a-t-il pas été un ressourcement au dictionnaire Creek?

JH: Non, je crois que c'est ce que j'ai toujours été.

JB: Vous n'avez pas besoin de cela, de prouver cette origine.

JH: Non, ils savent qui je suis. Ils connaissent ma tante Lois. Vous pouviez vous asseoir à côté d'elle et parler avec elle, elle connaissait tout le monde, et connaissait les liens de parenté de tous, absolument tous, et tous savaient qui elle était. Ils diraient Oh, vous êtes la fille d'un tel et d'une telle. Et ils vous dévisagent, particulièrement si vous avez du sang Blanc dans les veines. Dur. (rire) D'une certaine manière, je suppose, le fait d'être métis vous donne une incroyable responsabilité mais aussi un peu plus de liberté qu'à un autre parce que vous avez une excuse à votre folie.

JB: C'est bien.

JH: bien sûr, vous êtes indienne comme le dit Linda (Hogan) mais c'est le sang Blanc qui vous rend ainsi. (rire)

JB: J'aime ça.


JH: Il faut toujours garder de l'humour à ce sujet.

JB: Oui, c'est une bonne chose le sens de l'humour. Nous n'en avons pas parlé, vous voulez en dire deux mots?

JH: Je pense que c'est comme ce poème Anchorage. Je me souviens de cette prison. J'y suis entrée trois fois et l'endroit semblait de plus en plus encombré chaque fois que j'y entrais parce que nous nous asseyions en rond et racontions des histoires et -il n'y avait que des hommes- nous parlions et riions et ils ne voulaient pas que je reparte parce que personne ne leur permettait de parler ainsi. Nous criions tous à la fin, et je me souviens quand Henry raconta l'histoire, oui, vous savez, nous riions simplement de lui et nous lui disions, tu dis que des conneries, bien que l'histoire fut vraie. Nous savions tous que c'était l'absolue vérité mais c'était tellement triste que c'en était drôle.

 

traduit de l'américain par Manuel Van Thienen et Sonia Protti.