Le tourbillon est un miroir

Une interview de Lance Henson

réalisée par Jo Bruchac (1986)

 

 

Peu d'écrivains amérindiens sont aussi impliqués dans les pratiques traditionnelles et cérémonielles de leur peuple que Lance Henson. Membre de la Cheyenne Dog Soldier Society, il a participé à la Danse du Soleil plus de sept fois et anime le cha­pitre de la Native American Church de Calumet. Hen­son a choisi de vivre de son écriture, parfois de façon marginale, et d'ateliers d'écriture occasion­nels dans les écoles d'Oklahoma. Il vit avec sa femme Pat et leurs deux enfants, Christian et John-David, dans la maison où il fut élevé par ses grand-parents sur les terres traditionnelles Cheyennes près de Calumet, en Oklahoma.

Ancien combattant de la guerre du Viêt-nam et étu­diant assidu des arts martiaux, l'animal avec lequel il s'identifie le plus est le blaireau.

Comme le blaireau, il est capable de soutenir obs­tinément les choses auxquelles il croit, même confronté à ceux qui semblerait plus fort que lui. Les Cheyennes, dit-il parfois, n'ont jamais été un peuple nombreux. Ils devaient savoir aussi bien com­ment vivre en paix et comment se battre.

Mon interview de Lance Henson a été réalisée alors que nous participions à un festival à Haskell, dans le Kansas, en honneur du centième anniversaire du réputé Indian Junior College. Assis dans une chambre de motel, entourés de l'ameublement typique des mo­tels d'Amérique, ses paroles nous transportaient vers un lieu plus ancien et plus réel que le plas­tique, le verre et les cloisons de mâchefer.

 

hi vo di das so

whirlwinds of light

 

 

the earths open hand is spinning them

 

a whirlwind is an ancestor

returned to look at you

 

a whirlwind is a red spider the white

man calls dust devil

because the white man said it

it became so

 

a whirlwind is the mirror of the great mystery

caught in the eye of a startled rabbit

 

whirlwinds of light

 

the earths open hand is spinning them

 

 

Lance Henson

 


hi vo di das so

Tourbillons de lumière

 

 

la main ouverte de la terre le fouette

 

un tourbillon est un ancêtre

revenu pour vous regarder

 

un tourbillon est une araignée rouge

que l'homme blanc appelle poussière du diable

parce que l'homme blanc le dit

il le devient

 

un tourbillon est un miroir du grand mystère

capté dans l'oeil d'un lapin effrayé

 

tourbillons de lumière

 

la main ouverte de la terre le fouette

 

JO BRUCHAC: Dans votre poésie je trouve souvent un lien profond avec le passé et une relation positive entretenue avec la terre. Qu'est-ce qui vous a mené à ça?

LANCE HENSON: J'ai été élevé par mes grands-pa­rents qui m'ont imprégné de l'idée de renouveau à travers la cérémonie, et l'une des façons dont je les remercie en retour pour cela, c'est en m'efforçant de retrouver par la cérémonie de qu'ils m'apprirent. Je pense que ma poésie essaye d'être un hommage. C'est une des façons dont je paie en retour la vie qui me fut donnée à travers eux.

JB: Pouvez-vous me parler davantage de vos grands-parents?

LH: J'ai été élevé par Bob et Bertha Cook à Calu­met en Oklahoma. C'était un couple sans enfants qui comprit qu'il y avait des gens dans leur famille proche et éloignée, des enfants qui avait besoin d'un foyer. J'étais le dernier de cinq adolescents qu'ils choisirent d'élever, et par conséquent j'ai été amené à acquérir leur propriété. Ils étaient tous les deux très profondément impliqués dans la voie cérémonielle Cheyenne. Ma grand-mère, Bertha, fabriquait des tipis et portait un sac-medecine que seules les femmes étaient supposées porter et voir. Mon grand-père a consacré la plus grande partie de sa vie à la Native American Church et a fondé le premier chapitre de la Native American Church d'Oklahoma.

JB: J'ai visité la maison de vos grands-parents, maison où vous vivez toujours. C'est un lieu très important pour vous, n'est-ce pas?

LH: La maison de chacun peut être le centre du monde. C'est là que sont élevés les enfants et où les choses importantes de la vie arrivent. Quand vous êtes béni et qu'on vous donne une maison -comme vous l'entendez- où vous savez que les murs, les planchers et la porte ont une vie en eux qui est en vous, alors il y a un certain attachement entre une maison et la personne qui vit dans la maison. Elle devient vraiment une partie de votre force de vie.

JB: On trouve des images de la terre cheyenne, des références à l'histoire et à la culture cheyenne dans presque tous les poèmes de vous que j'ai pu lire. Parfois elles sont très directes, d'autre fois indirectes, à peine une allusion. Comment pensez-vous qu'on puisse rendre cette poésie si l'on ne connaît pas la culture cheyenne?

LH: Je pense que les poèmes eux-mêmes sont suffi­samment éloquent pour susciter un intérêt. Pour tous ceux qui s'intéressent à la vie des amérindiens, pour ceux qui savent des choses sur les Cheyennes, l'intérêt est encore plus profond. Les Cheyennes, comme tous les autres peuples tribaux, sont une en­tité en eux-mêmes. indifférents à ce que la culture dominante où n'importe quelle autre culture apporte. Nous devons revenir à l'idée de cérémonie et au com­ment les cérémonies nous soutiennent. Je pense que le mode de vie Cheyenne est un modèle pour ceux qui considèrent "les tribus" et la manière dont elles fonctionnent. Je parle spécifiquement des choix cé­rémoniels et non des choix politiques.

JB: Quelles sont les racines de votre poésie?

LH: Elles sont variées. J'ai subi l'influence de nombreux écrivains, surréalistes, poètes espagnols, poètes orientaux, quelques poètes américains, mêlée avec ce que j'ai appris en tant qu'amérindien, en tant que cheyenne. Peut-être simplement par ce qu'une vie condense en étant présente au quotidien, à travers de nombreuses influences. Ainsi va le poème ainsi va le poète.

JB: En quoi l'école a-t-elle influencé votre déve­loppement d'écrivain?

LH: L'école m'a peu aidée.  L'expérience renforce l'écrivain. L'éducation conventionnelle à beaucoup à voir avec la manière dont chacun se perçoit en rela­tion avec le monde qui l'entoure, mais je pense que les poètes en particulier sont des gens qui doivent devenir poètes et s'ils ne le deviennent pas, ils deviendront probablement des hors-la-loi ou quelque chose d'approchant.

JB: Diriez-vous qu'il n'y a pas de professeur ou de personne que vous considéreriez comme un profes­seur et qui serait un poète?

LH: Non, je ne dirait pas ça. Je suis influencé par la bonne poésie, d'où qu'elle soit, où que je puisse la trouver. (rires)

JB: Permettez-moi de revenir sur ce que vous avez dit sur les hors-la-loi. Qu'est-ce qu'un hors-la-loi? En quoi un poète est-il un hors-la-loi?

LH: Cette région n'accorde que très peut de place à la créativité dans son programme éducatif, et tout ceux qui ont relevé le niveau de l'éducation ont été considérés comme des hors-la-loi. La poésie est ré­volutionnaire. Elle doit l'être pour survivre. Elle doit établir de nouvelles frontières, et tout en continuant à torturer ceux qui lui intime l'ordre de sauter du haut des ponts et de chercher des moyens de se suicider, elle doit toujours aller plus loin. Nous parlons de l'écriture elle-même. Quand elle aboutit à une impasse, où regarde en arrière, l'écrivain peut aboutir à l'auto-destruction.

JB: Quand avez-vous commencé à vous considérer comme un écrivain? Et quand avez-vous commencé à écrire de la poésie?

LH: Je suis entré au lycée en 1969. J'ai triplé ma première année en Oklahoma et mentirais en disant que j'ai été recalé: C'est après que je me suis en­gagé dans les Marines. C'est un passage particulier dans ma vie où j'ai commencé à accumuler des choses pour survivre, et l'écriture semblait être un moyen de dire comment je me situais parmi les gens, spé­cialement durant l'année 1969 ici. Ecrire des poèmes devint pour moi le moyen de dire ces choses.

JB: Dès le début de l'interview, vous avez parlé de l'importance de la cérémonie et de la façon dont la culture Cheyenne l'a maintenue, d'avantage que beaucoup d'autres cultures amérindiennes, pratique­ment toutes les cérémonies. Celles-ci sont aussi très importantes pour vous personnellement. Sans vous demander de me parler de choses que vous ne pouvez pas dévoiler, que pouvez-vous dire au sujet de vos rapports avec les cérémonies cheyennes?

LH: Les cérémonies sont une manière de rehausser la simplicité et la grâce à un niveau de compréhen­sion qui est en fin de compte la faculté perceptive qui nous entoure: la façon dont un enfant comprend la vie, la façon dont une mère comprend la vie... et un père, un grand-père, une grand-mère, et, je de­vrais être assez courageux pour dire, la façon dont un animal, un arbre, ou n'importe quelle force natu­relle perçoit ses rapports dans ce grand mystère que nous appelons la vie. J'ai participé jusqu'à un ni­veau où je peux commencer à accepter le monde comme il est et progresser avec tout ce que la vie m'a donné. je peut trouver dans la vie les moyens de rapporter ce que j'ai vu. Les cérémonies m'ont of­fert cela et ce qui est suffisant. C'est tout ce que je demande. Il n'y a pas de plus grande chose qu'un individu puisse apprendre que de tendre les mains, d'aider et de permettre au gens de vous aider: aimer et être aimé par quelqu'un qui compatit assez pour le faire.

JB: Ceci est vraiment le fondement des cérémonies, n'est-ce pas? Ce que vous faites n'est pas unique­ment pour vous-même mais pour aider et soigner tout les gens et les choses qui vous entourent?

LH: Ce n'est jamais pour soi-même et quiconque participe aux cérémonies découvre cela très vite - parce que ça fait mal. (rires) C'est douloureux et secoue votre perception du monde jusqu'à un point où vous devez commencer à comprendre. Si vous ne pouvez pas faire cela, alors votre expérience vous entraî­nera vers tout ce qui vous maintenait en échec, comme un enfant, et vous empêchera d'être ouvert au monde. C'est en ce sens que le rituel à son plus im­portant pouvoir, en montrant à chacun de nous com­bien nous sommes mortels, et en même temps aussi combien nous pouvons être en contact avec les choses vraiment puissantes qui nous entourent. C'est une sensation spirituelle très élevée.

JB: Pensez-vous qu'il soit juste de dire que l'obligation d'engagement dans la cérémonie implique la vie de la personne? On n'atteint jamais de sommet de la connaissance où l'on puisse dire: "J'en sais assez et je n'en désire pas davantage."

LH: Je pense que c'est le contraire qui est vrai. Je crois que plus on apprend, moins on en sait. La seule chose qui soit importante est de comprendre qu'il y a un jour à la fois, un moment à la fois, et d'essayer de rester en bonne santé pendant ces moments.

JB: L'image du tourbillon, dans le poème que vous avez choisi de lire, est une image très forte. Ce tourbillon est très important dans beaucoup de cas, n'est-ce pas?

LH: Le tourbillon est un miroir, un reflet micro-cosmique de l'univers. Une récente découverte scien­tifique a montré que la source de notre système solaire est une grande lumière: le soleil, fonction­nant comme une force qui entraîne le système solaire. Les Cheyennes savaient cela lorsqu'ils firent la première Danse du Soleil, mais les scientifiques viennent à peine de le découvrir. Quand les Cheyennes font leurs cérémonies, ils "lubrifient la Grande Roue." C'est ainsi qu'on l'explique au participants.

JB: Ce tourbillon est en même temps calme en son centre bien que les choses peuvent paraître très em­brouillées quand on est à l'extérieur.

LH: Et ne sommes-nous pas tous à l'extérieur des choses? (rires)

JB: Oui. Comment pensez-vous que les Cheyennes sont considérés en littérature?

LH: Je pense que nous ne sommes pas considérés du tout. Je ne trouve pas dans le passé d'exemple où nous aurions été plus que mentionnés. J'attends avec joie le moment où quelqu'un qui je l'espère sera Cheyenne, sera capable de s'asseoir et de travailler sur les choses qui font un ou une cheyenne, parce que la dynamique de ces choses ne peut peut-être pas être dite aujourd'hui.

JB: J'ai vu, depuis vos premiers poèmes, des mots cheyennes apparaître dans votre travail. Quels avan­tages pour vous à les utiliser?

LH: Je doit voir clairement la différence entre le cheyenne et l'anglais. Ces deux langues sont très éloignées l'une de l'autre. Il y a beaucoup plus de puissance en cheyenne, même écrit avec l'alphabet anglais. Quand il est traduit en anglais, celui-ci pâlit devant le Cheyenne. Quiconque entend le Cheyenne, puis entend la traduction anglaise verra ça.

JB: Vous m'aviez parlé un jour d'un poème écrit en cheyenne. Quand vous l'aviez montré aux anciens, ils l'avaient ressenti comme plus qu'un poème.

LH: J'ai écrit quelques poèmes qui ne sont pas pu­bliables parce que j'ai utilisé des symboles qui sont très secrets pour les cheyennes. J'avais dit cela, bien qu'ils soient de très bons textes et de bons poèmes, ils ne pouvaient pas être publiés.

JB: Ils étaient comme des prières?

LH: Tous les poèmes sont des prières quand ils fonctionnent. Ces poèmes étaient des poèmes de pou­voir. Bien que ne m'en rendant pas compte lorsque je les écrivais, quand je l'eus fait, on me dit et me montra très vite qu'il ne fallait pas les laisser sortir d'ici.

JB: Pourquoi utiliser l'anglais?

LH: Les cheyennes cessèrent de se battre non pas parce qu'ils furent battus mais parce qu'ils furent dominés par un ennemi qui tua ses femmes et ses en­fants, même après avoir tué ses chefs. L'anglais est une bonne langue, de la même manière que pour un guerrier, les soldats qui combattirent les cheyennes étaient de bons soldats. L'anglais est un ennemi, mais c'est avec cette langue que nous communiquons. Ce conflit est une chose que je n'ai pas encore ré­solue. Je ne sais pas si je pourrai le résoudre.

JB: La langue peut être une arme aussi, non?

LH: Sans aucun doute, c'est une arme. C'est pour­quoi dans toutes les révolutions, les têtes d'écrivains tombent les premières.

JB: Ceci me ramène au guerrier. Dans la plupart des cultures il y a souvent un malentendu sur ce qu'est un guerrier. Vous êtes membre de la Cheyenne Warrior Society et vous avez été un guerrier, à la guerre, dans les forces armées des Etats Unis. Vous avez également étudié les arts martiaux. Comment cela se rattache à la poésie ou à la vie dans un monde où la guerre est perçue comme une chose fu­neste ou négative par beaucoup?

LH: Les guerriers les plus forts que je connaisse sont les enfants et les femmes. Certains animaux servent d'exemple aux guerriers. L'esprit humain peut s'élever de nombreuses manières et l'une d'entre elles, si vous avez une culture guerrière, est d'être un guerrier. Je ne suis pas vraiment sûr de me considérer comme un guerrier.

JB: Et au sujet du Farceur (Trickster) Je l'ai vue apparaître dans votre poésie et dans celle de prati­quement tous les écrivains amérindiens. Qui est le Farceur pour vous et pourquoi est-ce si important dans la littérature amérindienne?

LH: En naissant nous quittons un état parfait et être ici signifie endurer le poids de la gravité et, très franchement, nous avons besoin de quelqu'un ici, pour nous rappeler que cela n'arrive pas par hasard et que ce lieu, après tout, n'est pas réel. Ce n'est pas le véritable lieu, mais c'est un lieu, et tant que nous sommes ici, nous devons l'endurer. Si nous pouvons le faire avec une certaine légèreté, nous pouvons rire de nous même et avoir du plaisir, ainsi nous avons servi à quelque chose sur terre. l'idée de Farceur a son origine quelque part très en profondeur dans la psyché humaine et ses significa­tions sont claires. Tout ce que vous avez à faire est de lire une Farce, ou de l'entendre, ou d'en sa­voir une, et la signification du pourquoi on est ici vous sautera aux yeux.

JB: J'avais relevé une de vos citations qui disait que le Farceur est celui qui "combat les monstres pendant le jour et se saoule avec eux la nuit."

LH: Je pense que c'est encore vrai et encore plus vrai aujourd'hui qu'hier. Je voudrais maintenant parler de l'idée qui est donnée du Farceur dans les écoles. Nous sommes vraiment à un tournant de l'éducation dans cette région. Même les éducateurs ne savent pas où ils vont.

JB: Il est peut-être plus sain d'avoir une situa­tion dans laquelle celui qui ferait une erreur se­rait simplement reconnu comme un être humain, plutôt que d'être condamné pour celle-ci?

LH: Absolument.

JB: Peut-être est-ce parce que nous besoin que l'échec en ce qui concerne les cultures amérin­diennes soient reconnues? C'est l'une des raisons pour lesquelles le Farceur est si populaire chez les écrivains amérindiens, parce que l'image de l'échec a été implantée très profondément chez les Indiens?

LH: J'ai subi des échecs seulement quand j'ai eu affaire à la culture dominante. Je n'ai jamais subi d'échec en tant qu'Indien. La culture dominante est faite de telle manière que vous subissez l'échec. Vous n'êtes jamais assez bon. Tant que vous avez un contre-maître ou un chef, vous n'êtes pas assez bon.

JB: J'ai entendu dire par des critiques que vous maniez les poèmes courts aussi bien qu'un écrivain de langue anglaise. Pourquoi avez-vous choisi d'écrire des poèmes courts?

LH: Je pense que la brièveté est un moyen de connaître la force, de connaître et de rendre hom­mage au Grand Silence qui en émane. J'aime voir tout cet espace blanc autour de mon travail. Comme des gouttes de pluie sur un lac.

JB: Chaque fois que vous lisez vos poèmes à haute voix, vos introductions ressemblent à des poèmes ou à de courts récits. Avez-vous envisagé de jeter sur le papier ces introductions sous forme de récits ou de courtes pièces?

LH: Je pense que ma femme, Pat, est en train de transcrire ces récits et de les taper à la machine. Je n'éprouve aucun intérêt à faire cela, par contre elle, oui. On m'a demandé plus d'une fois de le faire et de les publier.

JB: Lorsque vous introduisez vos poèmes, c'est comme si vous travailliez dans la tradition orale. Il semble que ce soit naturel qu'ils soient trans­crits et fasse partie de l'ensemble de votre travail.

LH: En ce moment, je ne considère pas les récits comme aussi important que mes poèmes. Je laisserai à d'autre le soin de le faire.

JB: Allons plus loin: Il y a aussi des récits ca­chés dans vos poèmes, dits ou non dits, dans votre poésie et aussi dans la plupart des poésies des autres auteurs amérindiens.

LH: Je pense que ce qui est dit est une réponse qui se situe en dehors de ce qu'on éprouve, dans l'aventure qui fait le poème. C'est pourquoi je com­mence par ça. Puis je rogne le travail pour qu'il ne reste que le reflet des images qui sont le -comment pourrais-je dire?- ce qui flotte au-dessus, sur la surface de l'expérience.

JB: Ce peut être aussi en même temps un moyen de filtrer l'expérience et éviter de dévoiler ces choses qui ne doivent pas l'être? J'ai entendu une expression utilisée par une medecine-woman Indienne de Californie, "il y a des choses qui ne doivent pas être entendues par des oreilles innocentes"

LH: Je modifierai cela en disant plutôt l'oreille non initiée, l'oreille ignorante. Ce n'est pas de votre faute si vous ne possédez pas une culture qui vous enseigne les choses que beaucoup de cultures indiennes enseignent. C'est peut-être votre pro­blème, mais ce n'et pas votre faute.  Bien que beau­coup ne soit pas dit dans l'écriture de la plupart des auteurs amérindiens, je pense qu'il y a là assez pour quiconque veut bien trouver, et le positif et le négatif. Je pense que ce qui est publié au­jourd'hui n'est qu'une faible part de ce qui peut être publié demain parce qu'il y a une conscience tellement grandissante dans le Pays Indien que la culture dominante et le gouvernement souhaiteraient voir cesser notre travail. Nous ne cesserons pas, même s'ils nous suppriment en tant que peuple. Vous ne pouvez pas supprimer un peuple. Vous pouvez le faire sur le papier, mais vous ne pouvez pas suppri­mer le coeur, les croyances des êtres qui le constituent.

JB: Il y a beaucoup d'images de nuit, de lumière et d'ombre dans votre travail. Comment ces images vous viennent-elles et font leur chemin dans votre poésie?

LH: Dans une interview récente, on m'a demandé si j'étais un mystique. (rires) Après une cascade de rires, de la part même de la personne qui m'avait posée la question, je répondis en disant que non, je n'étais pas un mystique, mais je pense que le pay­sage naturel influence ma vie, celle qui m'est don­née et celle que j'ai choisie; qui projette des images qui semblent magiques ou mystiques à cer­tains. Elles sont pour moi seulement une part de ma vie. Il se trouve que j'aime les maisons éclairées seulement par la lumière du soleil pendant la jour­née, les meubles dans l'ombre. Et c'est ce moment d'ombre qui permet aux choses de s'installer, de s'apaiser, d'acquérir une stabilité. J'écris la plu­part de mes poèmes pendant la nuit. Je pense que la majorité des poètes que je lis font de même, parce que c'est un moment où les enfants sont endormis ou bien ou vous pouvez trouver un endroit calme dans la maison. J'aime aussi traiter les relations entre la tombée de la nuit et le lever du jour, le crépuscule et l'aurore, Ces moments où l'on a la possibilité de voir les transitions.

JB: Les images d'éveil et d'endormissement sem­blent aussi implicites dans votre travail.

LH: C'est difficile d'essayer d'en parler. Encore une fois, la participation aux cérémonies vous montre que les deux dépassent les frontières et le temps se suspend souvent de telle manière qu'il peut être la nuit au milieu de la journée et le jour au milieu de la nuit. On peut aller très loin en se servant de l'esprit humain pour voir ces choses.

JB: Il me semble que l'expérience du rêve est une chose très réelle dans votre écriture. Pourquoi donc?

LH: Le rêve est une connexion, un autre temps de transition. Un exemple pourrait être la lumière pé­nétrant le monde à l'aube. Dans les rêves nous pou­vons parfois voir des choses qui ressemblent au monde d'où nous venons vraiment, que nous puissions l'expliquer ou non. Je crois que cela arrive dans toutes les cultures.

JB: Vous avez parlé aussi du pouvoir des rêves. Qu'est-ce que le pouvoir?

LH: Démarrer sa tronçonneuse du premier coup.(rire)

JB: Comme l'a dit Peter Blue Cloud dans un poème (Coyote, Coyote s'il te plaît dis-moi. Traduction dans l'anthologie de poésie amérindienne de Poésie-Rencontres. NDT) Je sais que c'est un mot mal uti­lisé aujourd'hui, peut-être en partie à cause de toutes les images romantiques que Carlos Castaneda a évoquées et dont il nous faut tenir compte mainte­nant, quand nous parlons d'écriture amérindienne.

LH: Le pouvoir est une responsabilité, comme la connaissance. C'est une chose que la culture domi­nante ne comprend pas. Le pouvoir et la connaissance sont des forces qui dépendent de celui qui les dé­tient et trop souvent elles ne sont utilisées que pour mettre en valeur l'équilibre de celui qui les détient. La connaissance, cela signifie la responsa­bilité du peuple tribal. Quand vous acquérez la connaissance, vous devez l'utiliser pour l'amélioration de votre peuple. Quand vous cessez de le faire, vous faites du tort à votre tribu et à vous-même.

L'idée d'être un écrivain est dans cette culture une image très romantique. Un écrivain parlant d'écriture est peut-être aussi satisfait qu'un vo­leur parmi les voleurs parlant de vol. Je crois qu'il est important de souligner cela, si on devient écrivain et qu'on est amérindien, l'un des moyens pour se couper de ses racines est de ne rien donner en retour.

JB: ainsi vous estimez, maintenant que nous avons une génération d'écrivain amérindien à succès, que ceux-ci -comme Momaday, Silko et Welch- doivent "donner quelque chose en retour" au membres de leur communauté?

LH: Il y a de multiples façons pour qu'un écrivain de cette ampleur puisse aider, et je ne parle pas d'argent. Il y a des façons précises pour un écri­vain de remplir ses obligations de retour pour ce qui lui est advenu. J'ai été réprimandé en Oklahoma pour donner des lectures dans le fief que certain auraient voulu se réserver. Cela me paraît stupide quand on sait qu'en Oklahoma un artiste est payé une misère pour produire son art. C'est contraire à l'éthique de ne rien donner en retour quand vous avez été richement rémunéré.

JB: Quelles perspectives envisagez-vous pour les années à venir en ce qui concerne votre travail per­sonnel et pour la littérature amérindienne en général?

Je continuerai à écrire et à m'efforcer de mûrir. Pour ce qui est de ce que je perçois dans le futur pour la littérature amérindienne, je ne peut parler que de ce que je compte faire où tente de faire. J'espèrerai seulement que plus d'écrivains amérin­diens écrivent ce qu'ils savent -même s'ils pensent que c'est peu, même si cela leur paraît sans impor­tance- parce que nous avons des enfants qui veulent savoir. Il y a des enfants dans certaines tribus qui veulent désespérément connaître leur histoire et leur passé et nous leur devons, nous devons être suffisamment responsable pour leur donner. Je pense aussi qu'il y aura une nouvelle petite série de ré­volutions faites par les amérindiens dans ce pays à cause de la façon dont on nous traite. Le génocide n'a pas cessé avec la signature des traités. Il s'est seulement renforcé. C'est ainsi que sont les choses.

JB: Et l'écriture fait partie de cette révolution?

LH: Absolument.

 

traduit de l'anglais par Manuel Van Thienen