Carter Revard

 

RAPPORT A LA NATION :

REVENDICATION DU TERRITOIRE EUROPEEN

 

Peut-être est-il impossible de civiliser les Européens.  Lorsque, le mois dernier, je revendiquais l'Angleterre pour la Nation Osage, quelques chefs anglais émirent des objections.  Ils dirent que la Tamise n'est pas la Tamise avant d'être passée à Oxford, qu'il y a deux cours d'eau, l'Isis et le Cherwell.

Si bien que j'ai pris le bateau-mouche des Thames Excursions et en chemin je proclamai formellement depuis la passerelle, avec pour témoins plusieurs touristes allemands et quelques touristes japonais, que toutes les terres arrosées par ce fleuve étaient à nous.  Les chefs anglais soutenaient que nos titres étaient sans valeur, sauf peut-être en aval de leur Folly Bridge.  Cela nous laisse au moins le palais de Windsor et quelques autres propriétés utiles; nous pourrons toujours négocier plus tard avec les services légaux.  Aussi, au cas où, j'ai signé un parchemin à Oxford, avec B.A.*1 écrit des­sus, en laissant de côté le marchandage.  Il prou­vera que je suis venu.  La prochaine fois, si nous apportons du whisky nous pourrons soudoyer les chefs d'Oxford (du Bourbon seulement).

Puis je me suis dit : "au diable l'Angleterre pour cette fois", et je suis allé en France, à Paris, où j'ai loué une petite Renault.  Après les châteaux de la Loire, je me suis dirigé vers Biarritz, m'arrêtant seulement pour proclamer que les bassins de la Loire et de la Seine nous appartenaient.  J'agissais depuis les stations-services, gardant les restoroutes pour les manifs.  Ouais, j'ai agité le bras alors que je passais la Garonne, à Bordeaux: nous possédons donc maintenant la région d'Aquitaine à ce que j'ai pu comprendre.  Les gens là-bas par­lent différemment de ceux qui sont à Londres, mais beaucoup de leurs signes sont les mêmes (ils utili­sent une lingua franca pour ainsi dire), ils ont ac­cepté ma carte VISA et donné de l'essence pour ma Renault, comme en Oklahoma; donc, ils ne sont pas complètement ignorants !  Mais, il n'est pas évident qu'ils aient compris que la France nous appartenait à présent.  Pourtant, ils étaient amicaux et me nourrirent bien, acceptant en retour quelques jolis papiers et quelques rondelles de métal qui sem­blaient les rendre très heureux.  S'ils sont si cré­dules, nous n'aurons pas de peine à négocier avec eux lorsque nous viendrons nous emparer du reste de la France.

C'était tellement facile que je descendis vers l'Espagne.  Là, toutefois, j'ai rencontré quelques difficultés.  Tout était bondé à cause d'une cérémo­nie qui a lieu à la première pleine lune qui suit l'équinoxe du printemps (à ce que j'ai compris), et qui remplit les places de marché, les pistes et tous les logements disponibles.  Todas completas, comme disaient partout les réceptionnistes espagnols.  Alors, ce fut le retour en France.  Les douaniers espagnols ont estampillé nos papiers, sans pro­blèmes, bien que j'aie entendu dire qu'il y avait eu plusieurs attentats à la bombe (comme il y en eut en Angleterre, j'avais omis de le dire).  Les Européens s'entre-tuent au hasard, comme par instinct naturel, sans s'occuper de savoir s'ils font sauter des femmes, des enfants ou des chevaux; le lendemain, ils étalent les corps mutilés à la une des journaux et sur les écrans de télévision.  Je signale cela afin que, lorsque nous enverrons une autre expédi­tion là-bas, ses membres soient prudents et ne croient pas que tout est aussi amical et pacifique que les Européens voudraient nous le faire croire.  Ils peuvent sûrement être déloyaux envers nous, puisqu'ils traitent leurs inconnus de cette façon.

Après avoir franchi la frontière espagnole, nous avons passé un col où je pense que les Chrétiens ont autrefois arrêté quelques Sarrasins.  Ils l'appelaient la Brèche de Rolland (ou Roncevaux).  C'était vraiment joli, il y avait une rivière claire et rapide qui descendait le défilé.  Une route étroite, avec des refuges pour que les voitures se croisent (comme un serpent qui aurait avalé des oeufs), nous conduisit jusqu'au sommet.  Nous aper­çumes deux cents pieds plus bas, les pommiers en fleurs, les bergers et les taches blanches des mou­tons qui ne se préoccupaient pas du tout de nous.  J'attendis avant de revendiquer quoi que ce soit parce que je réalisai qu'on approchait de la limite territoriale; si j'attendais jusqu'au sommet, je pourrais prendre possession de la France et de l'Espagne d'un seul coup.

Au sommet du col, il y avait une très grande sta­tion radar qui surveillait tout, sauf notre pensée apparemment.  Nous descendîmes de la Renault et considérâmes le bord de la route où quelques jeunes pique-niquaient.  Nous décidâmes qu'il valait mieux grimper au sommet de la crête pour voir ce que nous revendiquions au juste.  De là-haut, nous pûmes voir d'un côté l'Espagne et de l'autre la France : beau­coup de vallées dont quelques-unes couvertes de brume, et exposées au vent, mais un ciel très clair avec juste quelques nuages venant des crêtes pyré­néennes, au sud d'où nous étions.  Nous regardâmes en bas, là où les douaniers arrêtaient les voitures (pour faire obstacle aux Sarrasins sans doute).  Lorsque nous levâmes les yeux, il y avait un couple d'aigles dorés qui tournoyaient au-dessus de leurs têtes.  Un faucon pèlerin traversa vite de l'Espagne vers la France.  Aucun des oiseaux ne présenta son passeport.

Je revendiquai donc toutes ces terres des Pyrénées pour la Nation Osage, mais j'octroyai des droits de passage à tous les faucons et les aigles.  Je déci­dai d'étendre ces mêmes droits aux colombes et aux moineaux; nous pourrions avoir besoin de leurs plumes lorsque nous irons danser là, et il n'est d'aucune utilité de restreindre leurs droits de passage.

Ayant proclamé cela, je descendis pour visiter Narbonne, où, d'après ce que nous avions entendu dire, le génie européen de l'Inquisition serait né.  Des instruments de torture étaient exposés parmi les bustes romains et autres.  Ils ont de vieux murs très impressionnants; avec le vent qui soufflait à travers les meurtrières et qui tourbillonnait dans les tours et les salles vides, il faisait un froid de canard.  Quoi qu'il en soit, les remparts nous ont offert une vue terrible : par delà les toits de tuiles rouges et les vignobles en terrasses, les villages (entourés de murs) sur les coteaux avoisi­nants, chacun avec son château qui pointe comme un supporter de football scandant "c'est nous les meil­leurs".  J'allai de l'avant, et revendiquai cela aussi : on ne sait jamais quand un ancien château en ruine peut être utile, et un jour nos enfants pour­raient en avoir besoin pour danser une forty-nine *2.  Nous sommes allés à la plage de Narbonne, nous avons plongé nos pieds dans la mer glaciale, et ainsi, nous avons pu revendiquer toutes les côtes qu'elle baignait, bien qu'une chose me tracasse un peu : ces eaux touchent des terres que nous ferions mieux de revendre à d'autres tribus (eau non potable, toutes sortes de fous furieux, mines, déserts encore à revendiquer qui, ne pouvant être cultivés, serviraient tout au plus de marais salants).

Dans l'ensemble et quoi qu'il en soit, ce voyage a été très profitable.  Nous avons ramené quelques objets d'artisanat local qui montrent que ces gens-là peuvent nous vêtir et nous nourrir agréablement. (Quelques plats, quelques objets en cuir.)  Si nos Anciens décident que cela en vaut la peine et la dé­pense, il sera possible d'enseigner à ces pauvres âmes notre langue osage (si notre confiance et notre bonté ne peuvent les soumettre, nous n'aurons qu'à les tuer tous).  J'espère qu'ils apprendront (quoique je doive confesser, d'après ce qui peut être étudié de leur histoire et de leurs moeurs, qu'ils ne semble pas possible de les civiliser.)  Sauvages indisciplinables, ils pourraient servir de mauvais exemple à nos enfants.  Ils ne savent pas comment utiliser la terre.  Ainsi, ils continuent d'étaler du pétrole et du goudron partout *3.  Ils sèchent des roches et les réduisent en poudre qu'ils transportent pendant des centaines de milles.  Ils y ajoutent de l'eau, l'appliquent sur des moellons et construisent leurs maisons avec ce matériau.  Ils rasent des falaises et utilisent les morceaux pour imiter les arbres de grandes forêts *4.  Ils mélan­gent certaines roches pour en faire des plaques transparentes (colorées avec certaines poudres de roches) qui imitent les couleurs des feuilles d'automne *5.  Ces réalisations sont ingénieuses et témoignent de leur intelligence, mais au lieu de re­présenter les histoires de leurs cérémonies sacrées sur ces feuilles colorées, ils auraient tout aussi bien pu les raconter dans les forêts, au milieu des feuilles d'automne, s'épargnant ainsi la peine de transporter toutes ces roches.  Je dois admettre pourtant que par ces procédés, ils obtiennent de jolis résultats.  Je serais heureux de posséder une de ces chapelles pour la contempler de temps à autre.  Elles comportent (j'en ai la certitude), de nombreuses scènes de torture.  A ce qu'ils disent, elles sont les modèles de leur vie spirituelle; cela peut expliquer les attentats qui continuent d'avoir lieu, et les menaces qu'ils font peser sur leurs en­nemis avec une telle variété d'armes.  Nous pourrons probablement installer un beau musée, si nos gens le veulent, avec les squelettes des victimes, des vête­ments religieux, etc.  (Les chapelles dont j'ai parlé en sont remplies, quoiqu'ils nient les avoir exhumés).  J'attends que quelques verres d'eau-de-feu les pacifient, et sinon, nous les soumettrons.  Bien sûr, je ne pense pas qu'il soit indispensable de réunir ces choses barbares, mais nous devrions malgré tout en garder quelques traces; au cas où nous aurions à les liquider pour incapacité à atteindre notre niveau, nous pourrions facilement transformer une de leur chapelles en musée.

Pour conclure ce rapport, je peux dire, en bref, que nous avons conquis une grande partie de l'Angleterre, de la France et de l'Espagne, et re­vendiqué toutes les terres bordées par la Méditerranée.  Pourquoi ne pas envoyer, ceux de nos gens qui le voudraient, s'établir dans l'un de ces lieux?  Au début, la vie sera dure et semi-sauvage, et les Européens représenteront un réel danger, eux qui refusent de comprendre nos raisons.  Lorsque nous planterons notre drapeau (en tant que peuple élu), nous devrons vraisemblablement supprimer quelques adversaires.  Le cas échéant, il sera peut-être préférable de temporiser.  De toute façon, en qualité de race supérieure, nous finirons par avoir le dessus.

Nos Anciens, je l'imagine bien, ne voudront pas faire les choses comme mon rapport le suggère.  Ils penseront que cela ressemble beaucoup trop à ce que les Européens ont fait à  notre peuple, que nous de­vrions être plus civilisés qu'eux.  C'est leur point de vue, et nous, guerriers culturels, devrions les écouter attentivement.

Il me semble qu'il ne faut pas nous encombrer de l'aspect militaire des choses : plutôt que d'envoyer nos gens conquérir le territoire, chasser les habi­tants, affamer ceux qui ne voudraient pas se sou­mettre, et leur montrer comment vivre et prier  (par la force si nécessaire), nous pourrions tout simple­ment amener l'Europe à nous et ainsi ne pas aller à l'encontre de Christophe Colomb.  J'ai pensé à un moyen de réaliser cela : je suis allé là-même d' où Christophe est parti, je suis retourné aux berceaux de la Puissance, d'abord à Rome, puis en Grèce, et bien que je ne sois pas allé à Damas, Jerusalem, la Mecque ou Pekin (où tous les voyageurs se retrou­vent), j'ai vu comment nous pourrions concentrer la majeure partie de l'Europe dans une machine à trai­tement de texte et l'amener à accepter nos objec­tifs. C'est de loin beaucoup plus efficace (et bien moins cher) que de traîner derrière nous toute cette géographie ainsi que l'ont fait les Améropéens.

J'ai commencé par observer le Vésuve, les villas qu'il a préservées en les ensevelissant, les beaux murs pornographiques, les empreintes parfaites des corps dans les cendres volcaniques, quelques-uns des mots oubliés ça et là (des géo-graphiques de graffi­tis qui confirment joliment mes préjugés) qui seront peu coûteux à ramener à Pawhuska, si quelqu'un en avait envie.

Bien que nous n'ayons, il est vrai, pas de volcan sous la main en pays Osage, nous avons d'autres
choses qui illustrent le fait que la destruction a été utilisée, en théorie, pour sauvegarder.  Vous pouvez rappeler dans le Osage Nation News, mon récent rapport sur les abris sous roche.  Si vous ne l'aviez pas sous la main, en voici une copie.

Abris sous roche

(pour John et Joseph Mathews)

Tout là-haut, des dalles de grès abruptes,

teintées de bleu gris par les lichens,

surplombent la crête,

au-dessus du sol poussiéreux d'un

abri. De l'eau ruisselle

par moment d'endroits érodés, bosselés

et sombres. La terre amollie conserve

nos empreintes. La renoncule et l'hélianthème

poussent là où les branches du noyer blanc luttent pour croître

avec le soleil et le vent. Mais la plupart du temps ce n'est qu'humus :

compost de feuilles épais et bruissant,

entre de grands rochers tombés de la crête,

qui glissent indiscernables

sur la forte pente. Descendre à travers eux

pour aller vers le ruisseau qui coule en contrebas,

périodiquement,

mince et clair dans les limons de grès

tranchants et anguleux, et qui court,

humide et ombragé.

Lorsqu'on entre courbé dans cet abri, on se trouve dans la poussière,

mais dans la terre spongieuse, sous le

surplomb, il y a des coquillages - érodés

jusqu'à la pâleur écailleuse : arcs-en-ciel

iridescents qui attendent depuis leur mort. Il y a aussi du charbon de bois,

profondément enfoui sous la dalle abrupte. Regarde et vois,

                             nous avons

                                      vécu ici autrefois.

Descendant Doe Creek

vers son confluent avec Buck Creek,

dans ce canyon étroit et peu profond obstrué par les rochers, on débouche en dessous du lieu où surgissent les arbres,

les troncs des ormes et des chênes kermès

s'élèvent en voûtes sombres au-dessus de la terre argileuse et molle,

et des berges raides de glaise sablonneuse,

leurs racines en saillie

au-dessus des flaques envasées se déroulent

en direction de Black Creek et

s'entre-mêlent en émergeant des

hauts-fonds sableux avant de plonger dans d'obscures profondeurs.

Ici, l'hiver

cerne les cerfs et les dindes,

ici vivaient beaucoup de castors,

rats musqués, visons et ratons-laveurs,

 renards, lynx et lapins,

coyotes furtifs, cailles et écureuils,

souris et belettes;

de petits oiseaux regardant au travers des buissons, des vignes et des ronces emmêlées : juncos, jaseurs, cardinaux sang et neige, tous s'abritaient ici, des blizzards venant des prairies du Nord.

Et vers le Sud, dans la courbe

de Buck Creek, s'élevant vers la berge méridionale, une vallée

de hautes herbes bleues

sous le dodelinement des tournesols où les alouettes des champs volent et chantent parmi les bisons paissant. Des louves rouges et des coyotes trottent,

les oreilles pointées, attentifs au chasseur qui rampe, armé d'un arc et de flèches,

prêt à tirer.

Maintenant, elle est traversée

par une route asphaltée,

des fils de clôtures, des chemins menant

à des fermes blanches

que l'on n'exploite plus. Du raisin, des laitues et des bananes posés sur la table cirée. importés du Texas, de Californie, du Nicaragua.

Les melons qui poussèrent dans les champs sableux près de

Doe Creek s'en vont en camions grondants

à travers la Louisiane, dans les villes

où l'on stocke la nourriture.

Pour pouvoir cultiver ici,

 il faut acheter.

 On nous dit que cette terre

était convoitée, elle était faite

pour être mise en valeur. Près d'ici, jaillit aussi le pétrole,

des arcs-en-ciel morts flottent sur Buck Creek

et dessinent leurs brèves traces

droites comme une voie romaine,

dans le ciel où les gens s'assoient

buvant et mangeant paisiblement la chair de ceux

qui succédèrent aux bisons, et qui hivernent

dans les vallées

dédaignées par les voyageurs.

Ce nouveau monde

était infini, avec de multiples centres,

notre connaissance du milieu et des peuples, empli de dangers, de surprises,

jamais achevée.

Doe Creek n'avait pas la même saveur

que Buck Creek et notre peuple changea

du tout au tout.

Quel éloignement quand on dénombrait

les rivières à traverser.

Les interrogations étaient partout,

sans limites.

Les étoiles scintillent, jamais la lune,

les deux étaient parentes

du wipp-poor-will et du hibou.

Greenwich ne nous laissa pas de temps. Maintenant les petites étoiles

se déplacent rapidement et envoient

des messages de guerre aux machines parlantes, ou des images de plaisir

dans nos salles de séjour,

nous invitant à nous perdre

dans un infini plus grand, aux centres multiples.

Avant peu, les galaxies seront vendues pour faire de l'argent.

Dès que le premier vaisseau spatial les

aura revendiquées pour la première fois et que le suivant sera venu

pour tuer les prédécesseurs.

Pensons à marcher

sur les étoiles bleues comme celle-ci, pensons à de nouvelles plantations, de nouvelles vies, à tous les abris sous roche

où nous nous accroupirons pour regarder

les nouvelles vallées.

Mon coquillage est là.

Le charbon de bois est là.

Nous vécûmes ici.

Comme vous pouvez le constater, il est relativement aisé de ramener chez nous le Vésuve et l'Empire Romain.  Peut-être sera-t-il plus simple que nos gens aillent goûter l'atmosphère que l'on perdrait en les déplaçant, plutôt que d'envoyer nos danseurs-guerriers pour annexer directement le ter­ritoire, (avec tous les problèmes que ne manque­raient pas de nous poser les sauvages indigènes).  Si nos Anciens estiment que l'on peut éviter de tels ennuis, l'histoire est dans le sac.

Malheureusement, la Grèce me cause plus de souci.  Nous avons pris le bac pour aller à Corfou.  A notre retour, nous avons loué une Volkswagen et voyagé dans le nord de la Grèce, traversant le Pinde jusqu'à l'Olympe.

Nous nous sommes arrêtés un moment à Meteora, pour observer la montagne colossale dont les grottes étaient, encore récemment, toutes occupées par des ermites.  Il y avait de grands oiseaux noirs et blancs qui passaient en altitude, près des sommets, et j'ai pensé que c'étaient des aigles, mais en l'occurrence, il s'agissait de cigognes. Cela peut expliquer le curieux commentaire du Guide Bleu selon lequel, au moyen-âge, les ermites étaient si nom­breux. ("Ils sont venus dans les rochers et se sont multipliés" peut-on y lire).  Il y a de vieilles lé­gendes chrétiennes qui parlent de cigognes apportant des bébés !??

En fait, nous voulions aller dans les montagnes, j'étais particulièrement impatient d'aller au Mont Olympe (là où résidaient les divinités grecques du temps où la Grèce avait quelque importance).  Nous suivîmes la vallée de Tempé, de la source au pied de la montagne, jusqu'à une route qui conduisit la Volkswagen au sommet.

Nous avons été ralentis par une crevaison et avons passé une partie de cette journée ensoleillée, fraîche et printanière, au bord de la Tempé, rivière au reflets argentés (nous voyions, tout là-haut, le mont Olympe).  Nous avons réparé la roue, mangé du pain, du miel et du beurre d'arachides en buvant du Coca-Cola.  Nous avons remarqué que l'eau de la source était potable (ce qui montre combien les anciens dieux sont amicaux) et nous avons empli nos bouteilles en plastique à la source d'Aphrodite, d'Apollon, de Dionysos et des Muses.  Regardez, j'en ai ramené dans ce container de quoi remplir nos abreuvoirs à  ras bord.

Aux Muses, en Oklahoma

Cette fontaine d'Aganippe était belle,

vraiment super.

Cette prairie de tiges bleues

ne peut être que le Mont Hélicon,

où nous dûmes creuser un étang.

Les mules tirèrent un soc rouillé qui traça

des sillons dans la terre arable pulvérulente,

dans la vase noire et le fumier,

raclant des oeufs de grès ouverts.

Et l'orage fit pleuvoir des eaux vivantes,

elles emplirent les écorchures

de ce bleu frémissant où voguent

les blancs nuages en été.

et chaque hiver, nous marchâmes sur l'eau

(la vérité est cet allomorphe de temps gelé ), bien qu'il soit toujours plus drôle d'y glisser.

Nous sommes allés briser les quinze centimètres de glace tout autour de l'étang,

avons soulevé la plaque de l'étang

où l'eau sombre jaillissait froide

et l'avons portée vers les veaux de lait qui tétaient bruyamment, savourant en grognant.

Et quand ils eurent bu,

 nous avons poussé la plaque de glace là où la berge s'inclinait légèrement, avons pris une cascade et bondi sur la plaque avec facilité

et glissé, planant juste au-dessus

de l'étang, debout ou allongés sur la glace,

sur la fenêtre de glace noire, plongeant notre regard dans l'obscurité,

où nageaient sous nos doigts

d'intouchables poissons.

La glace

crée au coeur des choses

une surface entièrement neuve.

Elle tient le chasseur de phoques à l'écart suffisamment longtemps

pour que naissent de nouveaux phoques

qui plongeront pour se nourrir

ou servir de nourriture.

Glissons maintenant, et plus tard, nous nagerons, plongerons avec le

rat musqué, la perche noire, le mocassin d'eau.

Sous le saule laissons le vent de la prairie boire à notre peau nue :

la bonne eau

est bonne pour toutes les bouches.

J'ai noté que dans les montagnes grecques, les bergers étaient très sympathiques.  Je regrette de n'avoir pu lier amitié avec l'un d'eux qui, par signes, me demandait une cigarette que je n' avais pas. (Ils ont considéré notre découverte du tabac comme une offrande, mais ils l'ont désacralisé, dé­tourné de son usage premier, ce qui abîme rapidement leurs poumons).  Ce berger nous a dit s'appeler Aristote.

Somme toute cela valait la peine de revendiquer la montagne, de la rivière au sommet.  C'est fort dif­férent de Rome (encore pleine de la vengeance de Mussolini), les dieux et les muses ne le démentiront pas.

Après avoir changé la roue, nous nous sommes diri­gés vers le sommet de l'Olympe, non sans une cer­taine inquiétude.  Peut-être est-ce à cause de cela que j'ai des difficultés à entrer la Grèce dans la machine à traitement de texte.  La crevaison nous avait coûté une bonne partie de la journée et laissé la Volkswagen avec seulement quatre roue valides.  Nous craignions une nouvelle crevaison : la route cessait d'être asphaltée pour devenir un chemin de pierres, poussiéreux, environ huit milles plus haut.

Le mont Olympe n'est pas à plus de 10 000 pieds d'altitude, mais il est très massif et très étendu, avec des éperons rocheux et  des gorges.  La route sinueuse zigzague d'une crête abrupte à l'autre.  Nous nous sommes engagés sur le chemin terreux et caillouteux.  On voyait les aigles qui s'élevaient à plusieurs milliers de pieds.  Un pin était tombé sur la route et nous avons dû le contourner par le rebord de la falaise.  Cela nous incita à ne reven­diquer de la Grèce que ce qui était sous ce niveau.  Nous ne sommes pas allés au sommet.  Cela peut avoir des conséquences fâcheuses pour le rapport de notre épopée Osage (en langue anglaise du moins) jusqu'à la prochaine expédition; mais les Anciens l'ont souhaité ainsi.

La seule chose qui me décida à faire demi-tour fut le bruit du tonnerre.  Bien que j'appartienne au Peuple du Tonnerre, j'ai toujours des doutes.  Lorsque nous remarquâmes qu'il venait des plaines de l'Olympe, près de la Mer Egée, je descendis de voi­ture, me promenai alentour, écoutai et regardai : il m'apparut clairement que c'étaient des tirs de canon, et non un oracle qui m'invitait à décamper.  Plus tard nous avons découvert qu'il s'agissait de manoeuvres militaires de troupes basées en dessous de l'Olympe.  Cherchant la source du bruit, nous dé­couvrîmes une vue splendide sur la mer.  On voyait la péninsule du Mont Athos par delà les étendues aigue-marine et améthyste, qui viraient à l'émeraude et au pourpre à mesure que la lumière du jour décli­nait.  Nous descendîmes dans le crépuscule et rejoignîmes les tanks qui rentraient.

  Il sera maintenant possible à  n'importe quel Osage de se sentir libre d'utiliser tout ce qui est issu de l'Olympe : épopées, tragédies, démocratie, miel et abeilles, odes, guerres civiles (entre humains, entre dieux ou les deux), eaux, idéalisme et caetera.

Je ne crois pas utile d'ajouter autre chose à pro­pos de la Grèce.  Nous ne nous préoccuperons pas d'Athènes : cela ressemble beaucoup trop à Paris ou à Londres (tout le monde essaye d'être partout en même temps, les chemins sont enchevêtrés, recouverts d'asphalte et de fumée).  Comme Paris et Londres, Athènes est emplie de ruines, mais plus jolies et moins envahies par les touristes.

Nous visitâmes Argos, où Agamemnon prit un bain de la même manière que Custer se promenait *6, et tra­versâmes le Péloponnèse vers Olympie, itinéraire théâtral à  travers l'Arcadie (où la Mort était l'amie des pâtres).  A Olympie, il y avait des arbres de Judée qui fleurissaient parmi les ruines Nous étions enchantés de voir là, l'arbre symbole de l'Etat de l'Oklahoma.  Il y avait aussi une vipère morte, écrasée et desséchée, gisant sur un tronc de colonne où les lézards folâtraient au soleil.  Je ne sais pas pourquoi en Europe, les serpents venimeux n'ont jamais inventé de sonnettes pour avertir les gens (mais de toute évidence, elle n'avait pas atta­qué la première).  En gros, je voudrais revendiquer tout le Péloponnèse, y compris Argos et Olympie, cela pourrait nous être utile.

Si nous voulons revendiquer l'Europe pour nos enfants, nous avons intérêt à posséder le pastoral plutôt que l'épique et le tragique.  De toute façon, c'est probablement notre destinée de tout obtenir par n'importe quel moyen (à moins que nos Anciens jugent notre étude trop améropéenne).  Voici, en
guise d'exemple :

Retour par Fairfax en abandonnant nos traces

(pour Micke, Casey et les enfants)

L'orage a laissé derrière lui

ce frais ciel bleu, et au-dessus

de Sall Creek défilant brun

et rapide, un tigre énorme

à queue fourchue goûtant les fleurs

orange vif à côté de notre trace.

L'éclair et le tonnerre

ont déployé une pellicule d'eau

sur les traces de l'opossum

de la nuit dernière

qui marche raide comme un dinosaure

dans la boue. Près de ces traces,

nous avons laissé en pointillé celles de nos semelles fabriquées à Hong Kong, peut-être avec du pétrole Osage.

Lawrence et Wesley ramassent

le long de notre trace,

des silex mouchetés de bleu.

L'un est un Ponca aux cheveux tressés, l'autre, moitié Osage

coiffé d'un chapeau de cow-boy.

Par delà le Pacifique bleu,

par delà l'Atlantique vert,

 nous sommes tous venus ici.

L'opossum est le plus ancien animal à fourrure qui vive dans ce Nouveau Monde.

Nous sommes les derniers arrivés

dans son Vieux Monde,

nos lointains ancêtres

comme les plus jeunes d'entre nous.

Le tigre à queue fourchue s'en est allé

dérivant des fleurs oranges

au nectar du ciel bleu :

là où il sera touché,

s'élèveront les splendeurs

du matin sauvage,

qui jalonneront notre trace,

l'année prochaine.

Cela m'étonnerai qu'ici,

les archéologues

découvrent un jour ces empreintes

et celles d'opossum,

qu'ils voient

les êtres volants qui se meuvent

dans la lumière autour de nous,

en ne laissant aucune trace

 sinon dans les fleurs et

ces mots ailés.

Je vais momentanément clore ce rapport en ajoutant que j'espère qu'on me réservera un meilleur sort qu'aux conquistadores européens.  (Vous savez com­ment Cortès a fini, courant à côté du carrosse de Charles Quint en criant qu'il ne lui avait jamais cédé l'empire qu'il avait conquis; et Balboa, Pizarro et les autres, pendus ou assassinés).

Une Europe de seconde main, malmenée de surcroît, ne devrait pas atteindre le prix de la Louisiane au moment où Jefferson prit possession de ce territoire sur lequel, (il ne le savait peut-être pas), notre peuple vivait malgré tout.  De toute façon, figée dans le traitement de texte, elle ne vaudra plus un clou.  Ne laissons donc personne nous offrir langue, traditions, travaux de perles, religion ou même la moitié du mythe cow-boy-Indien, pour le moment, gar­dons seulement nos personnalités.  Les mots ainsi conditionnés, bien qu'ayant perdu de leur saveur, révéleront suffisamment leur arrière-goût à celui qui les passera au nez et à la barbe des gardiens de la culture.  Ils ne m'auraient pas laissé partir avec le masque d'or d'Agamemnon, mais je suis parti en douce avec son histoire.  Souvenez-vous que Coyote lui-même pouvait ruser jusqu'à perdre sa belle fourrure (tout en gardant ses esprits).  Imaginez comment les choses auraient tourné s'il s'était agi de Coyote à la place d'Oedipe contre le Sphinx.  L'Europe avec un complexe de Coyote...(peut être ETAIT-ce Coyote ! ).  La comédie vaut mieux que la tragédie lorsque la survie est en jeu.  Bien entendu, soyez toujours vi­gilants quand vous revendiquez un autre continent, particulièrement quand vous l'obtenez.  Ce que j'espère nous sommes sur de point de faire.

Et puis nous obtiendrons la colline de Sion et le Sinaï, bien que quelques siècles de recyclage leurs soient d'abord nécessaires.  En attendant, gardons les puits de pétrole en état de fonctionner.

Informez-moi de tout ordre spécial concernant la Russie, la Chine, le Japon ou l'"Inde".

Votre.

Agent Spécial Wazhazhe n°2.230

P.S: Au sujet de Jérusalem, comment peut-on revendiquer un lieu rétroactivement?

J'ai oublié, en traversant la Dordogne et les ter­ritoires espagnols, de revendiquer les grottes d'Altamira, etc.  Je joins un morceau de roche méta­morphique provenant de cette région qui nous permettra de la revendiquer .

Age de la pierre

Celui qui brisa le premier une pierre

ne le fit sûrement pas pour

voir à l'intérieur,

il cherchait seulement un tranchant

ou essayait de frapper avec, et elle se brisa.

Puis il la vit scintiller,

il vit combien elle était brillante à l'intérieur, remarqua combien

les choses jamais vues étaient nouvelles.

Peut-être pensa-t-il :

on dirait le ciel quand le soleil

s'engloutit à l'ouest,

ouvre une brèche dans la voie lactée.

Alors nous voyons plus loin que jamais nous n'avions vu, aussi loin

que portent la lumière et le temps.

Quasiment aux confins du temps.

La spirale, comme celle de l'agate,

tournoyait dans la roche

alors qu'elle n'était encore

qu'une goutte d'eau,

n'avait pas encore trouvé son insolubilité

dans l'énigme de la dissolution,

dissimulant dans ces ténèbres

les traces de ses origines,

comme le jour cache la nuit

et la nuit les étoiles.

Cailloux, pierres tombales,

Altamira, poussière dans les ténèbres.

Quelle lumière?

traduction : Sonia Protti & Manuel Van Thienen

notes

*1 : British Academy

*2 : chanson improvisée, forme d'art contemporain populaire chez les jeunes      Indiens utilisant des thèmes humoristiques ou absurdes

*3 : les routes

*4 : les colonnes de marbre

*5 : les vitraux

*6 : à cheval