UN VOLONTAIRE CHEROKEE

Ralph Salisbury

 

 

Il a dix huit ans, le sang d'un ennemi plus jeune que lui empourpre le morceau de bambou avec lequel il serre sa ceinture en guise de garrot. Seek se retrouve douze ans plus tôt lorsqu'il pensait à devenir soldat (ses mains ensanglantées rougissent les arbustes blancs qu'il a coupés pour faire un travois, afin de transporter chez lui l'ours pesant qu'il vient de tuer). Il pense à son oncle si fier de son chasseur de neveu, aux cils blancs se relevant vivement vers les sourcils blancs chaque fois qu'ils échangent des regards souriants.

Seek pensa que le soldat qu'il avait mitraillé de l'hélicoptère il y a quelques minutes devait avoir environ douze ans; c'était difficile à dire, ses gens étaient si petits; mais la peau, mate comme sa propre peau d'indien, était lisse et dépourvue de poils. On aurait dit une peau de femme rayonnant doucement dans la lumière solaire tamisée par les grandes et lumineuses feuilles de palmiers arrangées à la hâte pour camoufler ce vieux cratère de bombe.

Tu l'as bien cherché, s'accusa-t-il, tu étais vo­lontaire, comme ton oncle avant toi, comme beaucoup d'indiens, pour fuir la pauvreté. Tu l'as bien cher­ché, semblait dire l'enfant inconscient. Si tu n'avais pas essayé de me tuer, je ne t'aurai jamais rencontré.

une fine buée dans le coin de l'oeil de Seek. Il pensa qu'il aurait mieux valu qu'il soit l'éclaireur qui marchait en tête des brancardiers, ainsi lorsqu'il aurait vu le visage sombre et allongé, les cheveux bruns et brillants au dessus du bosquet au bout de la piste, il n'aurait pas eu le temps de saisir sa mitraillette et d'ajuster son tir.

Le souffle retenu, il attendit, écoutant craquer les brindilles sous les pieds, le frôlement des vê­tements sur les feuilles; tendu au moindre bruit qui lui aurait fait savoir s'il était encerclé, sa mort suspendue au tic-tac de sa montre jusqu'à sa prochaine inspiration.

Il entendit un cri perçant, un signal d'attaque, pensa-t-il; mais comme il l'entendait de nouveau, l'enfant se convulsa dans le garrot; et Seek reconnu le cri: le cri de douleur de son cousin lancé à la mort amoureuse du soldat, et quand il vit la forme aux cheveux noirs plonger à travers les broussailles pour laisser le temps aux quatre corps de se fondre dans les profondeurs de la jungle, il ne tira pas.

Ces femmes étaient des guerrières, comme le furent les femmes cherokee; mais, en entendant les sanglots hachés par la course sur le sol hirsute, il sut qu'il n'avait rien à craindre d'elles.

Il resta attentif à d'autres ennemis éventuels, mais les seuls bruits qu'il percevait maintenant, étaient le vrombissement des insectes et le chant des oiseaux qui recommençaient comme en écho à la douleur qui s'éteint. Les corps disparurent de son champ de vision, pour servir d'appât à quelques gué­rilleros cachés dans le secteur, sans lui laisser le loisir de deviner la direction prise dans la jungle par les femmes.

Elles étaient tout près de lui quand elles apparu­rent et se penchèrent sur les hommes morts. Leurs ventres nus luisaient au soleil et il pensa à celui de l'ours étrangement pâle, se révélant comme le plus énorme animal rose, dressé sur ses pattes ar­rières pour frapper son oncle. La femme n'était pas armée. Ses mains étaient posées sur sa bouche, pour contenir ses sanglots.

Le corsage noir n'était retenu que par le col, et elle n'avait que ses avant-bras pour couvrir par-tiellement ses poignets pâles. Elle portait son pantalon noir de travers, remonté à la diable dans son dos. Son visage était meurtri, et elle avait du sang frais sur les ongles crispés sur sa bouche.

Les soldats auxquels elle avait essayé de résister seraient là dans quelques secondes, il le savait, et il voulait crier " va-t-en, reviens te lamenter plus tard", mais il pensa aux quatre fusils près des ca­davres, et il comprit que si les femmes détectaient sa présence il devrait probablement répondre à leur feu et les tuer.

Il y eut un cri, très près, dans la jungle, l'homme de tête criait car il ne voulait pas être mitraillé par erreur quand il apparaîtrait.

La femme tourna la tête, ses cheveux noirs flottè­rent sur son oreille, ses bras malingres dansèrent alors qu'elle détalait en embrassant chacun de ses morts. Un moment, elle tira par saccade le corps d'un homme aux cheveux blancs, essayant de le traî­ner derrière elle; puis elle porta la main ensan­glantée à ses lèvres et le laissa doucement retomber à terre.

Le doigt posé sur la gâchette, Seek la regarda passer: elle avait deux balles dans le coude gauche dénudé, une balle dans le coude droit. Elle tenait fermement le quatrième fusil dans sa main droite, prête à tirer.

Quand la femme eut disparu dans les feuillages luisants, Seek attendit des coups de feu qui lui au­raient appris qu'il s'était trompé, qu'elles avaient commencé à se venger, tuant les hommes qu'il était chargé d'essayer de sauver.

L'homme de tête du groupe qui revenait sortit pré­cautionneusement de la jungle. Son visage d'homme brun, barbouillé de sang: un visage d'animal féroce mais dont les yeux étaient effrayés, exorbités, ren­dant son visage pitoyable, bien que Seek comprit qu'il avait dû grogner de concupiscence et de rage à la vue du visage de la femme, quelques heures, ou quelques minutes plus tôt.

Il n'y avait toujours pas eu de fusillade quand le premier blessé arriva dans la clairière. Le soleil rouge vif s'échappait des bandes de camouflage, et depuis que le lieutenant avait ordonné l'abandon des fusils pour appâter les guérilleros encore dans la jungle (dont faisaient partie ces hommes fatigués des combats et blessés), personne n'avait posé de question.

La poussière soulevée par les pales de l'hélicoptère s'infiltra à travers les feuilles de palmiers qui servaient de camouflage. Seek baissa le regard et vit un voile terreux posé sur le visage crispé du garçon. Le sang était épais dans les na­rines, aucune bulle provoquée par la respiration. Seek se souvint des convulsions quand le garçon en­tendit le cri d'angoisse de sa soeur (et Seek pensa que maintenant il y avait cinq morts) et -aussi fou que cela puisse paraître- du sentiment de compassion qu'il avait ressenti. La vérité crue était qu'il avait tué cinq étrangers, pour des raisons dont il n'avait pas la moindre idée.

traduit de l'anglais par Manuel Van Thienen.

 

 

Un volontaire cherokee est un chapitre d'un roman encore inachevé : Lighting boy and the war against time.

 

 

HUMOUR

Voici une histoire rapportée par Vine Deloria jr. dans "Custer died for your sins" (Traduit sous le titre "Peaux rouges" Ed. Spéciales):                                                                Un sondage avait été organisé au sujet de la présence américaine au Viêt-nam : 15% des indiens pensaient que les forces américaines devraient se retirer du Viêt-nam, tandis que 85% déclaraient qu'elles devraient plutôt évacuer les Etats-Unis!