Joy Harjo

 

Trickster

 

 

Corbeau, dans la neige fraîche.

Tu croasses, croasses

                                    comme un fou.

Rire.

Parce que tu sais que je suis folle

comme toi

glissant sur la glace fragile

vers la guerre qui avance

partout dans le monde.


R. T. Smith

 

La grande farce

 

 

Les Indiens des Plaines avaient un jeu

dans lequel une tribu en imitait une autre,

se déguisant avec ses vêtements, sacs-médecine,

pare-flèches et peintures. Un étranger

entrant dans le camp pouvait prendre

des Crows pour des Cheyennes, des Paiutes pour des Sioux,

et ne jamais savoir qu'il avait été berné.

Durant l'hiver du Bison Blanc,

un guerrier Dakota pénétra dans un camp de chasse

sur la Basse Rosebud, convaincu

qu'il était accueilli par des frères Oglalas.

Il resta trois jours, mangea le pemmican

et dormit dans une cabane de clan,

réchauffa son coeur à leur feu et à leurs récits.

Quand il partit, des cadeaux furent échangés:

un casse-tête en acier, un wampum

des plumes d'un oiseau bleu sans nom.

Un an plus tard le guerrier

qu'il avait séjourné chez ses ennemis jurés,

les nomades Arapahos. Il crut entendre

l'herbe s'esclaffer. En fureur, il fouilla

les Black Hills, dit

à tous les Dieux qu'il aurait sa vengeance.

Mais la tribu de la Grande Farce était partie,

évanouie dans la rivière, envolée

dans les nuages ou dissoute dans les pollens.

Il s'arracha les cheveux, les jeta dans la poussière

et jura de vivre seul définitivement, pour

avoir été aussi idiot. Mais ce qu'il souffrit

ne semble pas avoir servi de leçon.


La fausse bande devint une légende, perdue

dans les neiges du Canada. Ils jouèrent

la Grande Farce pendant quinze ans, oublièrent

les sons de leur propre langue et leurs rêves,

devinrent finalement leurs propres victimes.

 

Ainsi, il semble que certaines nostalgies ne peuvent mourir

Aujourd'hui quand vous regardez autour de vous, la vieille

Grande Farce est toujours jouée par toutes

les tribus survivantes, qui ne dansent sur aucune musique

et suivent l'oiseau sans nom.


Alan Napier

 

Un du peuple de l'herbe

 

 

Sais-tu quelle tribu

parlait de genêt à balais

et de sorgho

disaient les prairies naissantes

quand le bison était dans les herbages.

 

Les légendes des esprits

n'attendirent pas plus longtemps

s'éparpillèrent se dispersèrent

tourbillonnantes comme poussière sur la merde

une substance bien définie

proche du Rouge

 

Elles devinrent des tribus

de vent, dit-il

leurs esprits et leurs âmes

enfouies dans le vent

allant nulle part d'une côte

à l'autre en jet et Cadillac

ou comme lui traînant ses bottes

sur l'asphalte

les routes les chemins de fer les lignes aériennes

implantant la main-mise des Etats

dans trop de destinations

et lui faisant des queues de poisson

dans la neige boueuse

sur le dos d'une Honda déglinguée

suivant les foires de village du printemps

avec les semelles usées de ses bottes

avec son âme usée

et le vent qui agite

aussi les tribus

Leurs esprits dans la fumée bleutée qui tourbillonne de son pot d'échappement

vers l'ozone.


George Kenny

 

C. B. C., chaîne nationale

 

 

A Johannesbourg, l'agitation

est le plat inscrit

au menu de chaque jour

 

 

A Belfast, la liberté

d'assassiner

est la règle des chrétiens.

 

 

A Kenora, le droit

de se soûler

semble être la croix des Ojibway.

 

 

 

(C.B.C.: Canadian Broadcasting Corporation)


Aaron Carr

 

 

 

 

 

Les systèmes solaires

Tracent calmement leur orbite solitaire

Autour de la galaxie. L'univers

Peut s'achever ou continuer

Eternellement.

 

 

 

 

Des objets inconnus,

Venus de mondes situés à des années lumières d'ici,

Au-dessus de nos têtes, nous regardent.


Norman H. Russell

 

Il y a deux cercles

 

 

les hommes forment un cercle au centre

autour du grand feu

derrière eux les femmes forment un cercle

dans les ombres froides

 

les hommes parlent très bas

ils font toutes les lois

ils prennent toutes les décisions

puis ils regardent les femmes derrière eux

 

si les femmes aquiescent

les hommes peuvent continuer.


Laura Watchempino

 

La potière

 

 

Je regarde penchée sur son épaule alors

 qu'elle peint

         des lignes souples et mouvantes

Si près d'elle que je sens le rythme de sa respiration

         tandis qu'elle emplit calmement de

 couleurs les espaces

Même les mouches ne la dérangent pas.


Linda Hogan

 

Pétrole

 

 

Des hommes sourient comme s'ils savaient

mais les talons de leurs bottes sont éculés

et leurs dos trahissent leur tension.

Chemises sombres.

Une flamme bleue

aveugle le soleil. Les trépans

sont des poings de métal, serrés.

 

La terre est blessée

et saigne.

Priez Jésus.

 

Une explosion peut tous nous précipiter

à genoux

 

lorsque les tubes de forage s'étirent

blanches épines dorsales

dans le soleil.

 

Nous sommes comblés de pain et de gaz

nous enflons en apparence

et nous desséchons à l'intérieur.

 

La terre est blessée

et ne guérira pas.

 

La nuit tombe telle un corbeau

avec d'incessantes flammes bleues

et nous couvre de ses ailes.

 

 

Textes traduits de l'anglais par Manuel Van Thienen.