L'art du Conte et le sacré:
A
propos de l'utilisation des contes amérindiens.
Jo
Bruchac
Conter est une affaire sérieuse qu'on ne devrait pas entreprendre de façon
inconsidérée, car si les contes peuvent être racontés pendant la belle saison,
la vie doit faire une pause; sinon les esprits amis de la nature se passionnent
pour leur appel magique et négligent les fonctions qui leur sont assignées:
pourvoir en subsistance pour l'hiver qui vient. De même cette partie de l'esprit qui reste
et vagabonde sans but quand meurt quelqu'un peut être attirée dans la communauté
quand les récits sont contés, leur faisant désirer à nouveau les joies de
la vie et peut-être même voler l'esprit d'un nouveau-né pour qu'il leur tienne
compagnie. On doit se préparer aux
contes, et les plus jeunes doivent être protégés par une lanière de cuir attachée
au poignet afin de les retenir dans le monde pour qu'ils ne puissent pas être
enlevés
magiquement
par la mort. Beaucoup de cérémonies
doivent être ajournées jusqu'après la saison froide: il en est de même pour
les contes.»
William
Guy Spittal, extrait de son introduction à Myths of the Iroquois par E.A. Smith
Ohsweken, Ontario, Canada. Iroqrafs,
1983.
I. Les contes amérindiens et les
conteurs non-amérindiens: Quelques problèmes
On
s'intéresse beaucoup dans le milieu des conteurs aux contes amérindiens et
presque tous semblent connaître et dire au moins l'un de ces contes.
Ces contes font souvent partie de ceux qu'ils préfèrent. Ils constatent aussi que le public en demande
et réagit à ces contes avec enthousiasme.
Il
est compréhensible qu'il y ait un tel intérêt pour les contes amérindiens;
après tout, ce pays a été fondé sur une Terre Indienne (et même davantage
si nous retenons le mot du conteur et historien mohawk Tehanetorens.
Il conclut que les Américains d'aujourd'hui vivent plus comme les Indiens
que leurs ancêtres européens ne le firent, en ce qui concerne le vêtement,
l'alimentation et le tissu culturel. Même
la forme de notre gouvernement semble être redevable d'une dette plus lourde
à la Constitution des Six Nations iroquoises qu'à n'importe quel document
européen.) Les contes des nombreuses nations amérindiennes de ce qui constitue
aujourd'hui les Etats-Unis parlent à la fois aux Amérindiens et aux non-Amérindiens
plus que n'importe quels autres contes. Qui plus est, les nombreux contes amérindiens
déjà rassemblés et imprimés constituent l'un des plus riche corpus de mythes
et légendes du monde. Il est courant
de
trouver dans les livres des dizaines de milliers de contes amérindiens venant
de plus de quatre cents traditions orales de l'Amérique du Nord; contes grouillants
de ces détails mémorables et excitants qui attirent à la fois les conteurs
et leur public. Les récits iroquois
par exemple, abondent en créatures merveilleuses comme les géants de pierre,
les ours monstrueux, les têtes volantes, les nains magiciens, les squelettes
de vampires, et plus d'une douzaine de personnages de Trickster.
Pour
beaucoup de conteurs, les contes amérindiens sont un terrain fertile et inexploité. Un conteur découvrant un conte amérindien qui
lui parle doit ressentir ce que Balboa (pas Cortez) ressentit sur ce sommet
à Darien, quand il vit l'Océan Pacifique pour la première fois. Il y a toutefois de nombreux problèmes à propos
des utilisations- et mauvais usages- des contes amérindiens par les conteurs
non-amérindiens. Ces problèmes proviennent
en partie de cette grande nouveauté, cette qualité de chose non encore découverte
qui rende les histoires si attractives et excitantes pour un conteur à la
recherche de nouveaux terrains. De
plus, l'histoire seule n'est pas nouvelle pour le conteur potentiel, mais
s'ajoutent tous les aspects réels (plutôt que stéréotypés) de la culture amérindienne,
passée ou présente. Des difficultés
surgissent aussi à cause des sources d'où la majorité des conteurs non-amérindiens
extraient les récits qu'ils content. Bien que les contes amérindiens soient issus de la tradition orale,
les conteurs les rencontrent habituellement d'abord dans un livre plutôt que
de la bouche d'un Amérindien. Malheureusement,
beaucoup de versions écrites des contes amérindiens, qui vivent toujours dans
la tradition orale de certains peuples sont rapportés de manière incomplète
ou inexacte.
C'est
une triste vérité que de constater que la moyenne des Américains en savent
moins aujourd'hui sur les Amérindiens que les premiers colons européens sur
ce continent - qui survécurent grâce à l'aide et à l'amitié des Amérindiens
- Même ceux qui vivent à quelques kilomètres d'une grande communauté amérindienne
active, savent très peu de choses sur leurs voisins amérindiens, ou encore
font comme s'ils n'avaient jamais existé.
Sans cesse, j'ai sillonné des villes en demandant s'il y avait des
Amérindiens qui racontaient, et toujours il n'y avait personne, alors que
par la suite j'en rencontrai toujours plusieurs.
Le mythe de l'Homme Rouge disparu est, sur l'ensemble du continent, plus vivace, dans les esprits de la plupart
des Américains, que l'Amérindien vivant.
La population sans cesse croissante des Amérindiens incita Simon Ortiz,
un conteur et poète Pueblo, à écrire
dans l'un de ses poèmes: Les Indiens sont partout.
Dans
le prolongement de l'ignorance de l'existence actuelle des Amérindiens, il
y a l'ignorance des lieux et de l'usage correct des contes amérindiens. Aucun conte -dans aucune culture- n'existe en dehors de la vie de
sa population. Les problèmes du raisonnable,
de l'efficacité et de la validité de la transplantation des contes d'une culture
à l'autre ne s'applique pas seulement aux contes amérindiens.
Les meilleurs conteurs ont connaissance de ces problèmes et peuvent
même s'engager dans des efforts héroïques pour comprendre l' origine et le
contexte culturel des contes qu'ils utilisent.
Cependant, beaucoup de conteurs -parmi lesquels quelques bons- savent
seulement que les contes amérindiens qu'ils racontent viennent de tel ou tel
livre ou furent racontés par tel ou tel conteur non-amérindien.
Ironiquement, ils peuvent en savoir moins sur
l'origine d'un conte amérindien -né de cette terre-
qu'ils n'en savent d'un autre venant de l'ancienne Babylone ou des Iles Fidji.
Presque universellement, les conteurs non-amérindiens qui utilisent
un conte amérindien n'ont jamais entendu un mot dans la langue d'origine du
conte et n'ont aucune connaissance de la culture matérielle ou intellectuelle
de la nation d'origine, ni n'ont jamais rencontré un Amérindien vivant de
cette nation tribale. Dans de nombreux cas, ils ne savent même pas
d'où vient le conte -sinon qu'il est indien, et ils ne savent certainement
pas la relation forte qui existe, dans les nombreuses nations amérindiennes,
entre l'art de conter et le sacré.
Avant
de poursuivre plus avant, permettez-moi de dire clairement que mon action
n'est pas de décourager les non-Amérindiens de raconter des contes
amérindiens. Les contes des peuples
amérindiens sont maintenant, d'une certaine manière, une part de l'héritage
de tous les Américains. Les leçons
qu'ils enseignent -et j'approfondirai les qualités d'enseignement des contes
amérindiens- sont probablement plus nécessaires à tous aujourd'hui qu'elles
ne l'étaient il y a des centaines d'années à ceux qui les dirent à l'origine.
Ce sont des histoires puissantes, puissantes comme une médecine ou
du tabac. Mais, comme une médecine ou le tabac dont la
fumée est utilisée pour porter les prières vers le Créateur, les contes doivent
être utilisés sagement et dans le bon sens, sinon ils peuvent être nuisibles
tant au conteur qu'à l'auditeur. Tous
les conteurs avec qui j'ai discuté de cette question -Vi Hilbert à Washington,
Ed Edmo dans l'Oregon, Kevin Locke dans le Dakota du Nord, Simon Ortiz et
Harold Littlebird au Nouveau-Mexique, Keewaydinokay dans le
Michigan, Tehanetorens à New-York, et beaucoup d'autres- sont d'accord pour
dire qu'il n'y a pas de raison pour que les conteurs non-Amérindiens qui comprennent
et respectent ne racontent pas de contes amérindiens.
Mais
c'est une grande affaire que de comprendre, et le respect implique une responsabilité. Mon espoir est que cet article guidera les
conteurs non-Amérindiens vers une meilleure compréhension de l'art de conter
des amérindiens et suggère quelques pistes qu'ils puissent suivre pour développer
leur propre relation avec les histoires qu'ils souhaitent conter.
II. L'usage des contes amérindiens
Hey-ho-wey- je conte une histoire,
une histoire transmise par les Anciens
Hey-ho-wey-
j'offre asseyma
pour leurs esprits...
Hey-ho-wey- je conte une histoire
Ecoutez-
et apprenez
Hey-ho-wey-
Hey-ho-wey-
Keeywaydinokay,
extrait de son récit original, Makwahmiskomin, le don de l'ours. Minis Kitigan Drum, 1977
Comment
sont utilisés les récits amérindiens par les Amérindiens? Ils sont utilisés
traditionnellement pour enseigner ces leçons dont le peuple avait besoin pour
coopérer et survivre. Les cultures
amérindiennes, à travers le continent, mettent en avant à la fois l'autonomie
individuelle et l'importance de travailler pour le bien de tous. La contrainte était rarement utilisée pour obliger un individu et
l'absence de police, de lois strictes et de prisons ont toujours été remarquées
par les voyageurs européens qui notèrent que les Amérindiens
qu'ils rencontrèrent semblaient n'avoir jamais affaire au crime. Cette absence de contraintes était particulièrement
évidente dans l'éducation des enfants. Universellement on considérait comme une erreur
profonde pour un adulte, de frapper un enfant. La règle européenne du Ménage la férule et tu gâteras l'enfant apparaissait
comme perverse pour les Amérindiens qui croyaient que battre les enfants ne
pourrait avoir que des effets négatifs. Frapper
un enfant ne pourrait servir qu'à briser l'esprit de celui-ci ou à fomenter
le ressentiment. Un tel acte de lâcheté
était un terrible exemple. Celui qui
bat un enfant pouvait s'attendre à être battu par lui en retour quand il serait
devenu plus fort que l'adulte. Au
lieu de cela, quand un enfant faisait une bêtise, la première chose à faire
était d'utiliser le pouvoir des contes pour lui monter la bonne voie. Si un enfant était désobéissant, dur avec un
ancien ou faisait des choses risquant d'être dangereuse pour lui, alors on
devait lui donner une ou plusieurs leçons par le conte qui lui montrerait
ce qui arrive à ceux qui se conduisent mal.
Le pouvoir des contes -qui étaient dits ce jour là- était habituellement
suffisant. Si les contes et les autres
moyens -comme jeter de l'eau sur l'enfant- étaient inefficaces, alors des
pratiques d'exclusion comme d'ignorer l'enfant, ou (chez les Abenakis) noircir
le visage de l'enfant et l'envoyer hors de la hutte pour qu'il soit ignoré
par tous les membres de la communauté, étaient utilisés. Dès que l'enfant montrait son consentement à se conduire comme il
faut, l'exclusion cessait (lorsqu'il s'agissait d'adultes qui agissaient régulièrement
contre le bien-être de la communauté, la mesure la plus drastique -et la plus
rarement utilisée- était le bannissement de la nation. Les adultes bénéficiaient également des contes
qui leur étaient racontés pour les aider à voir le bon chemin à suivre).
Pour
que de tels contes-leçons soient d'une grande importance pour le bien-être
de l'individu et de la nation, ils devaient être chargés d'un grand pouvoir. Une bonne histoire, divertissante, efficace
créativement, avait plus de chance de toucher l'auditeur. Le rôle de l'histoire en tant que guide social
fait que le plus important était qu'elle soit mémorisable. A cause de cela, il est important que les conteurs
non-amérindiens comprennent clairement le message véhiculé par un conte.
Si vous ignorez pourquoi était utilisé le conte, vous risquez de ne
pas le comprendre et de mal l'utiliser. Les
contes sont comme la nourriture. Nous
mangeons la nourriture parce que nous l'aimons, mais nous mangeons aussi parce
qu'elle nous maintient vivant.
Je
pense qu'il n'est pas exagéré de dire que tous les contes amérindiens, quand
ils sont utilisés dans le bon contexte, peuvent servir de leçon et d'important
outil de communication. C'est encore
vrai aujourd'hui pour les Amérindiens. En
fait, même les blagues peuvent être utilisées de cette manière dans les communautés
amérindiennes. Si un Amérindien vous
raconte une blague, écoutez-la attentivement. Invariablement, elle s'appliquera à quelque
chose que vous avez fait ou dit. Ca
peut être une leçon pour vous ou parfois une réprimande si vous avez dépassé
les limites. Mais, parce que les Amérindiens
croient toujours en la non-intervention dans les actes d'autrui -sinon de
manière indirecte- une blague peut être le moyen de mettre le doigt sur un
point précis.
Il
est important également de se souvenir que la culture amérindienne est holistique. En disant cela, je veux dire qu'il n'y a pas
de séparation
entre l'église et l'état, et aucune des pratiques de classement en catégories
que l'on trouve dans la culture occidentale qui facilitent la séparation entre
sacré et profane. Dans l'univers amérindien,
tout est sacré. Je recommande à tous
ceux qui s'intéressent au rôle des contes dans la vie amérindienne contemporaine
le livre Wolf that I am de
Fred Mc Taggart. Il y rapporte les
efforts qu'il fit alors qu'il était étudiant à l'Université d'Iowa, pour collecter
et écrire sur les contes des Mesquakies établis non loin de la ville d'Iowa.
Alors qu'il pensait collecter des récits folkloriques pittoresques,
vestiges d'une culture mourante, il se trouva rapidement confronté à des gens
qui croyaient fermement en ces récits, en leur langue et en leurs rituels
religieux. Loin de mourir, la vois
mesquakie était bien vivante. Loin de vouloir partager leurs contes avec
l'étudiant-au-magnétophone-en-bandoulière, les Mesquakies protégèrent leurs
traditions.
Sur
le conseil d'un ami Mesquakie, également étudiant à l'Université, il affronta
une tempête de neige pour aller jusqu'à la maison d'un homme qui avait la
réputation de connaître beaucoup de contes.
Mais lorsque Mc Taggart frappa à la porte et que Tom Youngman sortit
sur le pas de sa porte, en la fermant derrière lui, voilà ce qui arriva:
On m'a dit que vous pourriez m'aider et me donner quelques éclaircissements
sur les contes. Les yeux brun-profond de l'homme plongèrent quelques minutes
dans les miens. Je sentis dans son
regard un pouvoir et un calme auxquels je n'étais pas habitué. Il ne portait qu'une chemise de flanelle mais
il ne frissonnait pas du tout dans le
vent froid
et pénétrant. Alors qu'il se tenait
devant la porte close, son regard profondément plongé dans le mien, il me
mit à l'aise d'une certaine manière, et je ne sentais ni la peur, ni la culpabilité
que je ressentais d'habitude quand je rencontrais pour la première fois des
membres de la communauté mesquakie. Son
silence était le mode de communication adéquat et quand finalement il parla,
je savais ce qu'il allait dire. Je
ne peux pas vous raconter mes contes, dit-il à voix basse. Je n'avais aucune difficulté pour l'entendre à travers les hurlements
du vent. Je me sers de mes contes
pour prier. Ils sont tous sacrés pour
moi.
Je le remerciais, puis il ouvrit la porte et entra dans sa petite maison...»
Plus
tard, Mc Taggart réalisa que son ami étudiant Mesquakie s'était moqué de lui. Il fut d'abord en colère et honteux, puis il
réalisa qu'en s'étant moqué de lui -comme dans le conte mesquakie du Raton-Laveur
et du Loup qu'il avait lu dans un vieux livre (Fox texts de William Jones)- il lui avait appris une leçon.
Il
y a aussi des contes, et cela varie d'une nation amérindienne à l'autre, qui
sont des parties de rituels de guérison.
L'exemple le plus évident est peut-être celui des contes navajos qui
sont des parties de différentes voies cérémonielles de guérison.
Les dessins de ces histoires sont tracés sur le sol avec du sable de
couleur, et la personne à soigner est placée sur cette peinture de sable -qui
est une partie du conte- dans un rituel qui peut durer plusieurs jours. Dans d'autres nations amérindiennes, certaines
histoires ne peuvent être dites qu'à des initiés et à certaines époques.
Quel est la responsabilité du conteur quand il ou elle
découvre une de ces histoires et veut la dire hors de son contexte originel?
Je ne suis pas sûr de connaître la bonne réponse, mais je sais de manière
sûre que porter au grand jour des choses sacrées n'est pas une bonne idée
et qu'il est plus judicieux d'être prudent que téméraire.
Il y a des histoires qui parlent de personnages, Coyote par exemple,
qui portent le sacré au grand jour et fait les choses de travers. Dans ces histoires,les personnages paient toujours
leurs erreurs.
C'est
une tradition, qui apparaît sur l'ensemble du continent, que tous les mythes
et légendes amérindiens ne doivent être racontés qu'à certains moments et
d'une certaine façon. Keeywaydinokay,
une conteuse femme-médecine Anishinabe a un chant qui précède chaque histoire. Elle offre toujours asseyma, ou du tabac, pour les ancêtres pendant qu'elle chante.
Ceux qui ont étudié avec elle font de même.
Dans
la plupart des régions de l'Amérique du Nord, les contes devaient être dits
pendant l'hiver. Dans certains cas,
seulement la nuit. Plus tard, mentionner
les noms de certains personnages des histoires -Coyote, par exemple- en dehors
des histoires était de mauvais augure. Coyote
disent certains Amérindiens de Californie, pourrait vous entendre prononcer
son nom et venir vous visiter et vous faire du mal. On peut, je suppose, trouver des raisons logiques
à ces interdictions. Commencer à conter
pendant le printemps alors qu'on devrait travailler dans les champs ou rechercher
la nourriture, pourrait être perçu comme improductif. Les gens ont un grand besoin d'histoires l'hiver
quand un bon conte vous aide à garder l'esprit éveillé. Mais les interdictions sur le conte en dehors
de son contexte ne sont pas, m'a-t-on dit, appliqués par les êtres humains
mais par les pouvoirs de la nature.
Racontez
des histoires en été, disent les Iroquois, et une abeille viendra dans votre
maison pour vous piquer. Cette abeille
est en réalité un membre du Petit Peuple, les Jo-ge-oh, prenant l'apparence
d'une abeille pour vous prévenir que vous faites mal.
Les Abénakis disent que si vous racontez des histoires au printemps,
les serpents viendront dans votre maison.
Pour
ces multiples raisons, je ne raconte certaines histoires qu'entre les premières
et les dernières gelées. Un ami non-Amérindien
qui voulait dire des contes amérindiens, malgré tout cela, ne savait ni ne
faisait attention à ces interdictions. Il
chercha des contes du XIX° siècle et commença à les mémoriser. Quand il les sut, il voulut les dire en public,
mais la première fois qu'il dit une de ces histoires, il tomba malade.
Je lui conseillai de chercher à en savoir davantage sur ces contes.
Malgré mon avertissement, il en dit un autre en public et eut un accident
sérieux immédiatement après. Une fois
de plus, je lui suggérai d'approfondir ses connaissances sur l'histoire de
ces contes et des Amérindiens à qui ils appartenaient. Sa réponse cependant, fut qu'il devait plutôt
trouver s'il s'agissait d'une coïncidence. Délibérément, il dit un autre conte en public. Cette fois il tomba tellement malade qu'il
en mourut presque. Il conclut qu'il
aurait du en savoir davantage sur les contes, fit un voyage en
Oklahoma pour rendre visite à quelques anciens de la nation amérindienne et
découvrit que les contes qu'il avait racontés étaient de contes de la nuit
à ne dire qu'à un certain moment de l'année et jamais (comme il l'avait fait)
à la lumière du jour.
III. Contes amérindiens et conteurs
non-Amérindiens: Quelques directions possibles.
Ce
que je veux partager ici n'est pas un assortiment de règles difficiles et
fixes, mais quelques directions possibles à suivre pour un conteur non-Amérindien
quand il ou elle désire utiliser des contes amérindiens.
Elles sont le fruit de ma propre approche des contes que je dis; certaines
viennent de la tradition de mes ancêtres abénakis et d'autres de peuples amérindiens
de qui j'ai appris.
1. Avant d'apprendre seul des contes amérindiens
à partir de livres, apprenez les de la vie du peuple. Rendez visite à des Amérindiens, essayez d'en
savoir plus sur leur mode de vie et leur langue. Quand vous utilisez des textes écrits, recherchez toutes les versions
existantes du conte, s'il en existe plus d'une. Une connaissance de la langue et du peuple
d'origine pourra vous aider à développer une version plus proche de l'original.
2. Quand vous rendez visite à des Amérindiens,
souvenez-vous qu'écouter et être patient sont des vertus fondamentales. Le vieux stéréotype de l'Indien stoïque vient
en partie du fait que trop souvent les non-Amérindiens monopolisent la parole.
Il est de pratique courante en occident d'interrompre quelqu'un dans
la conversation. De telles interruptions chez les Amérindiens
mettent fin à la conversation. Quand
vous posez des questions, évitez les questions contenant aussi la réponse
ou celles qui ne nécessitent que des réponses par oui ou par non. Les Amérindiens attachent beaucoup d'importance
à la politesse et diront souvent oui seulement pour vous être agréable.
3. Sachez quel type de contes vous apprenez.
Découvrez si on ne peut les dire qu'à certains moments et ayez conscience
de la façon dont leurs constructions s'ajustent dans la culture et la vision
du monde du peuple originel auquel ils appartiennent.
Si vous n'êtes pas certain de leur usage ou de leurs origines, ne les racontez pas. Par
ailleurs, si vous désirez utiliser un conte que vous avez entendu de la bouche
d'un conteur amérindien, demandez-lui toujours
la permission de la faire.
4. Quand vous dites un conte amérindien, essayez
d'éviter un langage raciste ou véhiculant des stéréotypes. Beaucoup de non-Amérindiens, par exemple, ne
réalisent pas, par exemple, qu'il est profondément insultant de parler d'une
femme, d'un enfant ou d'un homme en la qualifiant respectivement de squaw,
de papoose ou de brave. Souvenez-vous
que les cultures amérindiennes, plutôt que primitives ou ignorantes étaient
souvent plus sophistiquées politiquement et culturellement que la plupart
des nations européennes du temps de Colomb.
Comme le dit Alvin M. Josephy,
Croire en la liberté et la dignité de l'individu était profondément ancré
dans la plupart des sociétés amérindiennes. The Indian Heritage of America
de Josephy (New York,N.Y. Alfred A. Knopf,
1968), devrait être lu par tout conteur utilisant des contes amérindiens.
Du reste, les femmes amérindiennes dans beaucoup de nations tribales
-comme celle des Iroquois, où elles possèdent les maisons, contrôlent l'agriculture,
choisissent et démettent les chefs- jouent un rôle central.
L'un
de mes contes iroquois favori est celui du Rocher.
Il raconte comment les premiers mythes et
légendes ont être appris à un enfant par un vieux rocher. En échange de chaque conte l'enfant donne au
rocher un jouet. C'est une histoire
importante à ne pas oublier pour tous ceux qui désirent dire des contes amérindiens. parce qu'il nous remet en mémoire le principe
de réciprocité et la relation juste avec la terre qui est à l'origine des
histoires et des cultures amérindiennes.
Un conteur, qu'il soit ou non Amérindien, qui garde présent en mémoire
ces principes, sera en bonne condition sur sa propre voie pour utiliser les
contes amérindiens tels qu'ils ont été conçus -pour les êtres humains, pour
la terre.
Traduit
de l'anglais par Manuel Van Thienen.