Jo Bruchac

 

 

Des oies en route pour le Nord

au-dessus de Mantako

 

 

Tout l'après-midi nous avons parlé de mots,

du griffonnage et de la trace de l'encre

sur le papier blanc.

Par-delà les fenêtres closes

les rives du fleuve sont bleues,

leurs marques colorées brillantes

comme l'oeil d'un fermier.

 

Nous marchons dehors, traversons le parking.

Un son tire nos regards

vers le ciel immense et gris.

L'appel des oies.

Leur longue ligne de vol

le battement d'une aile,

une flèche perçant le temps

quand les plus anciennes guident

une bonne centaine d'autres

vers le souvenir du marais du riz sauvage.

 

En une grande lettre muette

leur message traverse la page des cieux,

une signature forte comme celle des nuages

dépassant notre entendement

un message de rêve nous rappelant

que nous allons et venons

dans le vent comme une plume.

 


Jo Bruchac

 

 

Vision double

 

 

Tsang Chien au quatre yeux,

dans le mythe chinois

inventa l'écriture

il y a cinq millénaires.

 

Son étrange vue dessina des lignes

entre les lumières tremblotantes,

dans l'immense ciel de nuit-

le Cygne et Weaver maid

grossirent le rang des constellations

entourant l'esprit.

 

des pas rapides des oiseaux,

dont les empreintes s'inscrivent

sur les plages changeantes

il façonna de nouveaux signes,

avec un bâton

dans la terre meuble

répliques

des images de sa vision double.

Merci à Tsang Chien,

maintenant nous retenons fermement

les visions ou les questions

autrefois perdues dans un souffle.

 

Nous lisons, avec ses yeux

pour le meilleur et pour le pire,

un monde multiplié

par la littérature.


Jo Bruchac

 

 

Lynx, 1953

 

 

Le dos arqué comme un point d'interrogation,

il me dévisage fixement,

le lynx sort à reculons des broussailles

à pas lents et silencieux sur les épines.

 

Mon grand-père Indien disait

ne te faufile pas

trop vite vers un lynx

mais si on le fait

c'est une cible facile.

C'est beaucoup

plus glorieux

que de se retourner et de courir.

 

Je me souviens de cela

quand les yeux du lynx

se détournèrent

regardant ceux dont les noms

surent comment se cacher

se fondant à nouveau

dans l'ombre, les cèdres et les pins.


Jo Bruchac

 

 

Grand-père Birdfoot

 

 

Le vieil homme

a dû arrêter notre voiture

deux douzaines de fois pour descendre

et prendre dans ses mains

les petits crapauds aveuglés

par nos phares, qui bondissent

en soulevant des gouttes de pluie.

 

La pluie tombait,

une bruine sur ses cheveux blancs,

et je lui disais

tu ne peux pas tous les sauver,

accepte-le, remonte,

nous avons à faire.

 

Mais les mains tannées emplies

d'humides vies brunes,

agenouillé profondément

dans l'herbe

d'été du bas-côté,

il sourit et dit

ils ont à faire

eux aussi.


Jo Bruchac

 

 

Près des montagnes

 

 

Près des montagnes

les pas sur le sol

sonnent creux

 

comme pour nous rappeler

que cette terre est un tambour

 

Nous devons bien surveiller nos pas

pour jouer dans le bon ton.


Jo Bruchac

 

 

Il y a un ruisseau

 

 

Il y a un ruisseau qui sourd

à mi-pente de la montagne

Mon père me montra ce lieu

qu'il découvrit dans un rêve,

l'esprit desséché d'un vieil Indien

le guidant comme une nappe de brume

vers ses rives

J'irai vers cette eau ultime

quand je serai vieux

et mon sang roulera

comme la triste rivière Hudson

chargée des déchets

de la civilisation

J'irai là

et marcherai dans les rides claires

du fond sableux

parsemé de cailloux

qui semblent être les ossements

de beaux animaux anciens

J'étendrai mes bras

dans ces eaux douces

et partirai comme le dernier névé

dans la prairie folle

aux derniers jours d'avril.


Jo Bruchac

 

 

Indiens d'anthologie

 

 

Pour Lance Henson

 

Je pense qu'ils nous traquent,

(dis-tu) les petits-enfants

de ces mêmes éclaireurs

qui trahirent Geronimo.

Certains d'entre nous échappent

à leurs papiers piégés

 

ou fuient en changeant de nom

quand ils tentent de nous cataloguer:

moitié ceci, quart cela.

Mais parfois

nous n'avons rien de plus pour prouver

que nous sommes ce que nous sommes,

une mémoire dans le sang

qui ne répond pas aux définitions.

 

Qu'est-ce que ça veut dire, demandent-ils,

être Indien?

posant des questions étranges

comme vous rasez-vous?

Parlez-vous la langue?

et pourquoi donc

ne portez-vous pas un costume

comme celui du Chef Aigle-Blanc

qui est venu parler

à notre école le mois dernier?


Cachés derrière nos verres fumés,

passant pour des descendants

de Genghis Khan, pourtant

les mots nous reviennent

et le rêve est de retour

nous contant l'histoire

d'un aigle élevé

parmi les poulets

et qui ne veut plus jamais

gratter la boue

depuis qu'il a vu le ciel.

 

 

 

 

 

 

textes traduits de l'américain par Manuel Van Thienen