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Les casinos indiens : mythes et réalités

 

 

 

Depuis l'apparition des premiers casinos sur les réserves indiennes, Il y a une vingtaine d'années, cette question n 'a cessé de provoquer des controverses, voire des conflits au sein des nations Indiennes. Certains affirment y voir un facteur de développement économique, créateur d'emplois et d'équipements sociaux, éducatifs et sanitaires. D'autres y voient une atteinte à la spiritualité et aux traditions, donc une perte d'identité, un désir de s'enrichir contraire à l’organisation communautaire traditionnelle des tribus, une porte ouverte à la corruption et à l'éclatement des structures familiales, causée par les dissensions autour de cette question.

Aveuglés par la propagande répandue dans le pays par les industries du jeu, beaucoup d'Américains croient que les tribus indiennes survivent aisément grâce à 1 'argent que leur rapportent leurs maisons de jeux. La vérité est tout autre. Les deux douzaines de tribus qui tirent un bénéfice ces maisons de jeux représentent moins de 1 % de la population indienne, et la population totale des trois réserves en tirant le plus de profit est inférieure à 500 personnes. Les dix plus grands casinos réalisent 45,9 % des revenus totaux des 545 casinos existants. Ce sont les petites réserves situées près des grandes cités qui ont bénéficié le plus de la création de casinos, l'isolement relatif de beaucoup d'autres leur ôtant toute perspective de s'enrichir grâce à une maison de jeux. La plus grande source de rapport pour l'industrie ces jeux est constituée par les machines à sous électroniques (slot machines). Or, sur les 158 tribus (approximativement) qui possèdent des casinos, moins de la moitié se sont dotées de machines de ce type. Dans l'article du «Monde» daté du 9 juillet dernier, on montrait les efforts déployés par les autorités fédérales pour limiter l'usage des slot machines dans les casinos indiens. La très grande part des activités des casinos indiens se limite au bingo, sorte de loterie. Il y a en outre une énorme disparité dans le nombre des slot machines exploitées par chaque tribu. Ceci dépend des accords signés avec les Etats. Par exemple, la tribu des Nashantucket Pequot, propriétaire du Casino Connecticut Foxwood, possède 4.000 slot machines alors que la tribu compte 200 habitants. La tribu Oglala-Sioux de la réserve de Pine Ridge, dans le Sud-Dakota, fait fonctionner le Prairie Winds Casino avec 40 slot machines, alors que sa population s'élève à 18.000 personnes.

La plus grande partie des bénéfices retirés des casinos indiens va aux compagnies de management non-indiennes qui les gèrent. Dans certains cas, ces compagnies s'attribuent 70 % des profits, tandis que la tribu se contente de 30 %. Et beaucoup de tribus sont contraintes d'affecter une partie de leurs bénéfices au remboursement des compagnies (non-indiennes, faut-il le préciser ?) qui les ont aidées à financer la construction de leurs casinos, ce qui leur laisse finalement peu de profits.

 

 

Une propagande sournoise

 

Certains Etats, dont l'Arizona, sont en train de reconsidérer la prorogation des accords signés avec les tribus. Si ceux-ci étaient dénoncés, les tribus possédant des casinos seraient forcées d'en fermer les portes.

En fait, le jeu n'offre aux nations indiennes qu’une une faible opportunité de développement. Soutenir que les tribus indiennes tirent un profit appréciable de leurs casinos constitue donc non seulement un énorme mensonge, mais c 'est aussi la pire forme de propagande contre un peuple qui se situe au plus bas de l'échelle économique du pays. Sur les 10 comtés les plus pauvres des Etats-Unis, 8 étaient situés dans les réserves, d'après Le recensement de 1990. Le pourcentage d'Indiens vivant en dessous du seuil de pauvreté s’est accru depuis le recensement de 1980, passant de 45 % à 51 %.

Ainsi la plus grande partie de la population indienne des Etats-Unis ne roule pas sur l'or. Sans les aides du Département de 1 'Agriculture et les food stamps (bons d'alimentation), beaucoup d'enfants indiens se coucheraient le soir avec l'estomac vide.

La propagande a été Si intense qu'à un certain moment, durant le débat budgétaire pour 1996, il a été proposé de taxer les profits des casinos indiens à hauteur de 35%. Par contre, il n'a pas été envisagé de percevoir d'impôts sur les bénéfices des loteries gérées par l'Etat... Ce battage engendre d'autres effets pervers. La prétendue richesse des réserves a servi de prétexte au Congrès pour justifier des coupes sévères dans les budgets sociaux, d'éducation et de santé des communautés indiennes. On peut également voir les effets de cette propagande dans la chute de 50 % des dons pour les programmes privés d'aide aux Indiens. L'essentiel de cette propagande est basée sur la publicité faite par les médias à quelques grands casinos très prospères comme le Foxwood, le plus grand casino du pays, géré par la tribu des Nashantucket-Pequots

Mais il ne faut pas perdre de vue que les bénéfices des casinos proviennent des pertes de leurs clients. Ils ne font pas de bénéfices avec les clients qui gagnent, mais avec l’argent des perdants. Les casinos prospères, comme ceux des Etats de l'Est des Etats-Unis, attirent des gens qui peuvent se permettre de perdre beaucoup d'argent, surtout des Blancs, aux hauts revenus, des riches retraités, des personnes avec de bonnes situations ou des vacanciers qui ont de l'argent à dépenser. Ils ne réalisent pas leurs profits avec des gens pauvres.

Par contre, les casinos des réserves qui sont éloignées des grands centres urbains (ce sont, de loin, les plus nombreuses) ne trouvent leur clientèle que parmi les habitants de la réserve. Et l'on sait qu'ils ne comptent pas de riches parmi eux. Ils sont majoritairement tributaires du welfare, l'aide publique et ils deviennent dépendants de cette nouvelle drogue : le jeu. Ils jouent le peu qu'ils possèdent dans l'espoir de trouver la fortune aux slot machines ou aux tables de 21.

Construire des casinos pour «pomper» l'argent des Indiens pauvres, c’est comme si on construisait des bars pour recueillir l'argent dépensé pour l'alcool, plutôt que de persuader les gens de ne pas en consommer. Approuver les casinos, c'est détrousser les Indiens. On voit avec quelle circonspection on doit accueillir les communiqués triomphateurs de certains Conseils tribaux se vantant des réalisations sociales créées dans leurs réserves grâce aux bénéfices de leurs casinos, puisque ceux-ci sont sortis de la poche des Indiens pauvres qui se sont encore enfoncés davantage dans la misère!

 

Une nouvelle drogue

 

Le jeu s'est répandu parmi les Indiens des réserves comme une drogue aux effets néfastes.

La American Psychiatric association, dans un article paru dans le Harvard Magazine, énumère les symptômes probables des désordres imputables au jeu parmi les Indiens : augmentation régulière du montant des enjeux, indifférence aux pertes et efforts immédiats pour compenser celles-ci, désintérêts pour les autres aspects de la vie, abandon de la famille, perte d'emploi ou rupture du mariage et perpétration d'actes illégaux ou emprunts ou ventes hasardeuses de biens personnels pour financer les enjeux. Suivant la APA, cinq au moins de ces symptômes permettent de qualifier quelqu'un de «joueur pathologique».

On commence tout juste à comprendre les dégâts que les personnes «droguées» par le jeu causent dans leurs familles, juste au moment où les tribus Indiennes commencent à enregistrer des succès dans la bataille contre l'alcool et les drogues. Cette nouvelle dépendance est en train de pousser beaucoup de familles dans une profonde pauvreté. Peut-être qu'elle ne provoque pas la violence physique et les abus associés à l’alcoolisme, mais la séparation des pères et des mères d'avec leurs enfants et la pauvreté amenée par la perte d'argent dans les casinos créent de nombreux problèmes psychologiques dont l'un est le suicide parmi les adolescents.

John Lauerman, éditeur du Harvard .Magazine, écrit : Quoique nous ne connaissions pas exactement quels sont les problèmes posés aux individus par le jeu, son impact sur le système nerveux est indéniable. Sous beaucoup d'aspects, les problèmes posés par le jeu sont semblables à ceux causés par les drogues. Il apparaît agir comme un stupéfiant et, fréquemment, les joueurs peuvent devenir de véritables drogués. Les recherches réalisées montrent que les joueurs présentent des activités cérébrales familières aux spécialistes des dépendances aux drogues et aux alcools.

 

Robert Pac

Journaliste