Steve Crow

 

 

LES LEURS

 

 

essai poétique pour

ceux qui possèdent

le monde mais ne peuvent

pas voir les horreurs

qu'ils commettent.

 

 

Ils jouent avec les morts. Ils souillent et détruisent des sépultures sacrées.Anthropologues,

archéologues, ils fouillent la Terre Mère,

balafrent, coupent, creusent, se mentant à eux-mêmes

au nom de la Science, du Progrès, de la Civilisation

refusant de voir la vérité parce qu'ils "rendent

service à toute l'humanité". Ils dévalisent scrupuleusement les tombes, relèvent et filtrent pouce par pouce, la pierre, la terre et le sable pour la plus infime parcelle d'un être qu'ils peuvent voler afin de l'emmagasiner et l'étudier dans quelque souterrain de laboratoire ou de musée sentant l'os, qui conserve le butin du mausolée d'un pilleur de tombes. Cependant, soyez certains, ils n'apprennent jamais. Les rapports qu'ils enregistrent, les articles qu'ils composent, les livres écrits, les cours professés et les théories qu'ils infligent sont grosses d'idées fausses et tordues, de mensonges et de projections véreuses bâties sur la cécité et l'agression pour forcer les voies du monde dans leurs façons de voir, leur brutale vérité, uniquement pour soutenir leur conception de la culture, de l'histoire. Jamais un vrai homme de sagesse et de connaissance n'entrerait dans les lieux sacrés ni dans les tombes d'un peuple. Le chemin de la vérité voyage à travers l'humilité, et non l'arrogance des droits d'un peuple sur un autre, à travers le respect fondamental pour la sainteté spirituelle d'un peuple et non pas le brûlant désir de SAVOIR à tout prix,

à travers un voyage du coeur, non pas la conquête

de l'esprit ou ce qui peut être possédé dans l'ego

des yeux ou tenu caressé par des mains arrachant

la chair, les os d'un autre. Pourtant ils s'en retournent chez eux, emportant la terre de la tombe de quelqu'un prise à la hâte sous des ongles cassés ou incrustée dans les dures semelles de leurs chaussures, ils l'emportent dans les âges sombres de la Science, de la Politique, de l'Education

et de la Religion où un homme peut gagner sa vie et réussir, en jouant avec les morts.

 

traduction Martine Chifflot-Comazzi

                         


 

Carol Lee Sanchez

 

 

CONVERSATIONS (chapitre 1)

 

 

L'affiche m'invite à visiter

le Musée -

Exposition amérindienne

Pueblo - Paiute - Apache

Dans leurs costumes traditionnels authentiques :

Visite commentée par un guide du musée.

 

Les poteries gisent

dans des vitrines

hantent les musées

                                                Elles concentrent

                                                la substance du solennel

une géométrie d'intelligence,

venue d'ailleurs.

 

Cette couverture Navajo accrochée au mur-

Ces costumes qu'on vous décrit :

Non pas comme des vêtements portés uniquement

lors des occasions particulières

Mais -

                        comme des accoutrements de théâtre

pour ces dramaturgies rarissimes

                                                            jouées de nouveau,

"Ils vendront des objets aujourd'hui,"

dit-elle.                                    Elle avait raison

non pas intentionnellement, mais en me rappelant

ces enseignes criardes

sur la route 66 en allant vers l'ouest

lorsque nous étions enfants


                                    PROCHAIN ARRET *******

                                    eau, bonbons au cactus

 

VENEZ VOIR LES INDIENS FABRIQUER D'AUTHENTIQUES BIJOUX INDIENS *****

 

Ces enseignes criardes

qui conduisent à tous les bazars de pacotille

emplis d'imitations dégénérées d'objets

de valeur pour nous, et sacrés :

                                                Cartes postales Tam-tams

                                                Bandeaux de feutre avec

                                                plumes de poulets pour

                                                PETITS GRANDS CHEFS

                                                Tomahawks en caoutchouc

VERITABLE turquoise en plastique et bijoux

en fer blanc -et je frémis en voyant

les affiches que NOUS créons

arrachées de la Fondation Taos

pour y mettre à la place

celle de la Grey Line Bus :

VENEZ VOIR LES INDIENS DANS LE PUEBLO.


 

 

CONVERSATIONS (chapitre 2)

 

 

Ils m'ont fait disparaître

comme ils ont fait disparaître

 tous mes ancêtres avant moi.

Vous vous rendez compte?

 

Je porte une version modifiée

du costume traditionnel

de ma tribu -Pueblo Laguna.

Il n'est pas le même

que celui des tribus hors du sud-ouest

mais il EST authentique!

 

Approchez-vous

je peux disparaître

en un clin d'oeil.

 

Ce n'est pas le costume de Pocahontas.

Je ne porte pas de plumes

pas de bandeau

ni de mocassins brodés

parce que ma tribu

n'en porte pas.

 

Chaque tribu adopta des

formes diverses de perlages européens

manchettes, galons qui

devinrent des costumes

cérémoniels traditionnels

à la fin des années 1700 -

Mais- Ils sont indiens!

parce que : NOUS les portons!

parce que : NOUS les mettons encore

dans certaines occasions.


 

Vous vous rendez compte?

je peux disparaître

dans l'instant

Cela peut arriver

alors que je vous rappelle qui je suis

et tout à coup

vous ne me verriez plus -

parce que : je reste une Primitive

et vous vous sentez désolé

parce que :

                                    je suis pauvre et

                                    malade et

                                    ignorante et

                                    alcoolique et

                                    suicidaire.

 

Comprenez-vous ce qui arrive?

Ce qui se passe dans votre tête

quand vous voyez l'un d'entre nous

vêtu de son costume cérémoniel?

 

On n'en a pas terminé* avec nous

On ne nous a pas exterminé.

Nous sommes là, tout autour de vous -

Mais -VOUS provoquez NOTRE disparition

chaque jour!

 

En avez-vous conscience?

 

 

* Le Termination Policy des années 40 pour mettre fin définitivement au problème indien.


 

 

CONVERSATIONS (chapitre 4)

 

 

Père Europe :

je te sépare

de cette tierra indigena

de moi

cette terre pétrie de

tradition

bien avant que tes

rebuts

commencent le viol et le pillage

de ce qui avait toujours été en ordre.

 

Tes tendances génocidaires

ont dépouillé la "gente indigena"

de leurs costumbre et rituel.

Ce complexe de crucifixion

implanté dans l'édifice social

expédia notre rituel dans la clandestinité

ou encore

le fit éclater

sur cette espèce de croix

ne laissant que des bribes

qui corrompent

la merveille de ce

dont on ne peut se souvenir

qui fut oublié ou

perdu pour toujours.

 

Père Europe :

je rejette ton futur poteau de torture

qui rompt ma dernière attache

à ma tierra

cet autel sacré

porte toujours les os

de ce que j'étais.

Ces racines miennes

qui brûlent de connaître

ce que j'aurais pu être

avant que ton Manifeste de la Destinée

ne vole ma chair

et ne dilue mon sang.

 

Je porte ta fourberie

dans mes veines -

ton adresse à déformer les esprits

à manipuler

dans mes souvenirs

des anciens

qui vibrent toujours

en moi.

Je suis prête à réclamer

ma terre.

 

Je suis devant toi :

parfaitement équipé.

Je suis un indien

du Nouvel Age

électronique!

élevé et instruit

soigneusement par toi.

 

Père Europe :

Je te dépossède!

je reprends mes droits innés

par la force de

mon être.

 

Cette Amérique

appartient à :

 

Mon peuple.


 

Wendy Rose

 

 

AUX POETES BLANCS

QUI VOUDRAIENT TANT ETRE INDIENS

 

 

Juste une fois. Juste assez longtemps

pour happer les mots, ferrés

à nos langues. Vous pensez à nous maintenant

quand sur la terre vous vous agenouillez

quand vous singez le sacré

touristes passagers

de nos âmes.

 

Avec des mots

vous peignez vos visages,

mâchez vos peaux de daim, appuyez votre poitrine

contre l'arbre comme si

partager une mère

pouvait apporter

la connaissance immédiate

et originelle.

 

Vous pensez à nous seulement

quand votre voix réclame des racines,

quand vous êtes assis sur les talons,

et devenez

primitifs. Vous finissez votre poème

et repartez.

 

traduction Martine Chifflot-Comazzi

                          Manuel Van Thienen

 


 

Wendy Rose

 

 

L'ANTHROPOLOGUE INDIEN :

SE PENCHANT SUR L'HISTOIRE DE SAND DUNE.

 

 

Ils espèrent, les professeurs, tenir

le trou de la serrure bouché,

là où mon esprit est relié

à mon âme; ils le bouchent avec

la pelle et la pioche

de l'esprit pionnier, l'énergie même

qui fit sortir la terre de l'Ouest

de son coma de pierre

et nous éjecta de sur son dos

sautant et braillant

comme les étoiles la fouettaient. Maman Terre

porte son masque de sécheresse,

roule et gémit

pour expulser en suffoquant

le nouveau-né chauffé au rouge.

Je sens cela comme un frisson

comme la trempe du tissu mouillé sur la peau rouge.

Des morceaux de mon âme reviennent et reviennent

pour affronter le Nord, couverts de mousse, pour

frapper leurs noms sur mes yeux

pour me donner une pincée de tabac, pour dire

je peux continuer comme ceci seulement

si je ferme les oreilles mais

garde les yeux grand ouverts.

 

Il n'y a pas pour l'anthropologue de perspective plus excitante que celle d'être le premier homme à visiter une communauté indigène particulière...

Claude Levi-Strauss dans Tristes Tropiques.

 

traduction Martine Chifflot-Comazzi.


 

R.T. Smith

 

 

SOUS LE TERTRE

 

 

Cerf, éclair, merle bleu, crapaud -

quelqu'un les a dessiné

sur les petits murs de ma chambre,

une cavité sous un tertre.

Je peux entendre les racines assoiffées se tendre.

Je peux sentir le sol humide se tasser.

Je dors mal et trop pour pouvoir me rétablir.

 

La plupart de mes armes, marques et outils

sont poussiéreux. Presque toute ma vaisselle

est cassée, retourne à la poussière.

Les vêtements que j'ai porté autrefois

ont perdu toute tenue.

Mes os sont épars

et ne peuvent être guéris.

Les modelés des pierres sombres

sont les seules étoiles que je peux voir.

 

Qui se souvient de cette nuit là,

de ce feu, des femmes en pleurs

et de la procession des esclaves traînant

la terre pour construire ce tertre?

Qui se rappelle les chants sacrés?

Qui peut danser la danse de la mort?

Qui connaît la langue

et les récits qui identifiaient ma tribu?

 

Si je pouvais tisser mon esprit et ma mémoire,

ma mémoire avec mes ligaments et mes muscles,

je pourrais rassembler ces fragments,

dispersés et désireux d'être rassemblés.

Si je pouvais retrouver le goût

de la boisson noire yaupon ou les techniques


qui rendaient ma chasse silencieuse,

je pourrais remplumer cette chair poussiéreuse.

Je pourrais assouvir cette urgence de se mouvoir.

 

Mais l'histoire me tient dans son étau,

comme le hibou au plus profond de la nuit

tient le rat,

comme le roc empêche l'eau printanière

de briller sous la lune.

Si je pouvais mouvoir cette mâchoire brisée,

je pourrais me lever et appeler la pluie.

Si je pouvais voir la totalité du ciel,

j'attraperais le merle bleu par son aile.

Si je pouvais parler,

je chanterais.

 

traduction Manuel Van Thienen


 

 Tsiewei Atsistahonra / Georges Sioui

 

 

UN TROU DANS LE NORD

 

 

Je ne peux pas, comme vous

Etre insensible à l'angoisse de l'arbre

Qui sent la brise et la pluie

Moins douces qu'autrefois.

Je ne peux pas, à mon grand regret,

Trouver consolation et oubli

Dans les dollars

Que je gagnerai dans les mois à venir.

Dire seulement c'est terrible,

Cela est terriblement insuffisant

Pour que je me sente mieux.

Malheureusement pour moi, je ne peux pas

Ne pas goûter le P.C.B.

A chaque repas succulent des Innuit

Et ne pas pleurer avec eux.

Peut-être devrais-je, comme vous,

Veiller aux derniers innocents de la Terre

Que l'on détruit

Tous, un par un,

Et continuer de prononcer les mots

Science, inévitable, développement, protection,

En continuant à manger, épuiser, gaspiller

Leur propre sang.

Non, je ne le peux pas.

 

14/3/1989

 

traduction : Manuel Van Thienen et Sonia Protti