Café Réserve

ou

les origines du café instantané amérindien

 

Gerald Vizenor

Le shaman Vrai-Mensonge, trickster* et maître de socio-acupuncture, interrompit sa conférence pour exposer aux recteurs un modeste projet de développement économique des réserves qui leur permettrait de prendre le contrôle du marché international du café.

Ceux-ci ne se montrèrent ni surpris ni contrariés par cet exposé inhabituel.  Les tricksters étaient connus dans les hautes sphères de l'éducation pour exploiter ces conférences pédagogiques dans le but de révéler leurs visions extraordinaires et leurs rêves ordinaires.

Ce shaman-trickster gagna son surnom lors d'une interview télévisée: « Les vrais mensonges dans les rêves tribaux » , où il insista sur le mot mensonge puis il conclut que « les histoires blanches n'étaient rien d'autre que des tas de mots »  en insistant sur le mot tas.  En conclusion de ces remarques ironiques, il affirma qu'.

Il dit aux recteurs présents:   Les doyens étaient assis dans un alignement parfait, les doigts fermement posés sur leurs estomacs, comme des marmottes sur le bord de la route qui attendent un ralentissement du trafic racial pour s'en aller.

Le trickster avait été invité à cette conférence pour donner une petite bénédiction tribale et non une diatribe sur le fascisme du café.  L'invitation parlait d'une réflexion sur la délimitation des missions romanesques et des surcompensations raciales.

Ce shaman des villes ne parlait aucune des langues amérindiennes, alors, il raconta quelques petites histoires, sept en tout, à propos du monde mythique dans la pensée amérindienne, où l'homme blanc est floué par ses illusions de pouvoir et de domination; ensuite, il prôna un radical retour en arrière, tant spirituel que géographique.

Vrai-Mensonge défit un petit rouleau d'écorce de bouleau.  Il marmonna à la mode tribale au-dessus de l'écorce en faisant tourner son poing droit, qui contenait sept grains de café rouge sombre, autour du micro. Une bénédiction peu banale...

Le trickster consultait de temps à autre son rouleau et tout en racontant les histoires sur l'origine du café, il réduisit, un à un ,au-dessus d'une tasse d'eau chaude, les sept grains de café rouge sombre en une fine poudre soluble.

 

Il commença à broyer le premier grain.

dans la tradition orale anishinaabe.  C'était au temps de Wanabozho, l'un des premiers humains sur la terre, un supertrickster qui rêvait de différentes façons et dans différentes langues, qui parlait la langue des plantes et des animaux.  Plusieurs semaines après la célèbre inondation, le premier trickster remarqua que lorsque ses frères plongeurs, la loutre, le rat musqué et le castor, mangeaient quelques baies rouges d'un arbrisseau à feuillage persistant, ils chantaient et dansaient avec tant de joie que Naanabozho inventa la solitude pour se mettre à l'abri du plaisir qu'ils partageaient.  Il demanda aux animaux de lui expliquer, mais il n'existait pas encore de langage pour exprimer leur plaisir.  Le trickster, un empiriste du genre, mangea quelques baies rouges et, tout en mangeant, il questionna l'arbrisseau sur le sens du plaisir.  Celui-ci ne daigna tout d'abord pas répondre, mais quand Naanabozho commença à claquer des doigts, à rouler de la tête et des yeux et à tortiller ses énormes orteils dans le buisson, il lui révéla  que son nom était café, ou plus exactement makade mashkiki waaboo, le tout premier mot de la création du monde».

le deuxième grain.

es Algonquins ou du Lac Supérieur.  Plus tard, beaucoup plus tard, furent créées deux autres variétés coffea arabica et coffea robusta en d'autres endroits du monde.  Mais comme vous le savez, elles ne se broient pas toutes seules et sont même très sensibles au froid.  Il y a deux méthodes simples de préparation des grains de coffea anishinaabica: la première et aussi la plus traditionnelle consiste à ne rien faire.  Vous avez bien entendu: RIEN.  Les arbrisseaux fleurissent au printemps puis les baies rouges apparaissent en été.  Tard dans l'hiver, sous une pleine lune, on récolte les baies en secouant les arbrisseaux.  Parfois, ils entrent en transe, s'agitent en reculant et racontent des histoires comme celle-ci.  Les cerises de café sont emmagasinées dans des containers en écorce de bouleau avec une branche de cèdre fraîchement coupée.  Certains traditionalistes estiment qu'on ne peut cueillir et broyer qu'un seul grain à la fois.  Le fait de stocker, selon ces traditionalistes (figés et rétrogrades au point d'enfermer le passé dans le présent), attiserait des curiosités malsaines.  La seconde méthode relève du sacré: il s'agit d'un rituel que partagent certaines femmes de la tribu.  Les baies à vision (c'est ainsi que l'on appelle parfois les grains) sont cueillies avec des précautions toutes rituelles sur les arbrisseaux sacrés qui poussent à Michilimackinak (ou Ile de la Tortue).  Plongés durant de nombreuses nuits dans de l'eau de cèdre rouge, les grains sont égouttés, resserrés dans des paniers en écorce de bouleau et suspendus dans des cèdres tout l'hiver.  Au printemps, les grains sont broyés en un breuvage cérémoniel et les alcaloïdes hallucinogènes libérés par ce processus rituel font, qu'avec rien de plus que du café, on prend le printemps pour l'été».

le troisième grain.

nnes; nous avons des centaines de remèdes à base de plantes pour diverses maladies, mais qui nous a écoutés?  Ce que les tribus ont dit à l'homme blanc lui est entré par une oreille pour ressortir par l'autre.  Certains sont impressionnés par la forme mythique mais pas par son contenu !  Certains croient ce que nous avons dit en ce qui concerne la terre: les rivières sont mortes, le poisson empoisonné et l'air vicié par la pollution, au point  que les cafards aillent se mettre au vert.  Quoi qu'il en soit, nous avons quasiment abandonné le secret à certains hommes blancs entreprenants.  L'évêque Frédéric Baraga, un petit homme dont les missions historiques furent contraignantes, goûta au makade mashkiki waaboo en plusieurs occasions.  On raconte qu'il buvait un mélange de cèdre et de coffea anishinaabica au lieu du vin de messe pendant les offices.  A cet égard, il finit par devenir un homme tribal.  Ses supérieurs ne prétèrent pas foi à ses récits au sujet de cette poudre de café originaire des lacs des Woodlands dans le Nouveau Monde.  Les notes de Baraga à propos de ses expériences avec le miskwaawaak sacré mélangé de cèdre ont d'ailleurs disparu de ses mémoires.  Quelques années plus tard, trois shoguns blancs, qui avaient la main-mise sur le marché du riz sauvage, entendirent parler du coffea anishinaabica et essayèrent de secouer tous les arbrisseaux pour leur seul profit.  Mais les arbrisseaux entrèrent en transe, s'agitèrent en reculant et leur parlèrent avec les voix de leurs mères blanches.  Les trois exploiteurs se perdirent dans une tempête de neige, envoyés là par les arbrisseaux.  On ne les revit jamais».

le quatrième grain.

ta) a fortement diminué et où le café instantané a fait son apparition  à fin d'être consommé sur-le-champ (de bataille).  C'est à cette époque que nous fournîmes du café instantané à base de grains broyés; cela fut une des plus importantes aides tribales apportées à l'homme blanc pendant cette guerre sans fin.  Les enfants de la tribu secouèrent les arbrisseaux et broyèrent les grains pour distribuer du café instantané aux soldats du front».

le cinquième grain.

les guerres mondiales, ces opérateurs radio amérindiens établirent petit à petit un commerce au sein des unités militaires du monde entier.  Maintenant vous savez pourquoi ce café était tellement apprécié sur les lignes du front».

le sixième grain.

Après la guerre nous avons gardé notre café en poudre.  Nous nous sommes rendus, avec nos Anciens et de nouvelles propositions commerciales, à la conférence internationale sur le café.  C'était dans les années soixante.  Mais les représentants des pays producteurs de café n'en avaient rien à secouer de nos revendications à propos d'un pourcentage du marché, malgré les efforts que nous avions faits pendant la guerre.  Alors, avec un sentiment de colère infiniment amérindien, nous avons exécuté une danse de guerre que nous avons créée à cette occasion pour notre accès aux Nations Unies.  Pendant cette danse, nous avons offert des grains de café au public, une sorte de danse guerrière-pause-café tribale.  Les hippies ont été impressionnés par les effets du breuvage sacré, tellement impressionnés qu'ils ont promis une vente active de notre café en poudre auprès de leurs mystérieux amis, dans les communautés de la côte».

le septième grain.

Il est permis de penser que le café a fait l'objet de discussions politiques fondamentales, le monde entier considérant les tribus comme d'énormes réserves de café, bien plus menaçantes avec le café instantané que l'Oxford Club en Angleterre ou le Café Fo en France.  La poudre de coffea anishinaabica est à l'origine d'une révolution internationale.  Depuis que l'on nous a chassés de la conférence internationale, nous refusant une place au sein du marché international du café, nous avons récolté et stocké dans les réserves plusieurs milliards de paniers en écorce de bouleau contenant du coffea anishinaabica.  Beaucoup de baies attendent encore d'être récoltées et prochainement, nous pourrions envisager de saturer en quelques mois les marchés mondiaux avec de la poudre de café.  Cela entraînerait une désorganisation para-économique de l'approvisionnement en café.  Et maintenant, me demanderez-vous, pouvons-nous enlever ces marchés?  Tout a commencé avec les hippies qui, que vous le croyez ou non, partageaient certaines de nos valeurs économiques tribales et qui introduisirent de nouveaux modes de distribution.  Vers la fin des années soixante, tout comme les opérateurs radio pendant la guerre, les hippies se sont exprimés dans un patois particulier et ont commencé à vendre nos grains aux libéraux romantiques, partout dans le monde.  Les Européens sont devenus nos meilleurs clients de café instantané secret.  Le Karl May Red Roast,par exemple, est coupé et revendu aux touristes pour plus de mille fois sa valeur originale sur l'arbrisseau gelé.  En voici.  Vous broyez, une fois par jour, sept cerises de coffea anishinaabica dans de l'eau chaude et vous buvez en regardant les arbres.  Vos illusions de progrès et de domination par la force s'évanouiront et vous éprouverez un nouveau sentiment d'acceptation pour le monde qui vous entoure».

Le shaman Vrai-Mensonge acheva de broyer son dernier grain et annonça une pause-café cérémonielle, le temps de siroter son infusion de cèdre et de s'agiter en reculant à travers l'auditoire en présentant son chapeau.

Les recteurs présents à la conférence académique furent tellement enchantés de cette divertissante bénédiction qu'ils décidèrent de conférer au trickster le titre de docteur honoris causa du collège de son choix.

Le trickster leur retourna la politesse en nommant tous les recteurs présents tricksters honoraires-membres de la réserve de la ville de leur choix.

 

Traduit de l'anglais par Sonia Protti.

 

*Trickster: joueur de tours, bouffon, farceur, tricheur, escroc.

 

*opérateurs radio: code talkers - les opérateurs radio envoyaient habituellement des messages codés en langue navajo.