retour sommaire numéro 28V1

 

 

 

 

 

Nous sommes tous des cannibales

 

Réaction à l’article de Fabien Gruhier paru dans un Nouvel Observateur de fin 1998 sous le titre :

Les indiens étaient cannibales.

 

L’article est construit de façon à être inattaquable. On connaît la recette. arguments et contre arguments, tout est dans tout, mais il reste malgré tout un goût amer dans la bouche. Un relent malsain. L’article manque singulièrement d’argumentation, ce à quoi on répondra : on a demandé l’avis de spécialistes. Cherche-t-on le sensationnel? Le scoop? Le papier qui fait vendre ? Ou veut-on informer? On pourrait parler (mais c’est pas dans cette rubrique) du roman amérindien contemporain, d’auteurs comme Leslie Silko, James Welch, (on répondra que cela a déjà été fait, sinon, c’était prévu) On arguera que ma parole n’a pas le poids de scientifiques. Que la revue «Sur le dos de la tortue» qui publie depuis 10 ans des écrivains contemporains amérindiens et des dossiers sur les peuples (notamment sur le New-age qu’on ne peut pas l’accuser de soutenir, loin s’en faut) est confidentielle ou qu’elle profite de l’article pour se faire de la publicité (elle ne la recherche pas et on peut supprimer le titre de la revue).

Sur l’analyse «scientifique» des coprolythes je ne suis pas compétent, mais on pourrait argumenter, et je pense que des scientifiques le feront sur les atteintes du système digestif qui pourraient entraîner la présence de myoglobine dans les excréments. Je me méfie toujours des preuves «incontestables» qui fleurissent lorsqu’on a besoin de discréditer quelqu’un.

Rien ne prouve non plus que «les bases scientifiques» selon lesquelles des peuples auraient fait cuire des êtres vivants soient fondées ou du moins «incontestables». (mais un scientifique pondère ce propos)

A propos des ossements indiens. Il faudrait remettre dans son contexte ce qui a emmené le législateur américain à prendre de telles mesures. Oublie-t-on les milliers de corps indiens qui ne présentent aucun intérêt scientifique et qui sont stockés dans les caves du Smithsonian Institute. Doit-on accepter que les Etats-Unis soient détenteurs de la «mémoire» des peuples quelle détruit ? (là aussi, une phrase servira d’argument de réponse)

Accepterait-on sans problème que les os de nos ancêtres soient exposés dans un musée? C’est pourtant le cas de nombreuses familles amérindiennes actuelles. Accepterait-on sans problème que «pour des raisons scientifiques» d’autres peuples viennent prélever des ossements au Père Lachaise ou au Panthéon, pour prendre un exemple parisien?

Peut-on porter un quelconque crédit à l’anecdote selon laquelle un aubergiste aurait été menacé en 1869 d’être mangé par des indiens alors qu’on sait très bien le racisme anti-indien qui animait la grande majorité de la population de l’Ouest américain ?

Peut-on juger d’un peuple au XX° siècle sur ce qu’ont été ses ancêtres en 1150 ? Juge-t-on ainsi les peuples dit «civilisés» en regardant leur histoire huit siècles en arrière? Peut-on déduire de l’histoire d’un peuple son comportement actuel?

Le pape est-il new-age lorsqu’il publie une encyclique, édite un CD ou parle de l’église sur le NET?

Les Hopi sont-ils des humains normaux? Qui détermine la norme? Les Etats-Unis qui ne respectent pas les traités signés avec les nations amérindiennes? Qui voient d’un mauvais oeil le développement de ces communautés qui arrivent à faire de l’argent et surtout qui l’utilisent pour le bien de la communauté et non dans l’esprit individualiste de la réussite sociale à l’américaine dont on connaît les résultats?

Quel intérêt ont les Etats-Unis à discréditer les amérindiens? Quel intérêt avons-nous, nous européens à appuyer cette démarche? Ou est la démarche «scientifique» dans cet article?

Les Hopi ne sont pas des «donneurs de leçon de morale» mais un peuple vivant qui se bat pour survivre dans un monde de brute occidentale qui aimerait bien voir disparaître, comme tant d’autres avant lui, un peuple qui se bat pour maintenir ses traditions et revendique, comme beaucoup de peuples colonisés, le droit à disposer de son destin. Accepterait-on qu’un journal se permettent de traiter les uns de donneur de morale et les autres de gogo en parlant des fondements de notre civilisation? Si l’on me répond qu’on ne peut comparer la civilisation occidentale et la civilisation des indiens d’Amérique, j’ai, la réponse à ma question.

On pourrait écrire un article de même teneur sur «les français étaient cannibales» en trouvant des archéologues et des anthropologues spécialistes des faits de cannibalismes sur notre territoire national. en trouvant une anecdote croustillante sur un cabaretier qui aurait été menacé de passer à la casserole par des clients en goguette. Parler du rituel anthropophagique dans l’église catholique romaine, (mais là, le journaliste a mis la phrase de défense émise par un éminent scientifique qui risque d’être surpris de retrouver ses propos hors de leur contexte). On citerait une sépulture celte où l’on a retrouvé des dizaines de crânes et des ossements «prouvant» l’acte de cannibalisme.

Puis on argumenterait sur le soi-disant peuple pacifique marchand d’armes pour le monde entier, son industrie guerrière et ses déclarations de haute diplomatie pacifiste à l’encontre des peuples en guerre et n’ayant pas signé la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Le peuple inventeur de l’anthropologie, science qui, si elle a permis de porter la connaissance des peuples vers un plus large auditoire a aussi permis de piller des tombes, voler des objets de culte encore en usage, déplacer des monuments entiers au nom de la «science».

On parlerait de la religion catholique en ne citant que les marchands du temple, en se gardant bien de parler de la portée philosophique, religieuse et pacifiste des textes sacrés.

On conclurait en disant que ces descendants (en partie) des romains, grands pacificateurs comme tout le monde le sait et héritier de la démocratie grecque (qui comptait tout de même très peu de citoyen au regard du nombre d’esclaves) qui ont massacrés au cours des siècles ou participé à des massacres à grande échelle (guerres de religion, guerres intestines, guerres mondiales et j’en oublie) utilise le WEB pour la pornographie, pour le commerce ce qui est bien humain en somme.

On jugerait ainsi le peuple français sur des faits anciens, que personne ne songe à renier, mais on s’attirerait probablement une volée de bois vert. Les Hopis (et je fais l’accord comme pour les noms des nations dites civilisés : pourquoi discriminer?) sont plus sages que moi : ils ne répondent pas. J’appartiens à la culture européenne et je crois encore que les mots peuvent être dangereux, manipulés sans précaution, à moins que cela soit volontaire?

 

retour sommaire numéro 28V1

Manuel Van Thienen