Gordon Henry

Sommeil sous pluie

 

I

 

 

Les chants de veillée funèbre au-dessus, tournent, comme de noirs corbeaux qui regardent sa volonté traverser les moments de faiblesse en trébuchant. Comme lorsqu'elle a entendu la charrette dehors et qu'elle est allée à la fenêtre avec son nom sur ses lèvres. Ou quand elle a levé les yeux et qu'elle l'a vu dormir, la bouche ouverte, dans le fauteuil bleu à côté du poêle à bois. Elle les a vus, reflets trompeurs, à l'intérieur de ses lunettes à monture noire. Les moments se sont succédé, gravés comme les rides dans la profondeur du brun de sa peau. Elle est quelque part au-delà des quatre-vingt-dix ans; voûtée, décharnée, les yeux presque trop pleins. Elle vit dans une seule pièce. Un monde pris en charge. Draps propres, couvertures propres, moquette, table de nuit, et une compagne qui, entre bonjour et bonne nuit, s'égare vers les jeux de cartes des chambres voisines. Elle passe dans son fauteuil au pied du lit la plus grande partie de sa journée. De temps en temps elle s'en va pour une promenade le long d'un des nombreux couloirs de la résidence. De temps en temps elle va à la fenêtre et regarde au-dehors comme si quelque chose devait advenir.


 

 

II

 

 

Le mouvement s'émiette en silence, et dégringole, comme le vent qui fait tournoyer la chorégraphie de la neige à travers les faisceaux lumineux des réverbères. Je suis seul. On doit passer me prendre au terminus du bus, à Saint Paul. Je me suis foutu dedans. Complètement foiré. Très bien, c'est pas ce que je voulais. C'est quoi un quasar? L'étoffe des rêves. Putain non, il n'y a pas de secrets. Il n'y a rien de difficile en astronomie, en sociologie, en calcul infinitésimal, ou à propos des hivers du Minnesota. Ce ne sont que les prétextes que j'ai utilisés pour partir. Pour aller où? Pour aller regarder mes mains devenir ombres au-dessus des chaînes de travail.?

Une voix s'allume dans l'obscurité. « Nous sommes maintenant à  Saint Paul et nous allons arriver au terminus de Saint Paul. » Laissez-moi deviner. Dans cinq minutes. « Dans dix minutes, « dit le conducteur. Évidemment.


 

 

III

 

 

Les yeux de mon oncle étaient retombés depuis longtemps de l'étreinte des étoiles. Maintenant ils sont comme les arrière-cours des usines; de vagues indications de ce qui se passe sous les sillons de peigne dans ses épais cheveux noirs. Il attendait quand je suis arrivé. Il attendait, extasié d'existence. Une série de silences hypnotiques, entre les mots, qui devaient être prononcés. Les silences m'entraînant jusqu'à une guimbarde dans un parking obscur. Je suis trop loin de lui. Trop loin pour partir vers quelque chose de plus lointain encore. Je ne crois pas qu'il ne m'aime pas. Non, c'est pas tout à fait là que je veux en venir. C'est quelque chose que j'ai vu lorsqu'un visage a surgi de son ombre explosée quand il se penchait sur le volant pour allumer sa cigarette.

 

 

IV

 

 

La lune froide et blanche par dessus les maisons trop serrées. Les fenêtre de façade, où les ombres passent devant les lumières bleues des télévisions. Je suis l'une d'elles désormais; craquement d'escalier de bois. Il existe un sanctuaire de rêves qui attend que le bruit de mes pas s'évanouisse.


 

 

V

 

 

La vieille femme rêve qu'elle est dans la réserve, au Nord. C'est l'automne. Fumée des bûches de pin, suspendue au-dessus des toits des maisons, feuilles somnambules dans un vent gris, arbres décharnés griffant le ciel gris fantôme. Elle est à l'intérieur de la vieille cabane noire. Chez elle. En train de remuer le ragoût dans la cuisine. Le poêle à bois crépite dans la pièce à côté. Au-delà de la fenêtre, il soulève la hache. Il est jeune. Elle le regarde fendre une bûche sur la souche. Il s'en détourne pour venir vers la maison. Il sort sa pipe et tasse le tabac. Elle se dirige à sa rencontre vers la porte. Elle ouvre la porte. Elle tente de la toucher. Il passe à travers elle comme un frisson glacé et pénètre dans une photographie sur le mur.


 

 

VI

 

 

L'esprit se courbe, dans la lumière qui traverse la fenêtre, et descend par dessus le corps de Jésus Christ chancelant à la sixième station du chemin de croix. Cela me vient à l'esprit quelque fois quand je ferme les yeux. Soleil de septembre dans la vieille église. Vapeur d'herbe douce dans la lumière du vitrail. Rouge, bleue et jaune. Derrière chaque oeil, des prismes de pensée. Des prières Chippewa chancelant dans mes oreilles. De vieilles mélopées Ojibwa s'affaiblissent en allant vers le cimetière. Je regarde le trou dans la terre. Je regarde le cercueil posé à côté. Je regarde le trou, je regarde le cercueil. Le trou, le cercueil, le trou, le cercueil, le trou.

La lueur rouge de la pendule à travers la pièce. Digital. 2h 27. Mon cousin est étendu dans l'obscurité. Une autre forme, dissimulée dans le sommeil.

 

VII

 

 

La poussière danse au soleil d'une porte ouverte, comme les rêves qui s'évaporent contre le cadran d'une horloge.


 

 

VIII

 

 

C'et mon oncle qui parle. Il a trouvé le vieil homme là où il était étendu, sous la pluie. Il s'était endormi et était tombé du vieux banc auquel j'avais essayé de mettre le feu quand j'avais dix ou onze ans. La semaine suivante, ils l'ont enterré dans la fraîcheur d'un début d'automne. Des semaines plus tard, la vieille femme croyait entendre sa charrette sous la fenêtre de sa nouvelle chambre en ville.

 

 

IX

 

 

Villes de neige qui fondent, brouillées et liquéfiées entre les balais des essuie-glaces. Nous attendons au feu rouge. C'est mon oncle qui conduit. La vieille femme attend. En réalité, pas pour nous. Pas pour nous, mais elle attend. Je la verrai ce matin. Cet après-midi, je serai reparti. Un autre car. Chez moi. Je vois le feu passer au vert du coin de mon oeil qui regarde ailleurs.

 

 

X

 

 

La chambre ne bouge jamais pour elle. Ce n'est pas comme de la neige qui tombe, comme des feuilles qui tombent, comme des cailloux à travers l'eau. C'est une fenêtre, un lit, et une chaise.


 

 

XI

 

 

Alors que la vieille femme me touche, c'est comme de la fumée suspendue dans l'air. Je suis quelque chose d'autre. Vestiges d'une prière, rassemblés dans une église caverneuse. Une autre sorte de reflet. Un reflet sur les verres de ses lunettes noires. Un reflet qui pleure quand les yeux le quittent.

Alors que la vieille femme me touche, c'est comme de la fumée suspendue dans l'air. Je suis quelque chose d'autre. Angoisse éphémère, comme les ombres fuyantes. Un moment évanescent. Un moment emporté, comme je suis moi-même.

Alors que la vieille femme me touche, c'est comme de la fumée suspendue dans l'air. Il la fait tournoyer. Il l'étreint. Il lui donne la forme d'un voeu. Après cela, il ne reste qu'une bruine, trop fine pour qu'on puisse la voir.

 

 

 

 

Traduit de l'anglais par Richard Lees et Hélène Galibardy.