DRAGON MOUNTAIN

Robert L. Perea

 

De loin, la Montagne du Dragon ressemblait vraiment à un monstre couché. Je la contemplais tan­dis que notre jeep se frayait un chemin sur la route sinueuse venant de Pleiku. La partie Est de la mon­tagne faisait penser à une sorte d'immense queue, tandis qu'à l'Ouest, elle se terminait par ce qui ressemblait à une énorme tête. La tête du gros monstre faisait face à la frontière cambodgienne. On pouvait apercevoir une chaîne de montagnes cambod­giennes approximativement à une soixantaine de kilo­mètres de là. Je me demandais s'il n'existait pas de légendes locales à propos de la montagne, tellement elle était impressionnante. Je pouvais imaginer l'énorme masse s'avançant et terrassant tout ce qui venait de l'Ouest, j'eus un étrange frisson en la regardant, aussi je me retournais pour jeter un oeil sur la léproserie que nous dépassions sur notre droite. Aucun de nous n'avait jamais fait le détour par le chemin de terre qui conduit, dans la vallée, à la colonie des lépreux.

-"Je parie qu'Old Charlie ne les a jamais inquié­tés", dit le lieutenant, alors que nous sautions sur une bosse de la route. Il était assis à l'avant.

-"Quoi, Sir?" dit le Premier Sergent qui conduisait.

-"Ces lépreux. Cette colonie de lépreux. Je parie qu'aucun Vietcong n'a jamais attaqué cet endroit".

-"Ils auraient été fous de le faire, Sir", dit le Premier Sergent.

Maintenant, la grosse montagne surgissait directe­ment au-dessus de nous. Nous étions dans son ombre. Le même étrange sentiment me reprit en la regardant.

En fait, la montagne était importante pour nous d'un point de vue militaire. Notre bataillon de Gé­nie prolongeait la route Sud venant de Pleiku, et le camp du chantier n'était plus en liaison radio avec notre camp de base à Engineer Hill. La grosse mon­tagne était le point culminant à des kilomètres à la ronde et convenait parfaitement pour une station de relais radio. Bien que le camp de base ne puisse pas prendre contact directement avec le camp du chan­tier, chacun pouvait être en contact avec la montagne du Dragon qui était située carrément entre les deux sites.

Comme nous approchions de la route de terre qui gravissait en lacets le flanc de la montagne, un groupe de Vietnamiens, en majorité des vieillards, se ruèrent sur notre Jeep, essayant de nous vendre ce qu'ils avaient. Leurs principaux clients étaient d'habitude les convois de passage.

-"Vous aimez? Très beaux souvenirs", dit une vieille grand-mère, exhibant une poignée de médaillons de pacotille.

-"Vous avoir des M.P.C.?" dit une autre, parlant de la monnaie militaire que nous employions au Viet­nam. "Peut-être vous avoir chop-chop? On échange?"

-"Ici, G.I., je donne bon achat" dit une troisième vieille en poussant une paire de sandales Ho Chi Minh au visage du Premier Sergent.

-"Dites, elles ne sont pas mauvaises. Faites avec de vieux pneus, combien vous en voulez?" dit le Premier Sergent.

-"Cinq cents piastres, ou trois dollars M.P.C.", répondit la vieille femme souriante, les dents noir­cies d'avoir mâché du bétel." Vous acheter, très belles."

-"Partons", fit le Lieutenant, hurlant à moitié. La petite foule commençait à l'irriter. "Nous n'avons pas de temps pour ce genre de fatras!"

-"Désolé grand-mère, mais faut décamper maintenant", dit le Premier Sergent.

-"Vous camelote, vous mauvais, vous derniers des derniers", répondit la vieille, l'air découragée.

-"Vous êtes les derniers des enculés", dit un vieux grand-père qui avait tout observé.

-"Montez" hurla le Sergent, et nous quittâmes cette foule dans un nuage de poussière pour escalader le flanc de la montagne.

Il nous fallut trois ou quatre minutes pour gravir les lacets. Près du sommet, il y avait une petite hutte où une sentinelle vietnamienne était de faction. Elle nous salua. Sur un versant de la mon­tagne étaient établies trois escadres d'infanterie vietnamienne dont le boulot était de garder le contrôle de la montagne et de protéger notre station radio. Chaque nuit, une vingtaine d'entre eux montaient la garde et patrouillaient au pied de la montagne.

Nous dépassâmes quelques baraquements de bois et ensuite remontâmes par l'autre flanc de la montagne, la gravissant vers la station relais. J'étais déjà venu ici pour aider à amener le même type de ravi­taillement que clui que nous avions dans la Jeep: des rations C, de l'eau et du carburant pour la génératrice.

-"Hey Busby! Lève ton cul et donne-nous un coup de main" cria le Premier Sergent. Un civil grand, bien bâti, d'apparence jeune, sortait du relais.

-"Content de vous voir. On était à bout de carburant" répondit Busby, qui venait nous aider.

Décharger le tout nous prit à peu près dix mi­nutes. Après quoi nous sommes restés debout près de l'entrée à boire de l'eau et reprendre notre souffle. Je remarquais comme l'aménagement intérieur était simple. Il y avait deux couchettes et, sur une table, deux radios. Le relais était assez petit, six mètres sur six, à mon avis. Une des radios était programmée sur la fréquence du camp de base, l'autre sur celle du camp du chantier. Il y avait un dispo­sitif de commutateur qui reliait les deux fré­quences, mais parce qu'il ne fonctionnait pas souvent, la plupart des relais actuels se faisaient oralement. Avec un micro dans chaque main, le boulot consistait à recevoir un message par une radio et à le répéter dans l'autre. Ainsi, lorsque les deux camps s'échangeaient des messages, la seule voix que chacun d'eux entendait était celle de l'opérateur relais sur la Montagne du Dragon.

Je sortis par l'arrière. Il y avait un autre bara­quement plus petit qui servait de dépôt de grenades à main, de fusées éclairantes et de cartouches de M16. La génératrice qui produisait l'électricité pour l'éclairage et pour les radios était aussi à l'arrière.

La vue était fantastique. Les hauts plateaux du Viêt-nam pouvaient rivaliser avec tous les endroits que j'avais déjà vus. Cela me rappela les Black Hills en été, qui sont le pays du peuple de ma mère. Le peuple de mon père, dans le nord du Nouveau Mexique, aurait aussi sûrement apprécié cette beauté. Au Nord, je pouvais distinguer la forme de Pleiku, à une distance d'à peu près cinq tours d'horloge. A l'Est, à quelques kilomètres, se trou­vait un village montagnard. Debout là, à observer, j'étais fasciné par la beauté de la vue. Je me mis à penser que les deux mois à rester ici ne seraient pas si moches. En plus, il y aurait beaucoup moins de foutaises officielles ici en haut. Au camp de base on saluait rarement, on ne cirait pas nos boots, et jamais d'inspection. Ici, cela pourrait même être mieux. Aussi longtemps qu'il y aurait quelqu'un aux radios vingt-quatre heures sur vingt-quatre, on pourrait être carrément peinards, Busby et moi, le spécialiste de quatrième classe Ernest Rodriguez, avec trois escadrons de soldats de l'Armée de la République du Sud Viêt-nam -ARVN en abrégé- pour nous protéger.

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Après quelques semaines, c'était la routine. Un de nous pouvait surveiller les radios et la génératrice pendant la journée, tandis que l'autre faisait ce qu'il voulait. J'aimais faire du stop au bas de la montagne jusqu'à notre camp de base à Engineer Hill, à quelques quatre plombes au Nord de Pleiku. C'était la seule possibilité d'avoir de la bière fraîche et de prendre une douche tout aussi fraîche. Je voya­geais par n'importe quel moyen de transport: camion, Jeep, chenillette, tout ce qui roulait et où il y avait de la place. La seule chose dont j'avais à me tracasser était d'être rentré avant la nuit. Les hauts plateaux étaient à nous le jour, mais Old Charlie se les appropriait la nuit.

Je travaillais aux radios quand j'entendis une ex­plosion à l'extérieur, pas trop alarmante toutefois.

-"Merde, Busby, arrête de gaspiller les grenades!", hurlai-je en sortant la tête par la porte de la cabane.

-"On en a plein", cria Busby.

-"Assure-toi que personne ne grimpe la colline quand tu les balances".

Busby était dans l'armée depuis à peu près trois ans, en comptant l'année passée à Leavenworth pour avoir cogné un Major, ce qu'il essayait encore de garder secret. On le considérait comme l'expert de la compagnie pour l'installation des génératrices. Il avait aussi du talent pour obtenir du camp de base de l'approvisionnement supplémentaire, spécia­lement des boîtes de porc aux haricots, ce qui était à peu près la seule chose qui avait du goût dans les caisses de rations C. Aussi, j'essayais d'ignorer ses jeux guerriers.

Sa taille, près d'un mètre quatre-vingt dix, était aussi un avantage précieux car elle tenait à dis­tance les soldats de l'ARVN. Il était deux fois plus grand que la plupart d'entre eux, ou en tout cas le paraissait, et les soldats de l'ARVN en quelque sorte, le craignaient. Ils nous harcelaient fréquem­ment pour obtenir des rations C., des cigarettes, du café, ou n'importe quoi d'autre qu'ils voyaient que nous avions. Busby y avait mis fin.

Le seul Vietnamien que nous acceptions à l'intérieur de la cabane était le sergent Trung Minh. Le sergent Lee, comme nous l'appelions, était en quelque sorte notre agent de liaison avec les autres soldats de l'ARVN du fait qu'il parlait l'anglais. C'était un ami et il nous avait aidés lorsque nous en avions besoin. Une fois, la foudre avait frappé notre cabane et brûlé notre installa­tion électrique, le sergent nous avait montré comment réparer le tout.

Justement, le sergent entrait avec Busby.

-"Hey, sergent, comment ça va? Prenez un siège".

-"Vous avoir cigarettes? Moi plus rien", dit-il.

-"Sûr, nous en avons plein. Busby a juste ramené une paire de boîtes de rations C., dépannez-vous".

-"Les Winston ont le bon goût que toute cigarette se doit d'avoir", dit-il, tirant une grosse bouffée en souriant.

-"Bordel de merde, où avez-vous appris cette connerie?", dit Busby.

-"Oh, je lis dans magazine américain quand moi dans hôpital à Cam Ranh Bay", répondit-il. Le ser­gent Lee nous avait raconté son séjour d'un mois à l'hôpital de Cam Ranh Bay. Il était parachutiste et, lors d'un saut, il avait atterri sur un champ planté de pieux. Une des pointes lui avait copieusement troué le pied et il avait dû être évacué vers Cam Ranh Bay. Il avait pas mal de cicatrices mais celle-là, affreuse et énorme, au pied droit, il en était réellement fier.

-"Vous vouloir encore voir grosse cicatrice?", dit le sergent Lee, montrant son pied.

-"Ca va ", dit Busby, "on l'a assez vue comme ça".

-"Sergent Lee, il va sûrement faire calme tard cette nuit. Les patrouilles sont-elles sorties?", dis-je, changeant de sujet.

-"Oui, mais rien vu. O.K. pour moi", répondit le sergent.

-"Pour moi aussi".

-"Plein le cul, si tu veux mon avis", ajouta Busby.

-"Ecoute, personne n'en a après ton pauvre cul. Tu veux devenir un héros Gung Ho et finir comme les soldats de l'ARVN qu'on voit mendier dans les rues de Pleiku? Sans bras, sans jambes?".

-"J'suis pas un fils d'enculé de Gung Ho, mais j'ai peur d'aucun de ces foutus macaques. Y'en n'a pas un qui me fasse peur".

-"Quoi lui dire? Moi pas piger", dit le sergent.

-"Tu ne devrais pas employer ce langage avec le sergent Lee".

-"Tu l'as entendu. Il a dit qu'il ne comprenait pas ce que tu disais", répondit Busby.

Il n'y avait pas beaucoup de trafic radio, juste la routine, aussi nous restâmes à parler. Le sergent Lee nous posait toujours un tas de questions à pro­pos des Etats-Unis. Impossible de le convaincre qu'il y avait des pauvres en Amérique. Il disait qu'ils ne pouvaient pas être aussi pauvres qu'au Viêt-nam. Les Indiens dans les réserves étaient pourtant sûrement aussi miséreux: mais le sergent ne le croyait pas, envers et contre tout.

-"C'est tard, moi aller maintenant", dit le sergent en se levant.

-"Prenez encore quelques cigarettes de la ration C. Je n'en fume jamais".

-"Merci beaucoup! Vous super", dit-il, se dirigeant vers la porte. "Bonne nuit".

-"Bonne nuit, sergent".

Comme nous étions prêt à fermer boutique, j'allai vers les radios et je mis le volume à fond. Si quelqu'un nous appelait la nuit, ça nous réveillerait.

-"Tu sais, Rodriguez, c'est assez étrange", me dit Busby en se tirant une couverture, "mais j'ai essayé que Wendy nous amène des biches de Pleiku ce soir, elle m'a dit que toutes les Madam K's qu'elle connaissait étaient occupées". Wendy était vietna­mienne, probablement moins de dix-sept ans. Elle ha­bitait Pleiku, mais passait la plupart de son temps avec les marchands ambulants au bas de la montagne. Nous ne savions pas son vrai nom. Et de toute façon, on n'aurait jamais pu le répéter. Elle était sympa et bavarde, assez mignonne. Wendy ne couchait jamais avec les GI's, mais à l'occasion, elle ramenait quelques Madam K's pour la nuit.

-"Tu lui as dit que nous avions des rations C. en pagaille?".

-"Ouais, bien sûr que j'lui ai dit", répondit Busby.

-"Peut-être qu'elles étaient occupées".

-"Quand même, ça paraît foutrement bizarre, si tu veux mon avis", continua Busby.

-"Personne ne demande ton avis à la con".

-"Oh! Va te faire enculer!", répondit Busby.

Je me penchai pour fermer la lumière. Je venais juste de fermer les yeux lorsque j'entendis des bruits de pas à l'extérieur. Le sergent Lee s'engouffra dans la cabane. Il tremblait et était hors d'haleine. Il tenait son pistolet en main.

-"Qu'est-ce que c'est encore que ce bordel?", dit Busby, alors que nous enfilions tous deux pantalons et boots.

-"Quelqu'un dehors, quelqu'un là-bas dehors! Moi entendre quelqu'un, Moi entendre quelqu'un!", dit le sergent.

-"O.K., O.K., asseyez-vous et vous en faites pas". Je saisis son bras et le fis s'asseoir. Il s'assis  sur le bord de la couchette et respira un grand coup. Busby lui donna une Winston allumée. Il tira quelques bouffées et parut un peu calmé.

-"O.K., maintenant qui est dehors, et où sont-ils?".

Le sergent Lee nous raconta qu'en rentrant vers son baraquement, sur l'autre versant de la colline, il s'était arrêté pour pisser. A ce moment, il avait entendu du bruit venant d'un hangar abandonné tout proche. Il dit qu'il était sûr qu'il y avait quelqu'un dans le hangar, peut-être un poseur de mines. Il était revenu aussi vite que possible, sans faire de bruit.

-"Je reviens tout de suite", dis-je, sortant par l'arrière. J'empoignai quelques chargeurs de M16 dans la réserve et je revins.

-"Sergent Lee, où est allé Busby?", demandai-je, regardant partout.

-"Lui parti vite par porte devant", répondit le sergent.

-"Le con..."

Je saisis mon M16, j'enlevai la sécurité. Nous sortîmes et nous accroupîmes sur le côté de la ca­bane. Le sergent Lee avait son pistolet. Nous nous planquâmes derrière des sacs de sable. Le hangar était à cent cinquante mètres devant nous, mais il faisait trop sombre pour voir quoi que ce soit. Juste à ce moment, nous entendîmes des coups de feu du côté du hangar. Quelqu'un courait dans notre direction.

-"Hé, tirez pas! C'est moi!", cria Busby.

Il sauta au-dessus des sacs de sable et s'accroupit près de nous.

-"Imbécile..."

-"Je l'ai eu! Je l'ai eu, le poseur de mines! Je me suis fait un macaque", sortit Busby, tout excité. "Je lui ai gueulé après pour qu'il sorte et puis je lui ai foutu un pruneau dans la panse".

-"Vos gueules, qu'est-ce que c'est que çà".

-"Coups de feu", dit le sergent Lee, montrant la direction du hangar. Nous entendîmes plusieurs ra­fales venant de ce côté. Ensuite, deux impacts dans les sacs de sable.

-"Ils, ils nous tirent dessus", fit Busby, toujours debout.

-"Couché!", cria le sergent Lee à Busby. "Vous doux dingue ou quoi?", et il gifla Busby.

-"Je...je...je...je suis sûr de l'avoir eu", bé­gaya Busby. Mais avant qu'on ait pu lui dire quelque chose, Busby bondit et descendit en courant vers l'arrière de la colline, abandonnant son M16. Nous entendîmes un fracas dans les hautes herbes et com­prîmes qu'il s'était planqué dans les bois.

Ils ne pourraient jamais nous trouver là, pensais-je, ressentant l'urgence panique de filer aussi. Mais le sergent Lee saisit mon bras.

-"Ca pas bon, Busby pas débrouillard", dit-il.

-"Vous avez raison", dis-je, sentant l'envie de m'enfuir me quitter. De nombreuses salves recommen­çaient à pleuvoir. Nous plongeâmes. Le sergent Lee me demanda où se trouvaient nos grenades et je lui dis qu'elles étaient à l'arrière. Encore beaucoup de rafales sifflèrent au-dessus de nos têtes. On enten­dait beaucoup d'impacts dans les sacs de sable. Le sentiment de panique commençait à revenir.

-"Je vais chercher quelques grenades", dis-je au sergent Lee. Mais je ne pouvais bouger. Ma jambe droite tremblait. Je ne pouvais la contrôler. Je ne savais pas quoi faire. La jambe n'en finissait pas de trembler. Le regard du sergent Lee ne put que constater l'état dans lequel je me trouvais.

-"Vous tirer, moi prendre grenades", dit-il. Je le vis ramper vers l'appentis. Il revint quelques se­condes plus tard avec plusieurs grenades. J'essayais de tirer quelques rafales bien que ma jambe conti­nuât de trembler de manière incontrôlable.

Ensuite nous entendîmes des voix. Quelqu'un appe­lait en Vietnamien depuis le hangar. Je demandai au sergent ce qu'ils disaient.

-"Eux nos soldats ARVN", dit-il. "Eux dire GI tuer deux ARVN dans hangar".

-"Demandez-leur comment ils savent que c'est un GI", dis-je. Ma jambe finalement s'arrêtait de trem­bler. Le sergent leur cria et reçut une réponse.

-"Eux dire un soldat ARVN mort, autre blessé, mais toujours vivre. Lui entendre mots américains avant balles venir".

-"Nom de Dieu, quel stupide ce Busby!"

-"Quoi nous faire maintenant?", dit le sergent.

-"Sergent Lee, ils n'en ont pas après vous..."

-"Pas bon. Moi rester aider GI.", répondit-il. "Si moi partir, moi penser personne me croire quand moi dire un soldat ARVN de ne pas fuir".

-"Demandez-leur de stopper leurs tirs. Demandez-leur quelques minutes de répit. Le sergent les héla encore, les ARVN répondirent.

-"Eux O.K., mais après patienter, eux venir et nous prendre", expliqua le sergent.

Je rentrai dans la cabane et saisis le micro d'une des radios. J'avais peine à le tenir tellement mes mains suaient. Je me rendis compte que mon front pissait et que mon treillis était trempé. Je bai­gnais dans la sueur.

-"Whiskey-Mike Two, ici Relay-One, me recevez-vous? Over."

-"Nous vous recevons cinq sur cinq, over", répondit le camp de base.

-"Où est Four-Niner? Over".

-"Il est juste ici, over".

-"Branchez-le vite, c'est urgent. Over".

-"Roger, over"

-"Allez-y, Relais-One. Ici Four-Niner, over", dit la voix bien connue du lieutenant.

-"Mon collègue a tiré sur quelques réguliers. Un est mort, nous avons les autres sur le dos. Qu'est-ce qu'on fait? Over".

Un silence suivit. Dehors, je pouvais entendre le sergent Lee en train de crier quelque chose aux sol­dats. Je répétai le message au lieutenant.

-"Un moment, je réfléchis, Over", répondit-il. Quelques secondes s'écoulèrent.

-"Vous leur avez dit qu'ils ne peuvent pas? Nous sommes dans leur camp. Nous sommes ici pour les aider, over", dit le lieutenant.

-"Compris, terminé".

Je jetai le micro, dégoûté, saisis mon M16 et sor­tis vers la planque du sergent Lee pour affronter le pire. Il avait arrêté de hurler.

-"Vous avoir vingt-cinq dollars MPC.?", répondit-il.

-"Ouais, pourquoi?"

-"Les soldats ARVN disent que pour 25$ MPC et deux caisses de rations C. tout est OK", dit le sergent.

-"Vous blaguez!"

-"25$ et deux caisses de troc", dit-il pour la troisième fois.

-"Dites oui! Dites putain que oui! Dites bordel que oui! Dites-leur qu'il peuvent avoir les radios s'ils les veulent. Dites-leur qu'ils peuvent avoir cette cabane infernale s'ils la veulent". Le sergent cria la réponse.

-"Eux dire appeler hélico médévac", me dit le sergent.

-"Bien, bien, on va le faire. Ils peuvent amener l'ARVN blessé à la cabane s'ils veulent. Nous avons du matériel médical de première intervention qui pourrait aider un peu".

Je courus vers la radio pour demander l'hélico tandis que le sergent recommençait à les interpeler.

Je ressortis. Après quelques minutes, nous enten­dîmes des bruits de pas. Mon M16 était prêt au cas où. Deux ARVN sans armes sortirent de l'ombre, por­tant un homme blessé. Nous les aidâmes à le porter dans la cabane et le posâmes sur une couchette. Sa jambe semblait salement abîmée et était couverte de sang. Il souffrait beaucoup. Le sergent essaya de nettoyer la plaie, pendant que je tendais à un des ARVN vingt-cinq dollars de monnaie militaire. Je sortis une demi-bouteille de whisky de sous ma cou­chette et en versai un peu sur la blessure à la gorge de l'ARVN.

La radio hurla de nouveau. L'hélico transmettait pour prévenir qu'il approchait de la montagne. Je sortis et éteignis deux spots. La lumière du jour surgissait, nous sortant de cette nuit. Le ciel tout entier semblait s'éclairer. Deux minutes plus tard, nous étions couverts par le bourdonnement de l'hélicoptère. Il atterrit et deux infirmiers sorti­rent de l'engin en courant.

-"Vous, les gars all right?"

-"Ouais", répondis-je, "mais il y en a deux autres qui ne le sont pas. Un à l'intérieur.

Les infirmiers prirent l'ARVN blessé sur une ci­vière et l'emmenèrent dans l'hélico. Je serrai ma tête dans les mains au point que j'eus l'impression de me trouver dans un étroit boyau. J'envoyai une autre fusée éclairante lorsque les infirmiers revinrent.

-"Et quoi pour le deuxième?", demanda l'un d'eux.

-"Je pense qu'ils est de ce côté du hangar", dis-je, montrant la direction.

-"On est là tout de suite", dit un des infirmiers, partant au pas de course vers le hangar. En moins d'une minute, il était revenu.

-"Il est scalpé", dit-il nonchalamment." Vous vou­lez vérifier!", ajouta-t-il souriant.

-"Non, merci", répondis-je. Mon estomac commençait à me travailler.

Nous regardâmes, le sergent Lee et moi, les infir­miers embarquer dans l'hélico. Je restais néanmoins dans le même étroit boyau. Nous rentrâmes dans la cabane et prîmes deux rations C. et toutes les ciga­rettes que nous pûmes trouver et les portâmes aux ARVN. Une fois partis, j'envoyai un petit message au camp de base pour les prévenir que tout était OK et demandai quelqu'un pour le lendemain afin de récupérer Busby.

-"Sergent Lee, vous pouvez utiliser la couchette de Busby si vous êtes trop fatigué pour rentrer". Il avait l'air franchement fatigué. Je me sentais moi-même complètement crevé.

-"Nous n'allons pas chercher Busby?", dit-il.

-"Il reviendra dans la matinée, s'il n'est pas déjà à Saïgon".

Je lui tendis les mains et serrai les siennes. "Merci", dis-je "Merci beaucoup".

-"Pas bon, GI", dit-il en souriant. "Vous fortiche toujours".

-"Ouais, mais vous, vous êtes un fortiche de première!".

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Traduit de l'anglais par Jean Marie Stassart.